CHAPITRE XVII
De la torture ou question contre les criminels 2.
Parce que les hommes sont méchants , la loi est obligée de les supposer meilleurs qu’ils ne sont. Ainsi la déposition de deux témoins suffit dans la punition de tous les crimes. La loi les croit, comme s’ils parlaient par la bouche de la vérité. L’on juge aussi que tout enfant conçu pendant le mariage est légitime : la loi a confiance en la mère, comme si elle était la pudicité même. Mais la question contre les criminels n’est pas dans un cas forcé comme ceux-ci. Nous voyons aujourd'hui une nation 3 4 très-bien policée la rejeter sans inconvénients. Elle n’est donc pas nécessaire par sa nature 4.
Tant d’habiles gens et tant de beaux génies ont écrit contre cette pratique, que je n’ose parler après eux. J’allais dire qu’elle pourrait convenir dans les gouvernements despotiques , où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement; j’allais dire que les esclaves, chez les Grecs et les Romains.... Mais j’entends la voix delà nature qui crie contre moi.
1 Une telle décision , et celles qui sont dans ce goût , rendent, à mon avis, YEsprit des Lois bien précieux. Voilà ce que n’ont ni Grotius, ni Puffendorf, ni toutes les compilations sur le droit des gens. On sait bien que despotisme est employé pour tyrannie. Car entin, un despote ne peut-il pas donner des lettres de grâce tout aussi bien qu’un monarque? Ou est la ligne qui sépare le gouvernement monarchique et le despotique?
La monarchie commençait à être un pouvoir très-mitigé , très-restreint en Angleterre , quand on força le malheureux Charles Ier à ne point accorder la grâce de son favori, le comte Strafford. Henri IV, en France, roi à peine affermi, pouvait donner des lettres de grâce au maréchal de Biron ; et peut-être cet acte de clémence, qui a manqué à ce grand homme , eût adouci enfin l’esprit de la ligue , et arrêté la main de Ravaillac.
Le faible Louis XIII devait faire grâce à de Thou et à Marillac. (Volt.)
* Ce supplice a disparu de notre législation. (P.)
3 La nation anglaise.
4 Les citoyens d’Athènes ne pouvaient être mis à la question (Lysias, Orat. in Argorat.) , excepté dans le crime de lèse-majesté. On donnait la question trente jours après la condamnation. (Curius Fortunatus , Rhetor. schol. lib. II.) Il
n’v avait pas de question préparatoire. Quant aux Romains ,
la loi 3 et 4 ad leg. Juliam magest. fait voir que la naissance ,