‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 193 sur 1159 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

il tenait le glaive suspendu sur le sénat, qu’il menaçait d’exterminer tout entier.

Cette épouvantable tyrannie des empereurs venait de l’esprit général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu’il n’y eut presque point d’intervalle chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à ce passage par des mœurs douces : l’humeur féroce resta; les citoyens furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus , et furent gouvernés sur le même plan. Sylla, entrant dans Rome, ne fut pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes : il exerça le même droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement , lorsque les lois leur manquent , ils sont encore gouvernés par les mœurs.

La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains extrêmement féroces : on remarqua que Claude devint plus porté à répandre le sang, à force de voir ces sortes de spectacles. L’exemple de cet empereur, qui était d’un naturel doux et qui fit tant de cruautés , fait bien voir que l’éducation de son temps était différente de la nôtre.

Les Romains, accoutumés à se jouer de la nature humaine dans la personne de leurs enfants et de leurs esclaves 1 , ne pouvaient guère connaître cette vertu que nous appelons humanité. D’où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies, que de cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre humain ? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on attendre de la douceur et de la justice naturelle ?

On est fatigué de voir dans l’histoire des empereurs le nombre infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela , comme nous venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus douces et à une religion plus réprimante ; et de plus on n’a point à dépouiller les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons cet avantage de la médiocrité de nos fortunes , qu’elles sont plus sûres : nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens 2.

Le peuple de Rome, ce que l’on appelait plebs, ne haïssait pas les plus mauvais empereurs. De-

1 Voyez les lois romaines surla puissance des pères et celle des madrés.

2 Le duc de Bragance avait des biens immenses dans le Portugal : lorsqu’il se révolta, on félicita le roi d’Espagne de la riche contiscation qu’il allait avoir.

ni

puis qu’il avait perdu l’empire, et qu’il n’était plus occupé à la guerre, il était devenu le plus vil de tous les peuples; il regardait le commerce et les arts comme des choses propres aux seuls esclaves; et les distributions de blé qu’il recevait lui faisaient négliger les terres : on l’avait accoutume aux jeux et aux spectacles. Quand il n’eut plus de tribuns à écouter, ni de magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires , et son oisiveté lui en augmenta le goût. Or, Caligula, Néron, Commode, Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même; car ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait , et contribuaient de tout leur pouvoir et même de leur personne uses plaisirs; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses de l’empire; et, quand elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller toutes les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie ; et il en jouissait purement , car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De tels princes haïssaient naturellement les gens de bien : ils savaient qu’ils n’en étaient pas approuvés 1 ; indignés de la contradiction ou du silence d’un citoyen austère , enivrés des applaudissements de la populace , ils parvenaient à s’imaginer que leur gouvernement faisait la félicité publique , et qu’il n’y avait que des gens malintentionnés qui pussent le censurer.

Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté : comme il descendait également d’Antoine et d’Auguste , il disait qu’il punirait les consuls , s’ils célébraient le jour de réjouissance établi en mémoire de la victoire d’Actium, et qu’il les punirait, s’ils ne le célébraient pas; et Drusille, à qui il accorda des honneurs divins , étant morte , c’était un crime de la pleurer , parce qu’elle était déesse , et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.

C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerres entreprises , tant de sang répandu, tant de peuples détruits , tant de grandes actions , tant de triomphes , tant de politique , de

1 Les Grecs avaient des jeux où il était décent de combattre, comme il était glorieux d’y vaincre; les Romains n’avaient guère que des spectacles , et celui des infâmes gladiateurs leur était particulier. Or, qu’un grand personnage descendit luimême sur l’arène , ou montât sur le théâtre , la gravité romaine ne le souffrait pas. Comment un sénateur aurait-il pu s’y résoudre, lui à qui les lois défendaient de contracter aucune alliance avec des gens que les dégoûts ou les applaudissements même du peuple avaient flétris? Il y parut pourtant des empereurs ; et cette folie , qui montrait en eux le plus grand déréglement du cœur, un mépris de ce qui était beau , de ce qui était honnête , de ce qui était bon , est toujours marqué chez les historiens avec le caractère de la tyrannie.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS

sagesse, de prudence, de constance, découragé, ce projet d’envahir tout , si bien formé , si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il qu’à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres ? Quoi ! ce sénat n’avait fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens , et s’exterminer par ses propres arrêts ! on n’élève donc sa puissance que pour la voir mieux renversée! les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber contre eux-mêmes dans de plus heureuses mains !

