‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 239 sur 1159 · LIVRE III, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE X

Le pouvoir immense du prince y passe tout entier à ceux à qui il le confie. Des gens capables de s’estimer beaucoup eux-mêmes seraient en état d’y faire des révolutions. Il faut donc que la crainte y abatte tous les courages, et y éteigne jusqu’au moindre sentiment d’ambition.

Un gouvernement modéré peut, tant qu’il veut, et sans péril, relâcher ses ressorts : il se maintient par ses lois et par sa force même. Mais lorsque dans le gouvernement despotique le prince cesse un moment de lever le bras, quand il ne peut pas anéantir à l’instant ceux qui ont les premières places1, tout est perdu : car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n’y étant plus, le peuple n’a plus de protecteur.

C’est apparemment dans ce sens que des cadis ont soutenu que le Grand Seigneur n’était point obligé de tenir sa parole ou son serment, lorsqu’il bornait par là son autorité2.

Il faut que le peuple soit jugé par les lois, et les grands par la fantaisie du prince ; que la tête du dernier sujet soit en sûreté, et celle des pachas toujours exposée. On ne peut parler sans frémir de ces gouvernements monstrueux. Le sophi de Perse, détrôné de nos jours par Mirivéis, vit le gouvernement périr avant la conquête, parce qu’il n’avait pas versé assez de sang3 4.

L’histoire nous dit que les horribles cruautés de Domitien effrayèrent les gouverneurs au point que le peuple se rétablit un peu sous son règne 4. C’est ainsi qu’un torrent qui ravage tout d’un côté laisse de l’autre des campagnes où l’œil voit de loin quelques pr-airies.

1 Comme il arrive souvent dans l’aristocratie militaire.

2 Uicault, de l’empire ottoman. — L’auteur de P Esprit des Lois donne cette prétendue décision des cadis comme une preuve du despotisme du sultan. Il me semble que ce serait au contraire une preuve qu’il est soumis aux lois, puisqu’il serait obligé de consulter des docteurs pour se mettre audessus des lois. Nous sommes voisins des Turcs ; nous ne les connaissons pas. Lecomte de Marsigli, qui a vécu si longtemps au milieu d’eux, dit qu’aucun auteur n’a donné une véritable connaissance ni de leur empire, ni de leurs lois. Nous n’avons eu même aucune traduction tolérable de l’Alcoran avant celle que nous a donnée l’anglais Sale, en 1734. Presque tout ce qu’on a dit de leur religion et de leur jurisprudence est faux; etles conclusions que l’on en tire tous les jours contre eux sont trop peu fondées. On ne doit, dans l’examen des lois, citer que des lois reconnues. (Volt.)

3 Voyez l’histoire de cette révolution, par le P. Ducerceau.

4 Son gouvernement était militaire ; ce qui est une des espèces du gouvernement despotique.

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