‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 194 sur 1159 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

les faisait autrefois de l’argent pris sur les ennemis : dans ces temps malheureux on donna celui des citoyens ; et les soldats voulaient un partage là où il n’y avait pas de butin. Ces distributions n’avaient lieu qu’après une guerre. : Néron les fit pendant la paix. Les soldats s’y accoutumèrent; et ils frémirent contre Galba, qui leur disait avec courage qu’il ne savait pas les acheter , mais qu’il savait les choisir.

Galba, Othon 1 , Yitellius, ne firent que passer. Yespasien fut élu, comme eux, par les soldats; il •ne songea, dans tout le cours de son règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles , et , pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie .

Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel , ou du moins plus implacable que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.

Ses affranchis les plus chers, et, à ce que quelques-uns ont dit , sa femme même , voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines , et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations , s’en défirent. Avant de faire le coup , ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent Nerva, vénérable vieillard.

Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l’histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d’être né sous son règne, il n’y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d’État , grand capitaine , ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui lui montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle; avec toutes les vertus, n’étant extrême sur aucune; enfin l’homme le plus propre à honorer la nature humaine, et représenter la divine.

II exécuta le projet de César, et fit avec succès la guerre auxParthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers étaient toujours présents et les ressources éloignées, où il fallait absolument vaincre , et où il n’était pas sûr de ne pas périr après avoir vaincu.

La difficulté consistait et dans la situation des deux empires et dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenait-on le chemin de l’Arménie,

avait fait augmenter les libéralités , ne distribua que cent deniers à chaque soldat; mais César en donna deux mille; et son exemple fut suivi par Antoine et Octave, par Brutus et Cassius . Voyez Dion et Appian.

1 Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferendum , et transtulerunt. (Tacite, Histoire, liv. I.)

vers les sources du Tigre et de l’Euphrate: on trouvait un pays montueux et difficile, où l’on ne pouvait mener de convois ; de façon que l’armée était demi-ruinée avant d’arriver en Médie *. Entrait-on plus bas , vers le midi , par Nisibe : on trouvait un désert affreux qui séparait les deux empires. Voulait-on passer plus bas encore, et aller par la Mésopotamie : on traversait un pays en partie inculte, en partie submergé : et, le Tigre et l’Euphrate allant du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter ces fleuves , ni guère quitter ces fleuves sans périr.

Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force des Romains consistait dans leur infanterie, la plus forte, la plus ferme, et la mieux disciplinée du monde.

Les Parthes n’avaient point d’infanterie, mais une cavalerie admirable : ils combattaient de loin, et hors de la portée des armes romaines; le javelot pouvait rarement les atteindre; leurs armes étaient Tare et des flèches redoutables; ils assiégeaient une armée plutôt qu’ils ne la combattaient : inutilement poursuivis , parce que chez eux fuir c’était combattre , ils faisaient retirer les peuples à mesure qu’on approchait, et ne laissaient dans les places que les garnisons; et, lorsqu’on les avait prises, on était obligé de les détruire; ils brûlaient avec art tout le pays autour de l’armée ennemie, et lui ôtaient jusqu’à l’herbe même ; enfin ils faisaient à peu près la guerre comme on la fait encore aujourd’hui sur les mêmes frontières.

D’ailleurs les légions d’Illyrie etde Germanie qu’on transportait dans cette guerre n’y étaient pas propres 2 : les soldats , accoutumés à manger beaucoup dans leur pays , y périssaient presque tous.

Ainsi , ce qu’aucune nation n’avait pas encore fait, d’éviter le joug des Romains , celle des Parthes le fit , non pas comme invincible , mais comme inaccessible.

Adrien abandonna les conquêtes de Trajan 3 , et borna l’empire à l’Euphrate ; et il est admirable qu’après tant de guerres , les Romains n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.

La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmu-

1 Le pays ne fournissait pas d’assez grands arbres pour faire des machines pour assiéger les places. ( Plutarque , Fie d’Antoine. )

2 Voyez Hérodien , Fie d’Alexandre.

3 VoyezEutrope.La Dacienefut abandonnée que sous Aurélien.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS

res. On lisait dans les livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée par les statues de beaucoup d’autres divinités : il s’enquit , par la science qu’il avait dans les augures , si elles voudraient céder leur place à Jupiter : toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la Jeunesse, et du dieu Terme T. Là-dessus s’établirent trois opinions religieuses : que le peuple de Mars ne céderait à personne le lieu qu’il occupait; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée ; et qu’enfin le dieu Terme des Romains ne reculerait jamais : ce qui arriva pourtant sous^Adrien.

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