‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 257 sur 1159 · LIVRE V, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE VI

Pour maintenir ce partage des terres dans la démocratie, c’était une bonne loi que celle qui voulait qu’un père qui avait plusieurs enfants en choisît un pour succéder à sa portion 1 , et donnât les autres en adoption à quelqu’un qui n’eût point d’enfants, afin que le nombre des citoyens pût toujours se maintenir égal à celui des partages.

Phaléas de Chalcédoine 2 avait imaginé une façon de rendre égales les fortunes dans une république où elles ne l’étaient pas. Il voulait que les riches donnassent des dots aux pauvres , et n’en reçussent pas; et que les pauvres reçussent de l’argent pour leurs filles , et n’en donnassent pas. Mais je ne sache point qu’aucune république se soit accommodée d’un règlement pareil. Il met les citoyens sous des conditions dont les différences sont si frappantes , qu’ils haïraient cette égalité même que l’on chercherait à introduire. Il est bon quelquefois que les lois ne paraissent pas aller si directement au but qu’elles se proposent.

Quoique dans la démocratie l’égalité réelle soit l’âme de l’État, cependant elle est si difficile à établir, qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours. Il suffit que l’on établisse un cens 3 qui réduise ou fixe les différences à un certain point ; après quoi , c’est à des lois particulières à égaliser, pour ainsi dire, les inégalités, par les charges qu’elles imposent aux riches, et le soulagement qu’elles accordent aux pauvres. Il n’y a que les richesses médiocres qui puissent donner ou souffrir ces sortes de compensations; car, pour les fortunes immodérées , tout ce qu’on ne leur accorde pas de puissance et d’honneur, elles le regardent comme une injure.

Toute inégalité dans la démocratie doit être tirée de la nature de la démocratie et du principe même de l’égalité. Par exemple , on y peut craindre que des gens qui auraient besoin d’un travail continuel pour vivre ne fussent trop appauvris par une magistrature, ou qu’ils n’en négligeassent les fonctions; que des artisans ne s’enorgueillissent; que des affranchis trop nombreux ne devinssent plus puissants que les anciens citoyens. Dans ces cas, l’égalité entre les citoyens 4 peut être ôtée dans la

sans crime néanmoins , quoique non sans quelque indiscrétion. » (Crév.)

1 Platon fait une pareille loi , liv. XI des Lois.

2 Aristote, Politique , liv. II, chap. vu.

3 Solon lit quatre classes : la première , de ceux qui avaient cinq cents mines de revenu , tant en grains qu’en fruits liquides; la seconde, de ceux qui en avaient trois cents, et pouvaient entretenir un cheval; la troisième, de ceux qui n’en avaient que deux cents ; la quatrième, de tous ceux qui vivaient de leurs bras. (Plutarque, Fie de Solon.)

4 Solon exclut des charges tous ceux du quatrième cens.

démocratie pour l’utilité de la démocratie. Mais ce n’est qu’une égalité apparente que l’on ôte : car un homme ruiné par une magistrature serait dans une pire condition que les autres citoyens; et ce même homme , qui serait obligé d’en négliger les fonctions, mettrait les autres citoyens dans une condition pire que la sienne; et ainsi du reste.

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