‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 267 sur 1159 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Comment les lois sont relatives au principe du gouvernement despotique.

Le gouvernement despotique a pour principe la crainte : mais, à des peuples timides, ignorants, abattus , il ne faut pas beaucoup de lois.

Tout y doit rouler sur deux ou trois idées : il n’en faut donc pas de nouvelles. Quand vous instruisez

1 On a blâmé avec raison une sorte d’affectation dont on ne voit pas le but, et peu convenable d’ailleurs dans un homme qui n’en devait avoir d’aucune espèce; c’est celle de découper souvent son ouvrage en petits chapitres , dont on ne voit pas assez la distinction, ou qui, tenant par l’indication même du titre à un même objet, semblent ne devoir pas être séparés. Il y en a tels qui ne contiennent qu’une phrase ou deux ; et plus la phrase est frappante , plus l’auteur a l’air de n’en avoir fait un chapitre que pour appeler l’admiration : or, pliîs on la mérite, moins il faut la commander. (La H.)

2 On ne peut, ce me semble, refuser la magnanimité à un homme guerrier, juste, généreux, clément, libéral. Je voistrois grands vizirs Kiuperli ou Kuprogli, qui ont eu ces qualités. Si celui qui prit Candie, assiégée pendant dix années, n’a pas encore la célébrité des héros du siège de Troie , il avait plus de vertu et sera plus estimé des vrais connaisseurs qu’un Diomède et qu’un Ulysse. Le grand vizir Ibrahim, qui, dans la dernière révolution , s’est sacrifié pour conserver l’empire à son maitre AchmetlII, et qui a attendu à genoux la mort pendant six heures, avait certes de la magnanimité. (Yolt.)

3 Lettres édifiantes, ^recueil II, pag. 315.

4 Ce chapitre est court; c’est un ancien proverbe espagnol.

Le sage roi Alphonse YI disait : « Élague sans abattre. »

Cela est plus court encore. C’est ce que Saavédra répète dans ses méditations politiques. C’est ce que don Ustariz, véritable homme d’État, ne cesse de recommander dans sa Théorie Pratique du Commerce : « Le laboureur, quand il a besoin de bois, coupe une branche , et non pas le pied de l’arbre. « Mais ces maximes ne sont employées que pour donner.plus de force aux sages représentations que fait Ustariz au roi son maître. (Yolt.)

une bête, vous vous donnez bien de garde de lui faire changer de maître , de leçons , et d’allure ; vous frappez son cerveau par deux ou trois mouvements, et pas davantage.

Lorsque le prince est enfermé , il ne peut sortir du séjour de la volupté sans désoler tous ceux qui l’y retiennent. Ils ne peuvent souffrir que sa personne et son pouvoir passent en d’autres mains T. II fait donc rarement la guerre en personne, et il n’ose guère la faire par ses lieutenants.

Un prince pareil, accoutumé, dans son palais, à ne trouver aucune résistance, s’indigne de celle qu’on lui fait les armes à main : il est donc ordinairement conduit par la colère ou par la vengeance. D’ailleurs , il ne peut avoir d’idée de la vraie gloire. Les guerres doivent donc s’y faire dans toute leur fureur naturelle, et le droit des gens y avoir moins* d’étendue qu’ailleurs.

Un tel prince a tant de défauts qu’il faudrait craindre d’exposer au grand jour sa stupidité naturelle. Il est caché, et l’on ignore l’état où il se trouve. Par bonheur, les hommes sont tels dans ce pays , qu’ils n’ont besoin que d’un nom qui les gouverne.

Charles XII étant à Render 2 , trouvant quelque résistance dans le sénat de Suède, écrivit qu’il leur enverrait une de ses bottes pour commander; Cette botte aurait commandé comme un roi despotique.

Si le prince est prisonnier, il est censé être mort ; et un autre monte sur le trône. Les traités que fait le prisonnier sont nuis ; son successeur ne les ratifierait pas. En effet, comme il est les lois, l’État et le prince, et que , sitôt qu’il n’est plus le prince, il n’est rien, s’il n’était pas censé mort, l’État serait détruit.

Une des choses qui détermina le plus les Turcs à faire leur paix séparée avec Pierre Ier, fut que les Moscovites dirent au vizir qu’en Suède on avait mis un autre roi sur le trône 3.

La conservation de l’État n’est que la conserva-

1 Les femmes et les eunuques , qui ne connaissent autre chose que le sérail où ils sont renfermés , tenant pour un grand malheur de perdre le roi de vue seulement pour quelques heures, s’opposent, de toute leur puissance, à toutes sortes de projets de guerre qu’on pourrait former ; et pénétrant par mille artifices dans le cœur du prince , ils en arrachent promptement les sentiments de gloire qu’ils y voient naitre ; et le ministre qui a le courage de lui en inspirer est bientôt immolé à la jalousie deces âmes faibles. (Chardin, Voyage de Perse, description du gouvernement, chap. iv.) (P.)

2 Charles XII n’était point alors à Bender, comme le dit l’auteur, mais à Démotica , où l’on sait qu’il resta plus d’un an. (D.)

3 Suite de Puffendorf, Histoire universelle , au traité delà Suède, chap. x.

DE L’ESPRIT DES LOIS

tion du prince, ou plutôt du palais où il est enfermé. Tout ce qui ne menace pas directement ce palais ou la ville capitale , ne fait point d’impression sur des esprits ignorants , orgueilleux et prévenus ; et, quant à l’enchaînement des événements, ils ne peuvent le suivre, le prévoir, y penser même. La politique, ses ressorts et ses lois, y doivent être très-bornés, et le gouvernement politiquey est aussi simple que le gouvernement civil r.

