‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 231 sur 1159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Du principe de la démocratie.

Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout.

1 Cette distinction est très-importante, etj’en tirerai bien des

conséquences : elle est la clef d’une infinité de lois.

Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus , qui est la vertu.

Ce que je dis est confirmé par le corps entier d l’histoire, et est très-conforme à la nature des cho ses *. Car il est clair que, dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois , on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même , et qu’il en portera le poids.

Il est clair encore que le monarque qui , par mauvais conseil ou par négligence , cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le mal : il n’a qu’à changer de conseil , ou se corriger de cette négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois ont cessé d’être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république , l’État est déjà perdu.

Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé , de voir les efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie. Comme ceux qui avaient part aux affaires n’avaient point de vertu , que leur ambition était irritée parle succès de celui qui avait le plus osé 2, que l’esprit d’une faction n’était réprimé que par l’esprit d’une autre , le gouvernement changeait sans cesse : le peuple, étonné,

1 On a toujours argumenté contre Montesquieu comme s’il eut dit qu’il n’y avait que de la vertu dans les républiques et quede l’honneur dans les monarchies, ou qu’il n’y avaitd’honnéur que dans celles-ci et de vertu que dans celles-là; mais il n’a dit ni l’un ni l’autre, et il est même fort étrange qu'on l’ait supposé, car c’était aussi le supposer capable d’une trop grande absurdité : mais la malveillance n’y regarde pas de si près L’auteur s’est toujours renfermé et dans le mot et dans l’idée de principe général de gouvernement ; et sans autre discussion je me contenterai d’indiquer à la réflexion ce même argument de l’expérience, qui me parait décisif en sa faveur : ce qui sert à fonder lesÉtats sert aussi à les maintenir. Or il estde fait que la fondation des républiques a été partout une époque de vertu, et dans les temps passés , et dans le nôtre. Voyez les Romains au temps du premier Brutus, les Suisses au temps de Guiliaume Tell, les Hollandais au temps des Nassau, enfin les Américains de Washington. C’est le moment où les hommes ont paru plus grands, et C’est ainsi qu’ils ont mérité d’être libres-. C’estdans cette lutte glorieuse de la liberté naturelle et légale contre l’abus réel du pouvoir absolu qu’ont éclaté tous les prodiges de courage, de patience, de modération, de désintéressement, de fidélité, en un mot, tout ce que nous admirons Je plus dans l’histoire, et ce qui rend un peuple respectable aux yeux de la postérité. Il n’y a point d’exception à cette remarque, fondée d’ailleurs sur la nature des choses comme sur la constante uniformité des faits. Tout gouvernement est un ordre, et nul ordre ne s’éiablitque sur la morale. Or le gouvernement républicain dépend principalement de l’esprit et du caractère du plus grand nombre, comme le gouvernement royal dépend éminemment du caractère d’un seul , du roi ou du ministre qui règne. Si le caractère général n’est pas bon, la chose publique sera donc mauvaise , comme le royaume ira mal si le prince est mauvais ; avec cette différence que les vices du prince passent avec lui , et peuvent être compensés par un successeur meilleur que lui, au lieu que rien n’arrête la corruption d’une république. (La H.)

2 Cromwell.

DE L'ESPRIT DES LOIS

cherchait la démocratie , et ne la trouvait nulle part. E rifin , après bien des mouvements , des chocs et des secousses, il fallut se reposer dans le gouvernement même qu’on avait proscrit.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir : elle n’avait plus qu’un faible reste de vertu; et, comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien , elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement populaire ne reconnaissaient d’autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures , de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.

Lorsque cette vertu cesse , l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous. Les désirs changent d’objets : ce qu'on aimait , on ne l’aime plus ; on était libre avec les lois , on veut être libre contre elles; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur; ce qui était règle, on l’appelle gêne; ce qui était attention , on l’appelle crainte. C’est la frugalité qui y est l’avarice, et non pas le désir d’avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu’elle domina avec tant de gloire, et pendant qu’elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens 1 lorsqu’elle défendit les Grecs contre les Perses, qu’elle disputa l’empire à Lacédémone, et qu’elle attaqua la Sicile. Elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra 2 comme dans un marché l’on compte les esclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce , quand il parut aux portes d’Athènes 3 , elle n’avait encore perdu que le temps. On peut voir, dans Démosthène, quelle peine il fallut pour la réveiller : on y craignait Philippe, non pas comme l’ennemi de la liberté,

1 Plutarque, in Pericle; Platok, in Critia.

2 II s’y trouva vingt et un mille citoyens, dix mille étrangers , quatre cent mille esclaves. Voyez Athénée , liv. VI.

3 Elle avait vingt mille citoyens. Vovez Démosthène, in Anstog.

mais des plaisirs1. Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites, qu’on avait vue renaître après ses destructions , fut vaincue à Chéronée , et le fut pour toujours. Qu’importe que Philippe renvoie tous les prisonniers? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours aussi aisé de triompher des forces d’Athènes qu’il était difficile de triompher de sa vertu.

Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsque Annibal, devenu préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la république , n’allèrentils pas l’accuser devant les Romains? Malheureux, qui voulaient être citoyens sans qu’il y eût de cité, et tenir leurs richesses de la main de leurs destructeurs! Bientôt Rome leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; elle se fit livrer les armes et les vaisseaux , et ensuite leur déclara la guerre. Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée2, on peut juger dece qu’elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu’elle avait ses forces.

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