‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 275 sur 1159 · LIVRE V, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XIX

pour objet que la gloire, ou du moins l’honneur ou la fortune. On doit bien se garder de donner les emplois civils à des hommes pareils : il faut, au contraire, qu’ils soient contenus par les magistrats civils , et que les mêmes gens n’aient pas en même temps la confiance du peuple , et la force pour en abuser1.

Voyez , dans une nation où la république se cache sous la forme de la monarchie, combien l’on craint un État particulier de gens de guerre, et comment le guerrier reste toujours citoyen, ou même magistrat , afin que ces qualités soient un gage pour la patrie , et qu’on ne l’oublie jamais.

Cette division de magistratures en civiles et militaires , faite par les Romains après la perte de la république , ne fut pas une chose arbitraire ; elle fut une suite du changement de la constitution de Rome : elle était de la nature du gouvernement monarchique; et ce qui ne fut que commencé sous Auguste2, les empereurs suivants3 4 furent obligés de l’achever, pour tempérer le gouvernement militaire.

Ainsi Procope, concurrent de Valens à l’empire, n’y entendait rien, lorsque , donnant à Hormisdas, prince du sang royal de Perse , la dignité de proconsul 4, il rendit à cette magistrature le commandement des armées qu’elle avait autrefois ; à moins qu’il n’eût des raisons particulières. Un homme qui aspire à la souveraineté cherche moins ce qui est utile à l’État que ce qui l’est à sa cause.

Quatrième question. Convient-il que les charges soient vénales ? Elles ne doivent pas l’être dans les États despotiques, où il faut que les sujets soient placés ou déplacés dans un instant par le prince.

Cette vénalité est bonne dans les États monarchiques , parce qu’elle fait faire, comme un métier de famille 5 , ce qu’on ne voudrait pas entrepren-

1 Ne imperium ad oplimos nobïlium iransferretur , senatummilitia vetuit Gallienus; etiam adiré exercitum. ( Aurelius Victor, de Firis illustribus. ) — En France, où chaque seigneur féodal avait tout à la fois le pouvoir militaire et le pouvoir civil , l’autorité de nos rois fut presque nulle. La puissance du monarque ne reprit son état naturel que lorsqu’elle fut venue à bout de diviser l’exercice de ces deux pouvoirs. ( Édition de 1767.)

2 Auguste ôta aux sénateurs , proconsuls et gouverneurs , le droit de porter les armes. (Dion , liv. LUI.) — Auguste n’ôta ce droit qu’aux sénateurs devenus proconsuls ; car les propréteurs , lieutenants de l’empereur, étaient gouverneurs des provinces dans lesquelles ils étaient envoyés , et y avaient le commandement des armées. (Crév.)

3 Constantin. Voyez Zosime, liv. II.

4 Ammien Marcellin, liv. XXVI. Et civilia more veterum et bella recturo.

5 Est-ce par vertu que l’on accepte, en Angleterre , la charge déjugé du banc du roi; qu’on sollicitait, à Rome, la place

dre pour la vertu; qu’elle destine chacun à son devoir, et rend les ordres de l’État plus permanents. Suidas 1 dit très-bien qu’Anastase avait fait de l’empire une espèce d’aristocratie, en vendant toutes les magistratures.

Platon 2 ne peut souffrir cette vénalité. « C’est , « dit-il , comme si , dans un navire , on faisait quel- « qu’un pilote ou matelot pour son argent. Serait- « il possible que la règle fût mauvaise dans quelque « autre emploi que ce fût de la vie, et bonne seu- « lement pour conduire une république? » Mais Platon parle d’une république fondée sur la vertu, et nous parlons d’une monarchie. Or, dans une monarchie où , quand les charges ne se vendraient pas par un règlement public, l’indigence et l’avidité des courtisans les vendraient tout de même, le hasard donnera de meilleurs sujets que le choix du prince. Enfin , la manière de s’avancer par les richesses inspire et entretient l’industrie3 : chose dont cette espèce de gouvernement a grand besoin.

Cinquième question. Dans quel gouvernement faut-il des censeurs ? II en faut dans une république , où le principe du gouvernement est la vertu. Ce ne sont pas seulement les crimes qui détruisent la vertu, mais encore les négligences , les fautes, une certaine tiédeur dans l’amour de la patrie, des exemples dangeréux, des semences de corruption; ce oui ne choque point les lois, mais les élude, ce qui ne les détruit pas , mais les affaiblit : tout cela doit être corrigé par les censeurs.

On est étonné de la punition de cet aréopagite qui avait tué un moineau qui, poursuivi par un épervier, s’était réfugié dans son sein. On est surpris que l’aréopage ait fait mourir un enfant qui avait crevé les yeux à son oiseau. Qu’on fasse attention qu’il ne s’agit point là d’une condamnation pour crime, mais d’un jugement de mœurs dans une république fondée sur les mœurs.

Dans les monarchies, il ne faut point de censeurs : elles sont fondées sur l’honneur ; et la nature de l’honneur est d’avoir pour censeur tout l’uni-

de préteur? Quoi ! on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les parlements de France , si on leur donnait les charges gratuitement?

La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et de la vie des hommes, un métier de famille !

Plaignons Montesquieu d’avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes ; mais pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en province , et il la lui laissa. On retrouve l’homme partout. Nul de nous n’est sans faiblesse. (Volt.) . •

1 Fragments tirés des Ambassades de Constantin Porpny rogénète.

1 République , liv. VIII .

3 Paresse de l’Espagne : on y donne tous les emplois.

vers. Tout homme qui y manque est soumis aux reproches de ceux mêmes qui n’en ont point.

Là , les censeurs seraient gâtés par ceux mêmes qu’ils devraient corriger. Us ne seraient pas bons contre la corruption d’une monarchie ; mais la corruption d’une monarchie serait trop forte contre eux.

On sent hien qu’il ne faut point de censeurs dans les gouvernements despotiques. L’exemple de la Chine semble déroger à cette règle; mais nous verrons , dans la suite de cet ouvrage , les raisons singulières de cet établissement1.

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