‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 2 sur 1159 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

watlcales. Je suis bien flatté, monseigneur, d’ayoir pu réussir dans une chose qui vous est agréable ; et je ne désirerai jamais rien avec plus d’empressement que les occasions de vous marquer le respect infini avec lequel j’ai l’honneur d’être ,

Monseigneur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, de Montesquieu.

L’édition de 1 749 , une des meilleures qui aient été faites de YEspri t des Lois , servit de type à toutes celles publiées du vivant de Montesquieu , et elles furent nombreuses ; car, vers le milieu de 1750 , on en comptait déjà vingt-deux en Europe 1 . Traduit et réimprimé dans toutes les langues , ce livre admirable reparut en 1758. L’auteur était mort depuis trois ans , et avait laissé plusieurs corrections et additions manuscrites qui furent recueillies dans celte nouvelle édition: nous la reproduisons ici, après toutefois l’avoir collationnée sur les textes primitifs 2.

On. conçoit aisément que le succès prodigieux de Y Esprit des Lois ait soulevé contre Montesquieu cette foule d’hommes à vues étroites, qui s’irritent toutes les fois qu’une âme généreuse combat les préjugés, défend les droits de l’humanité , et proclame l’influence de la vertu sur le bonheur des peuples. Presque en même temps que ce chef-d’œuvre , on vit paraître une nuée de brochures dictées par la jalousie et la haine, et où la calomnie ne fut pas épargnée. Le premier qui donna le signal, se cachant sous le voile de l’anonyme, osa accuser Montesquieu d’athéisme et de spinosisme, lui qui dans Y Esprit des Lois n’avait pas perdu une seule occasion de rendre hommage à la sublimité de la religion chrétienne. Il eut la faiblesse de se montrer sensible à cette injure , et , suivant l’expression énergique de Voltaire , « les trois doigts qui avaient écrit Y Esprit des Lois s’abaissèrent jusqu’à écraser par la force de la raison, et à coups d’épigrammes , la guêpe convulsionnaire qui bourdonnait à ses oreilles quatre fois par mois. »

Plusieurs autres écrits anonymes furent dirigés dans le même temps contre Montesquieu. Cependant il ne faut pas confondre avec ses obscurs détracteurs un écrit remarquable sous plus d’un rapport, quoiqu’il ne soit pas toujours exempt de mauvaise foi et de partialité. Il s’agit ici de l’ouvrage du fermier général Dupin. On croit que deux jésuites, les PP. Plesse et Berlhier3, ont travaillé à son livre , qui offre dans quelques-unes de ses parties , une érudition peu commune. Comme il est devenu d’une extrême rareté ; comme, d’ailleurs , tous ceux qui en ont parlé l’ont fait d’une manière inexacte ou incomplète, nous consignerons dans cet avertissement les détails que nous avons recueillis sur ce sujet.

1 Voyez tes Lettres familières, n1 46.

2 Cette collation nous a mis à même de faire plusieurs corrections importantes.

3 J J. Rousseau, dans ses Confessions , ne nomme que le P. Berlhier. Il le trouva unjourchez M. Dupin, travaillant avec lui de toute sa. forcez la réfutation de Montesquieu. Voyez le livre VIT des Confessions ; et remarquez que ce fait ne peut pas

M. Dupin était homme de mérite, mais incapable de saisir l’esprit du livre de Montesquieu ; et sa critique fut désapprouvée par ses amis , qui l’engagèrent à ne la point publier. Il la fit imprimer chez lui , à ses frais , et en donna les premiers exemplaires à ceux mêmes qui lui conseillaient de la supprimer1. Mais à peine l’édition était-elle achevée qu’il l’anéantit; toutefois il se repentit bientôt d’avoir pris ce parti violent. Plusieurs sarcasmes , lancés contre les traitants dans les Lettres persanes et Y Esprit des Lois, l’avaient blessé trop profondément pour qu’il n’essayât pas au moins de les repousser. Il remit son ouvrage sous presse, après en avoir fait disparaître quelques plaisanteries de mauvais goût, et quelques observations présentées avec un ton de supériorité ou de légèreté peu convenable. Il donna plus de développement aux parties qui en étaient susceptibles, et joignit à cette seconde édition 2 une préface beaucoup plus sage , plus mesurée que la première , et que l’on attribue à madame Dupin ; ou plutôt à J. J. Rousseau, son secrétaire.

Un homme qui a consacré aux lettres une partie de son temps et de sa fortune , a porté sur cet ouvrage un jugement qui nous a paru mériter d’être conservé. Le voici : « J’ai parlé bien mal des Réflexions de M. Dupin; mais quand j’en ai parlé ainsi , je ne les avais ni lues ni parcourues : tel est l’effet d’un préjugé qui m’avait été transmis il y a trente ans , et contre lequel je ne m’étais point mis en garde. Cependant, m’étant avisé de lire ce üvre , que je ne regardais que comme une pièce rare et ridicule , je me suis convaincu de deux vérités : la première, qu’il s’en faut beaucoup qu’il soit mauvais en totalité ; et l’autre , que l’auteur a donné une grande preuve de sagesse en le supprimant. Mais pourquoi a-t-il déféré aux avis de ses amis qui le lui conseillaient? c’est qu’il a senti que l’enthousiasme qui portait à faire trouver Y Esprit des Lois divin était trop vif, et qu’un homme qui le combattrait avec autant de force que M. Dupin , se ferait jeter la pierre par toute l’Europe. Effectivement, il critiquait l’ouvrage de Montesquieu avec trop d’amertume et trop peu de ménagement ; mais au fond la plupart de ses critiques sont trèsjustes et bien raisonnées , clairement et purement écrites. Il a raison dans tout ce qu’il reproche au président sur la nature des gouvernements , sur l’influence des climats , sur les mœurs et par conséquent sur les lois , enfin sur la constitution de l’Angleterre. Mais quand il parle de finance et de commerce , il paraît trop se souvenir qu’il est fermier général. Au total, il y a d’excellentes choses dans cette critique ; et puisque j’en possède un exemplaire presque unique 3 , je le conserverai précieusement. »

appartenir aux années 17^3 174 4, sous lesquelles il a été classé, puisque Y Esprit des Lois ne fut publié qu’en 1748.

1 Elle parut d’abord en deux volumes in-8c, sousle tilresuivant : Réflexions sur quelques parties d’un livre intitulé : De l’Esprit des Lois, à Paris, chez Benjamin Serpentin, 1749.

2 Elle a pour titre : Observations sur un livre intitulé : De l’Esprit des Lois, divisées en trois parties, et se compose de trois volumes in-8°; mais elle ne porte ni date,ni nom d’auteur, ni nom d’imprimeur. On croit qu’elle parut en 1753.

3 Cet exemplaire presque unique a été longtemps entre nos mains, et nous en avons extrait tout'ce qui nous a paru digne d’étre offert au public.

Page 1