‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 268 sur 1159 · LIVRE V, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XIV

enfants mâles, le Grand Seigneur a la propriété, et que les filles n’ont que l’usufruit , il arrive que la plupart des b’iens de l’État sont possédés d’une manière précaire.

Par la loi de Bantam 1 , le roi prend la succession , même la femme, les enfants et la maison. On est obligé , pour éluder la plus cruelle disposition de cette loi , de marier les enfants à huit , neuf ou dix ans , et quelquefois plus jeunes, afin qu’ils ne se trouvent pas faire une malheureuse partie de la succession du père.

Dans les États où il n’y a point de lois fondamentales, la succession à l’empire ne saurait être fixe. La couronne y est élective par le prince , dans sa famille ou hors de sa famille. En vain serait-il établi que l’aîné succéderait; le prince en pourrait toujours choisir un autre. Le successeur est déclaré par le prince lui-même , ou par ses ministres , ou par une guerre civile. Ainsi cet État a une raison de dissolution de plus qu’une monarchie.

Chaque prince de la famille royale ayant une égale capacité pour être élu , il arrive que celui qui monte sur le trône fait d’abord étrangler ses frères , comme en Turquie; ou les fait aveugler, comme en Perse 2; ou les rend fous , comme chez le Mogol ; ou , si l’on ne prend point ces précautions , comme à Maroc , chaque vacance de trône est suivie d’une affreuse guerre civile.

Par les constitutions de Moscovie3 , le czar peut choisir qui il veut pour son successeur, soit dans sa famille soit hors de sa famille. Un tel établissement de succession cause mille révolutions , et rend le trône aussi chancelant que la succession est arbitraire. L’ordre de succession étant une des choses qu’il importe le plus au peuple de savoir, le meilleur est celui qui frappe le plus les yeux, comme la naissance et un certain ordre de naissance. Une telle disposition arrête les brigues , étouffe l’ambition ; on ne captive plus l’esprit d’un prince faible , et l’on ne fait point parler les mourants.

Lorsque la succession est établie par une loi fondamentale, un seul prince est le successeur, et ses frères n’ont aucun droit réel ou apparent de lui dis-

1 Recueil des voyages qui ont servi à rétablissement de la compagnie des Indes, tome Ier. La loi de Pé gu est moins cruelle : si l’on a des enfants , le roi ne succède qu’aux deux tiers. (Ibid. tom. III, pag. i.)

# 2 0n y arrache les yeux à tous ceux qui viennent du sang

royal, soit par les femmes, soit par les hommes; ou on les laisse mourir, quand ils naissent, en ne les allaitant pas. (Chardin, loc. cit. chap. i et m.) (P.)

3 Voyez les différentes constitutions , surtout celle de 1722.

puter la couronne. On ne peut présumer ni faire valoir une volonté particulière du père. 11 n'est donc pas plus question d’arrêter ou de faire mourir le frère du roi , que quelque autre sujet que ce soit.

Mais dans les États despotiques , où les frères du prince sont également ses esclaves et ses rivaux la prudence veut que l’on s’assure de leurs personnes , surtout dans les pays mahométans , où la religion regarde la victoire ou le succès comme un jugement de Dieu ; de sorte que personne n’y est souverain de droit, mais seulement de fait.

L’ambition est bien plus irritée dans des États où des princes du sang voient que , s’ils ne montent pas sur le trône , ils seront enfermés ou mis à mort , que parmi nous, où les princes du sang jouissent d’une condition qui , si elle n’est pas si satisfaisante pour l’ambition , l’est peut-être plus pour les désirs modérés.

Les princes des États despotiques ont toujours abusé du mariage. Ils prennent ordinairement plusieurs femmes , surtout dans la partie du monde où le despotisme est pour ainsi dire naturalisé, qui est l’Asie. Ils en ont tant d’enfants 1 , qu’ils ne peuvent guère avoir d’affection pour eux , ni ceux-ci pour leurs frères.

La famille régnante ressemble à l’État : elle est trop faible, et son chef est trop fort; elle paraît étendue, et elle se réduit à rien. Artaxerxès2 fit mourir tous ses enfants pour avoir conjuré contre lui. Il n’est pas vraisemblable que cinquante enfants conspirent contre leur père; et encore moins qu’ils conspirent parce qu’il n’a pas voulu céder sa concubine à son fils aîné. Il est plus simple de croire qu’il y a là quelque intrigue de ces sérails d’Orient, de ces lieux où l’artifice , la méchanceté , la ruse , régnent dans le silence , et se couvrent d’une épaisse nuit; où un vieux prince , devenu tous les jours plus imbécile , est le premier prisonnier du palais.

Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique ; mais, malgré l’amour des hommes pour la liberté, malgré leur haine contre la violence, la plupart des peuples y sont soumis : cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement modéré , il faut combiner les puissances , les régler, les tempérer, les faire agir ; donner, pour ainsi dire , un lest à l’une pour la met-

1 Artaxerxès, selon Justin, avait cent quinze lits, dont trois seulement étaient légitimes; cinquante conspirèrent contre leur père , et furent mis à mort. (P.)

2 Voyez Justin.

DE L’ESPRIT DES LOIS

tre en état de résister à une autre : c’est un chefd’œuvre de législation que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire , aux yeux ; il est uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l’établir, tout le monde est bon pour cela.

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