‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 290 sur 1159 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la puissance des peines.

L’expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont douces , l’esprit du citoyen en est frappé, comme il l’est ailleurs par les grandes.

Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un État, un gouvernement violent veut soudain le corriger; et, au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois , on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement : l’imagination se fait à cette grande peine , comme elle s’était faite à la moindre, et, comme on diminue la crainte pour celleci , l’on est bientôt forcé d’établir l’autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques États; on voulut les arrêter ; on inventa le supplice de la roue 2 , qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps on a volé comme auparavant sur les grands chemins.

De nos jours la désertion fut très-fréquente : on établit la peine de mort contre les déserteurs , et la désertion n’est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat, accoutumé tous les jours à exposer sa vie , en méprise, ou se flatte d’en mépriser le danger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte : il fallait donc laisser une peine 3 qui faisait porter une flétrissure pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine , et on l’a réellement diminuée.

Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu’on examine la cause de tous les relâchements , on verra qu’elle vient de l'impunité des crimes , et non pas de la modération des peines.

Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus grande partie de la peine soit l’infamie de la souffrir.

Que, s’il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du supplice, cela vient de la tyrannie,

1 Nihil ultra quant improbe factum adjecit. (Tite-Live.)

2 Ce supplice n’est point moderne. Hannon , le plus illustre et le plus riche citoyen de Carthage, eut les yeux crevés, les bras, les cuisses et les jambés brisés , pour avoir conspiré contre sa patrie. On l’exposa, en cet état, sur un poteau, à la vue du peuple. Voyez Justin, liv. XXI, chap. m. (P.)

3 On fendait le nez , on coupait les oreilles.

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