DE L’EDITEUR
On a dit que M. Dupin avait retiré la seconde édition de son livre à la sollicitation de madame de Pompadour, qui s’intéressait à l’auteur de X Esprit des Lois. La correspondance familière de Montesquieu prouve, au contraire, qu’il ne vit rien dans cet écrit qui méritât une réponse , et qu’il se crut assez vengé par l’indignation au’en témoignait le public. Pour nous, qui avons lu attentivement l’ouvrage de M. Dupin , nous pensons qu’il faut chercher ailleurs la cause de sa suppression ; et que le gouvernement , justement alarmé de la maladresse avec laquelle certaines questions délicates y étaient traitées , dut engager l’auteur à le supprimer une seconde fois. En terminant ce que nous avions à dire d’un ouvrage sur lequel on n’avait jusqu’ici que des renseignements fort incertains, nous ferons remarquer que Voltaire , ainsi qu’il l’avoue lui-même , y a puisé ses principales objections.
En 1764 , Crevier publia un volume sur X Esprit des Lois , contenant plusieurs observations et quelques rectifications dont nous avons profité. On lui saurait plus de gré de son travail , s’il s’était toujours renfermé dans les bornes que doit s’imposer un critique judicieux , et s’il n’avait jamais oublié cette sage circonspection que recommande Quintilien à ceux qui recherchent le périlleux honneur de juger les grands écrivains x. Mais il s’est trop appesanti sur quelques légères . inadvertances qui devaient nécessairement échapper à Montesquieu dans un ouvrage de si longue haleine , et où il a cité souvent de mémoire. Crevier a osé même le taxer d’ignorance, et l’accuser d’avoir voulu tendre des pièges à ses lecteurs et leur jeter de la poudre aux yeux. Un langage aussi inconvenant n’a pas besoin de commentaire. Nous nous contenterons de dire qu’il ne devait pas reprocher à Montesquieu d’avoir renvoyé ses lecteurs à la Vie de Denys , sous prétexte que cette Vie n’existait pas, puisqu’elle se trouve réunie à celle de Dion , comme Plutarque a eu soin de le faire remarquer.
Voltaire, qui s’est mis au rang des commentateurs de Montesquieu , se borne pour l’ordinaire à reproduire quelques-unes des réflexions faites avant lui , et auxquelles il sait donner une nouvelle vie par le tour original de sa pensée et par les agréments de son style. Ses observations ont été publiées en 1778 , sous le titre de Commentaire. En général, il y fait preuve d’impartialité; mais les saillies de son imagination l’emportent quelquefois au delà des bornes de la vérité 2 : et s’il a dit que Montesquieu , après avoir retrouvé les titres du genre humain, les lui avait rendus, il a dit aussi que X Esprit des Lois n’était qu’un Recueil d’épigrammes ; et alors l’auteur n’était plus pour lui que Xingénieux Montesquieu. Du reste il s’abandonne fré-
1 Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est, ne ( qnod plerisque accidit ) damnent quœ non intelligunt. Ac si necesse est m alterutram errare parlem, omnia eontm legentibus placere , quant multa displicere malnerim. (Lib. X, cap. I.)
^ 2 On doit avouer que Voltaire combat Montesquieu comme il Pavait lu, très-étourdiment. Ces objets de méditation étaient
trop étrangers à l’excessive vivacité de son esprit. Saisir fortement par l’imagination les objets qu’elle ne doit montrer que d’un côté , c’est ce qui est du poète ; les embrasser sous toutes les laces , c’est ce qui est du philosophe ; et Voltaire était trop exclusivement l’un pour être l’autre. (La. H.)
VU
quemment à des dissertations étrangères à son sujet, et où l’esprit brille trop souvent aux dépens du jugement. De semblables digressions auraient Surchargé le texte : il était donc inutile de les recueillir ; d’ailleurs on peut les voir dans toutes les éditions de Voltaire.
Enfin la Harpe nous a laissé plusieurs remarques pleines de justesse et de goût , d’autant plus précieuses qu’elles sont le résultat d’une longue méditation et d’une connaissance approfondie des ouvrages de Montesquieu. On sait que cet habile critique, ayant entrepris de commenter X Esprit des Lois et de combattre quelques-uns de ses principes , brûla son travail dès qu’il fut en état de l’apprécier. Nous ne pouvons résister au désir de transcrire ici un aveu aussi honorable pour celui qui le fait que pour celui qui en est l’objet : « Dans un temps , dit la Harpe , où je ne doutais de rien, non plus que bien d’autres , j’avais essayé de réfuter quelques-uns des principes de X Esprit des Lois ; et cette réfutation remplit cinq ou six séances du Lycée avec un tel succès , que je fus sollicité de toutes parts de l’imprimer sur-le-champ. J’aurais dû dire alors, comme cet ancien philosophe 1 applaudi par la multitude : Auraisje par hasard laissé échapper quelques sottises? Heureusement je ne publiai pas les miennes, quoique je ne m’en défendisse pas. Lorsque je les relus en 1794, je jetai surle-champ le manuscrit au feu, sans en conserver une phrase , et je rendis grâce à Dieu. » Un aussi bel exemple aurait dû trouver des imitateurs ; mais au milieu de la stérilité qui afflige la littérature française , nos grands écrivains sont condamnés à voir longtemps encore leur texte embarrassé, quelquefois même étouffé sous l’amas des idées vraies ou fausses et souvent incohérentes et ridicules2 que la lecture de leurs chefs-d’œuvre aura fait éclore.
Nous glisserons légèrement sur une foule d’écrits en prose et en vers 3 dans lesquels l’auteur de X Esprit des Lois fut attaqué avec la dernière indécence, et dont le temps seul devait faire justice : car Montesquieu méprisait trop ses ennemis pour repousser leurs injures. Et d’ailleurs qu’eût-il répondu à un abbé JBonnaire qui se croyait bien méchant , parce qu’il avait dit, à propos du livre XIV de X Esprit des Lois, « que le climat était un enfant gâté, mais que son père lui arrachait le nez en voulant le moucher trop fort? » Que dire à un abbé Laporte, qui, après avoir torturé son génie pour en tirer quelques niaiseries , s’imaginait couvrir de ridicule Montesquieu en comparant une femme des pays chauds à « une laitue que le trop de chaleur empêche de pommer et fait monter en graine? »
1 Phocion.
2 Parce qu’il a plu à SaintFoixde se demander si Montesquieu ne s’était pas persuadé que nos ancêtres eussent les mains faites comme des pattes de crocodile , devait-on s’attendre à retrouver cette sottise dans une édition récente?
3 Un de ces poèmes improvisés commence ainsi :
Vous connaissez l'Esprit des Lois :
Que pensez- vous de cet ouvrage?
Ce n’est qu’un confus assemblage De républiques et de rois.
Voilà pourtant ce qu’on appelait alors X analyse poé^q^e de V Esprit des Lois!