‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 225 sur 1159 · LIVRE IT, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IT, CHAPITRE III

Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne, il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie z.

Mais, comme il est défectueux par lui-même, c'est à le régler et à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés.

Solon établit à Athènes que l’on nommerait par choix à tous les emplois militaires , et que les sénateurs et les juges seraient élus par le sort.

Il voulut que l’on donnât par choix les magistratures civiles qui exigeaient une grande dépense , et que les autres fussent données par le sort.

Mais, pour corriger le sort, il régla qu’on ne pourrait élire que dans le nombre de ceux qui se présenteraient; que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges 2 , et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne 3 : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature , il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont ®n s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance à donner leur nom pour être tirés au sort.

La loi qui fixe la manière de donner les billets de suffrage est encore une loi fondamentale dans la démocratie. C’est une grande question , si les suffrages doivent être publics ou secrets. Cicéron 4 écrit que les lois 5 qui les rendirent secrets dans les derniers temps de la république romaine furent une des grandes causes de sa chute. Comme ceci se pratique diversement dans différentes républiques, voici , je crois, ce qu’il en faut penser.

Sans doute que, lorsque le peuple donne ses suffrages, ils doivent être publics6; et ceci doit

capi : electione vero creari , oligarchies convenire. ( Arist. Polit, liv. IY, ch. ix. )

1 En employant le suffrage, on tomberait dans l’inconvénient de mortilier ceux qui seraient exclus , et d’enorgueillir celui qui serait préféré et qui sentirait trop ses forces. C’est pour éviter ce danger qu’on a recours au sort; et ce danger des suffrages est alors entièrement écarté par le hasard , qui n’humilie point ceux qu’il exclut et n’enfle point ceux qu’il préféré. ( Servan. )

2 Voyez l’oraison de Demosthène, defalsa Legal, et floraison contre Timarque.

3 On tirait même pour chaque place deux billets : l’un , qui donnait la place; l’autre, qui nommait celui qui devait succéder, en cas que le premier fût rejeté. — Ces deux bulletins suffisaient lorsque le peuple avait à délibérer sur une loi qui lui était proposée ; mais lorsqu’il s’agissait de l’élection des magistrats, on donnait à chaque citoyen autant de bulletins qu’il y avait de candidats. (Crév.)

4 Li.v. I et III des Lois.

5 Elles s’appelaient lois tabulaires. On donnait à chaque < iitoyen deux tables : la première , marquée d’un A , pour dire t ntiquo ; l’autre , d’un U et d’un R, uti rogas. — La première lettre signiliait : Je me tiens à ce qui s'est observé par le passé ; les leux autres : Soit fait comme on le demande (P.)

6 A Athènes, on levait les mains.

être regardé comme une loi fondamentale de h démocratie. II faut que le petit peuple soit éclairé par les principaux, et contenu par la gravité dcertains personnages. Ainsi, dans la république romaine, en rendant les suffrages secrets, on dê~ truisit tout; il ne fut plus possible d’éclairer une populace qui se perdait. Mais lorsque dans une aristocratie le corps des nobles donne les suffrages 1 , ou dans une démocratie le sénat 2, comme il n’est là question que de prévenir les brigues , les suffrages ne sauraient être trop secrets.

La brigue est dangereuse dans un sénat ; elle est dangereuse dans un corps de nobles : elle ne l’est pas dans le peuple , dont la nature est d’agir par passion. Dans les États où il n’a point de part au gouvernement, il s’échauffera pour un acteur comme il aurait fait pour les affaires. Le malheur d’une république, c’est lorsqu’il n’y a plus de brigues; et cela arrive lorsqu’on a corrompu le peuple à prix d’argent : il devient de sang-froid ,- il s’affectionne à l’argent ; mais il ne s’affectionne plus aux affaires : sans souci du gouvernement , et de ce qu’on y propose, il attend tranquillement son salaire.

C’est encore une loi fondamentale delà démocratie, que le peuple seul fasse des lois. Il y a pourtant mille occasions où il est nécessaire que le sénat puisse statuer ; il est même souvent à propos d’essayer une loi avant de l’établir. La constitution de Rome et celle d’Athènes étaient très-sages. Les arrêts du sénat3 avaient force de loi pendant un an : ils ne devenaient perpétuels que par la volonté du peuple.

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