Tout se réduit à concilier le gouvernement politique et civil avec le gouvernement domestique, les officiers de l’État avec ceux du sérail.

Un pareil État sera dans la meilleure situation lorsqu’il pourra se regarder comme seul dans le monde; qu’il sera environné de déserts, et séparé de peuples qu’il appellera barbares1 2. Ne pouvant compter sur la milice, il sera bon qu’il détruise une partie de lui-même.

Comme le principe du gouvernement despotique est la crainte, le but en est la tranquillité : mais ce n’est point une paix, c’est le silence de ces villes que l’ennemi est près d’occuper.

La force n’étant pas dans l’État , mais dans l’armée qui l’a fondé, il faudrait, pour défendre l’État, conserver cette armée : mais elle est formidable au prince. Comment donc concilier la sûreté de l’État avec la sûreté de la personne?

Voyez, je vous prie, avec quelle industrie le gouvernement moscovite cherche à sortir du despotisme3 *, qui lui est plus pesant qu’aux peuples mêmes. On a cassé les grands corps de troupes, on a diminué les peines des crimes , on a établi des tribunaux , on a commencé à connaître les lois , on a instruit les peuples. Mais il y a des causes particulières qui le ramèneront peut-être au malheur qu’il voulait fuir.

Dans ces États , la religion a plus d’influence que dans aucun autre; elle est une crainte ajoutée à la crainte. Dans les empires mahométans , c’est de la

1 Selon M. Chardin, il n’y a point de conseil dTÉtat en Perse.

2 La situation de la Perse est ce qui fait sa principale force : car, de tous côtés , ses frontières sont remparées , pour ainsi dire, ou de mers, ou de déserts, ou de hautes montagnes qui en rendent l’entrée fort difficile; et, pour ce qui est de ses voisins, il n’y a que les Turcs que la Perse ait sujet de craindre. Les Indiens sont des ennemis qu’elle méprise , les ayant toujours battus. Les Tartares sont divisés en plusieurs principautés séparées, et ne font la guerre que par des courses, sans se mettre jamais en état de donner bataille. (Chardin, loc. cit. ) (P.)

3 Est- ce en abolissant le patriarcat et la milice entière des

Strélitz ; en étant le mailre absolu des troupes, des finances et de l’Eglise , dont les desservants ne sont payés que du trésor impérial; etentin en faisant des lois qui rendent cette puissance

aussi sacrée que forte? (Volt.)

religion que les peuples tirent en partie le respect étonnant qu’ils ont pour leur prince T.

C’est la religion qui corrige un peu la constitution turque2. Les sujets, qui ne sont pas attachés à la gloire et à la grandeur de l’État par honneur, le sont par la force et par le principe de la religion.

De tous les gouvernements despotiques, il n’y en a point qui s’accable plus lui-même que celui où le prince se déclare propriétaire de tous les fonds de terre , et l’héritier de tous ses sujets : il en résulte toujours l’abandon delà culture des terres ; et si d’ailleurs le prince est marchand , toute espèce d’industrie est ruinée.

Dans ces États, on ne répare, on n’améliore rien 3 : on ne bâtit des maisons que pour la vie ; on ne fait point de fossés , on ne plante point d’arbres ; on tire tout de la terre , on ne lui rend rien ; tout est en friche , tout est désert.

Pensez-vous que des lois qui ôtent la propriété des fonds de terre et la succession des biens, diminueront l’avarice et la cupidité des grands ? Non : elles irriteront cette cupidité et cette avarice 4. On sera porté à faire mille vexations , parce qu’on ne croira avoir en propre que l’or ou l’argent que l’on pourra voler ou cacher.

Pour que tout ne soit pas perdu , il est bon que l’avidité du prince soit modérée par quelque coutume. Ainsi, en Turquie, le prince se contente ordinairement de prendre trois pour cent sur les successions5 des gens du peuple. Mais, comme le Grand Seigneur donne la plupart des terres à sa milice, et en dispose à sa fantaisie; comme il se saisit de toutes les successions des officiers de l’empire; comme, lorsqu’un homme meurt sans

1 Les Persans* tiennent communément leur roi pour le lieutenant de Mahomet, le successeur des imans, ou premiers successeurs légitimes de Mahomet , et le vicaire du douzième iman , durant son absence. Ils lui donnent tous ces titres, et déplus celui de calife , par lequel ils entendent encore celui de successeur et lieutenant du prophète, à qui appartient de droit le gouvernement universel du monde, tant au spirituel qu’au temporel, durant l’absence de l’iman seulement. (Chardin, ibid. chap. I.) (P.)

2 II s’en faut de beaucoup que le Grand Seigneur soit aussi absolu que l’est le roi de Perse.... L’autorité des souverains , en Perse et en Turquie , n’est pas également indépendante ; puisque , par exemple , l’empereur des Turcs né fait mourir aucune personne considérable , sans consulter le muphti ou grand pontife de la religion ; et que celui des Persans , au contraire , bien loin de consulter personne , ne se donne pas seulement le loisir de penser, la plupart du temps , aux ordres de mort qu’il prononce. ( Chardin , ibid. chap. n. ) (P.)

3 Voyez Ricaut, État de l’empire ottoman , p. 196.

4 Celui qui est propriétaire avec sûreté est naturellement généreux , parcetpTil compte sur l’avenir. (H.)

5 Voyez, sur les successions des Turcs, Lacédémone ancienne et moderne. \ oyez aussi Ricaut , de l’Empire ottoman

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