Caligula ayant été tué, le sénat s’assembla pour établir une forme de gouvernement. Dans le temps qu’il délibérait , quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller ; ils trouvèrent , dans un lieu obscur, un homme tremblant de peur ; c’était Claude : ils le saluèrent empereur.

Claude acheva de perdre les anciens ordres , en donnant à ses officiers le droit de rendre la justice1. Les guerres de Marius et de Sylla ne se faisaient principalement que pour savoir qui aurait ce droit , des sénateurs ou des chevaliers2; une fantaisie d’un imbécile l’ôta aux uns et aux autres : étrange succès d’une dispute qui avait mis en combustion tout l’univers!

il n’y a point d’autorité plus absolue que celle du prince qui succède à la république; car il se trouve avoir toute la puissance du peuple, qui n’avait pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous aujourd'hui les rois de Danemarck exercer le pouvoir le plus arbitraire qu’il y ait en Europe.

Le peuple ne fut pas moins avili que le sénat et les chevaliers. Nous avons vu que , jusqu’au temps des empereurs , il avait été si belliqueux , que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient sur-le-champ, et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien , Rome, en proie à tous les ambitieux , et pleine de bourgeois timides , tremblait devant la première bande de soldats qui pouvait s’en approcher.

La condition des empereurs n’était pas meilleure : comme ce n’était pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d’en élire un , c’était assez ci e quelqu’un fût élu par une armée pour

\ -Auguste avait établi les procurateurs , mais ils n’avaie point de juridiction : et quand onne leur obéissait pas, il fait qu ils recourussent à l'autorité du gouverneur de la province du prêteur. Mais , sous Claude , ils eurent la juridiction on naire comme lieutenants de la province; ils jugèrent encc des affaires fiscales : ce qui mit les fortunes de tout le mon entre leurs mains.

2 Voyez Tacite, Annales, liv. XII.

devenir désagréable aux autres , qui lui nommaient d’abord un compétiteur.

Ainsi, comme la grandeur de la république fut fatale au gouvernement républicain , la grandeur de l’empire le fat à la vie des empereurs. S’ils Savaient eu qu'un pays médiocre à défendre , ils n’auraient eu qu’une principale armée , qui , les ayant une fois élus, aurait respecté l’ouvrage de ses mains.

Les soldats avaient été attachés à ‘la famille de César , qui était garante de tous les avantages que leur avait procurés la révolution. Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes exterminées par celle de César, et que celle de César, dans la personne de Néron, périt elle-même. La puissance civile , qu’on avait sans cesse abattue , se trouva hors d’état de contre-balancer la militaire ; chaque armée voulut faire un empereur.

Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel parti ne tira-t-il pas du sénat 1 ? Il apprit que les armées d’Illyrie et de Germanie s’étaient soulevées ; il leur accorda quelques demandes, et il soutint que c’était au sénat à juger des autres 2 : il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respecter l’autorité. Quand on eut représenté aux soldats comment , dans une année romaine , les enfants de l’empereur et les envoyés du sénat romain couraient risque delà vie3, ils purent se repentir, et aller jusqu’à se punir euxmêmes 4 ; mais , quand le sénat fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du sénat 5 ; en vain Vitellius envoiet-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien6 : on ne rend point dans un moment aux ordres de l’État le respect qui leur a été oté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d’un maître qu’elles avaient déjà réprouvé.

C’était une ancienne coutume des Romains, que celui qui triomphait distribuait quelques deniers à chaque soldat : c’était peu de chose 7. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons8. On

1 Tacite, Annales, liv. I.

2 Ceetera senatui servanda. (Tacite, Annales, liv. I.)

3 Voyez la harangue de Germanicus. ( Ibid. )

4 Gaudebat cœdibus miles, quasi semet absolveret. (Ibid.) — On révoqua dans. la suite les privilèges extorqués. ( Ibid. ) (M.)

5 Tacite , Histoire , liv. I. 6 Ibid. liv. III.

7 Voyez dans Tite-Live les sommes distribuées dans divers triomphes. L’esprit des capitaines était de porter beaucoup d’argent dans le trésor public , et d’en donner peu aux soldats.

8 Paul-Emile , dans un temps où la grandeur des conquêtes

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