‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 240 sur 1159 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Différence de l’obéissance dans les gouvernements modérés et dans les gouvernements despotiques.

Dans les États despotiques la nature du gouvernement demande une obéissance extrême ; et la volonté du prince, une fois connue, doit avoir aussi infailliblement son effet qu’une boule jetée contre une autre doit avoir le sien.

Il n’y a point de tempérament, de modification, d’accommodements, de termes, d’équivalents, de pourparlers, de remontrances, rien d’égal ou de meilleur à proposer. L’homme est une créature qui obéit à une créature qui veut.

On n’y peut pas plus représenter ses craintes sur un événement futur qu’excuser ses mauvais succès sur le caprice de la fortune. Le partage des hommes comme des bêtes, y est l’instinct, l’obéissance, Je châtiment.

II ne sert de rien d’opposer les sentiments naturels, le respect pour un père, la tendresse pour ses enfants et ses. femmes, les lois de l’honneur, l’état de sa santé; on a reçu l’ordre, et cela suffit.

EnPerse, lorsque leroi a condamné quelqu’un, on ne peut plus lui en parler ni demander grâce. S’il était ivre ou hors de sens , il faudrait que l’arrêt s’exécutât tout de même 1 : sans cela il se contredirait, et la loi ne peut se contredire. Cette manière de penser y a été de tout temps : l’ordre que donna Assuérus d’exterminer les Juifs ne pouvant être révoqué 2 , on prit le parti de leur donner la permission de se défendre 3.

Il y a pourtant une chose que l’on peut quelquefois opposer à la volonté du prince 4 ; c’est la religion. On abandonnera son père, on le tuera même, si le prince l’ordonne ; mais on ne boira pas du vin , s’il le veut et s’il l’ordonne. Les lois de la religion sont d’un précepte supérieur , parce qu’elles sont données sur la tête du prince comme sur celle des sujets. Mais , quant au droit naturel , il n’en est

1 Voyez Chardin.

2 Cet ordre fut cependant révoqué par un nouvel édit , rapporté fort au long dans le livre d’Esther, et dont voici la principale disposition : l Inde eas litteras, quas sub nomine nostro ille [Aman) direxerat, sciatis esse irritas. (Ch. xvi, 'vers. 7.)

3 II fut permis aux Juifs, non pas de se défendre, comme le dit l’auteur, mais d’exterminer leurs ennemis , comme il avait été permis à leurs ennemis de les exterminer. Le jour de cette vengeance fut fixé au 13 du mois Adar, qui était le même jour auquel Aman avait fixé son exécution. Celle des Juifs fut sanglante : ils mirent à mort un grand nombre de leurs ennemis avec les dix fils d’Aman; et ce fut en mémoire de cet événement qu’ils instituèrent la fête de Purim. (D.)

4 Voyez Chardin*.

Description du gouvernement, ch. h. (P.;

DE L’ESPRIT DES LOIS

pas de même : le prince est supposé n’être plus un homme.

Dans les Etats monarchiques et modérés, la puissance est bornée par ce qui en est le ressort , je veux dire l’honneur, qui règne , comme un monarque, sur le prince et sur le peuple. On n’ira point lui alléguer les lois de la religion, un courtisan se croirait ridicule : on lui alléguera sans cesse celles de l’honneur. De là résultent des modifications nécessaires dans l’obéissance; l’honneur est naturellement sujet à des bizarreries , et l’obéissance les suivra toutes.

Quoique la manière d’obéir soit différente dans ces deux gouvernements, le pouvoir est pourtant le même. De quelque côté que le monarque se tourne, il emporte et précipite la balance, et est obéi. Toute la différence est que , dans la monarchie , le prince a des lumières , et que les ministres y sont infiniment plus habiles et plus rompus aux affaires que dans l’État despotique.

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