LIVRE X, CHAPITRE
servation des espèces ; la loi de la lumière naturelle , qui veut que nous fassions à autrui ce que nous voudrions qu’on nous fit ; la loi qui forme les sociétés politiques , qui sont telles que la nature n’en a point borné la durée; enfin la loi tirée de la chose même. La conquête est une acquisition; l’esprit d’acquisition porte avec lui l’esprit de conservation et d’usage, et non pas celui de destruction.
Un État qui en a conquis un autre le traite d’une des quatre manières suivantes : il 'continue à le gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l’exercice du gouvernement politique et civil ; ou il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il détruit la société et la disperse dans d’autres ; ou enfin il extermine tous les citoyens.
La première manière est conforme au droit des gens que nous suivons aujourd’hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens des Romains 1 : sur quoi je iaisse à juger à quel point nous sommes devenus meilleurs. 11 faut rendre ici hommage à nos temps modernes, à la raison présente, à la religion d’aujourd’hui 2 , à notre philosophie , à nos mœurs.
Les auteurs de notre droit public, fondés sur les histoires anciennes, étant sortis des cas rigides, sont tombés dans de grandes erreurs. Ils ont donné dans l’arbitraire; ils ont supposé dans les conquérants un droit, je ne sais quel , de tuer : ce qui leur a fait
1 Quoique les Romains aient été quelquefois cruels, ils ont été plus souvent généreux. Je ne connais guère que deux peuples considérables qu’ils aient exterminés : les Véiens et les Carthaginois. Leur grande maxime était de s’incorporer les autres nations , au lieu de les détruire. Us fondèrent partout des colonies , établirent partout les arts et les lois ; ils civilisèrent les barbares, et, donnant enfin le titre de citoyens romains aux peuples subjugués , ils tirent de l’univers comme un peuple de Romains. Voyez comment le sénat traita les sujets du grand roi Persée , vaincus et faits prisonniers par Paul-Émile : il leur rendit leurs terres et leur remit la moitié des impôts.
Il y eut sans doute , parmi les sénateurs qui gouvernèrent les provinces , des brigands qui les rançonnèrent ; mais si l’on vit des Verrès , on vit aussi des Cicéron ; et le sénat de Rome mérita longtemps ce que dit Virgile :
Tu regere imperio populos , Romane , memento.
Les Juifs même , les Juifs , malgré l’horreur et le mépris qu’on avait pour eux , jouirent dans Rome de très-grands privilèges , et y eurent des synagogues secrètes avant et après la ruine de Jérusalem. (Volt.)
2 Je serais porté à croire que l’éloge que Montesquieu fait de la religion chrétienne est une des causes qui ont si souvent ramené Voltaire à l’attaque de Y Esprit des Lois , et qu’il était encore plus mécontent de tout le bien que l’auteur disait du christianisme , que du mal qu’il n’avait dit de la poésie qu’en passant. Voltaire était blessé là dans ses deux grandes passions d’amour et de haine. C’est pourtant lui qui a écrit , dans ses bons moments , ces belles paroles souvent citées . « Le genre humain avait perdu ses titres ; Montesquieu les a retrouvés , et les lui a rendus. » (La H.)
tirer des conséquences terribles comme le principe , et établir des maximes, que les conquérants euxmêmes, lorsqu’ils ont eu le moindre sens, n’ont jamais prises. Il est clair que lorsque la conquête est faite, le conquérant n’a plus le droit de tuer, puisqu’il n’est plus dans le cas de la défense naturelle et de sa propre conservation.
Ce qui les a fait penser ainsi , c’est qu’ils ont cru que le conquérant avait droit de détruire la société ; d’où ils ont conclu qu’il avait celui de détruire les hommes qui la composent : ce qui est une conséquence faussement tirée d’un faux principe. Car, de ce que la société serait anéantie , il ne s’ensuivrait pas que les hommes qui la forment dussent aussi etre anéantis. La société est l’union des hommes, et non pas les hommes; le citoyen peut périr, et l’homme rester.
Du droit de tuer dans la conquête, les politiques ont tiré le droit de réduire en servitude ; mais la conséquence est aussi mal fondée que le principe.
On n’a droit de réduire en servitude que lorsqu’elle est nécessaire pour la conservation de la conquête. L’objet de la conquête est la conservation; la servitude n’est jamais l’objet de la con* quête, mais il peut arriver qu’elle soit un moyen nécessaire pour aller à la conservation.
Dans ce cas , il est contre la nature de la chose que cette servitude soit éternelle. 11 faut que le peuple esclave puisse devenir sujet. L’esclavage dans la conquête est une chose d’accident. Lorsque après un certain espace de temps toutes les parties de l’État conquérant se sont liées avec celles de l’État conquis par des coutumes, des mariages, des lois, des associations , et une certaine conformité d’esprit, la servitude doit cesser : car les droits du conquérant ne sont fondés que sur ce que ces choses-là ne sont pas , et qu’il y a un éloignement entre les deux nations tel que l’une ne peut pas prendre confiance en l’autre.
Ainsi le conquérant qui réduit le peuple en servitude doit toujours se réserver des moyens (et ces moyens sont sans nombre) pour l’en faire sortir.
Je ne dis point ici des choses vagues. Nos pères 1 , qui conquirent l’empire romain, en agirent ainsi.
1 Je crois qu’on peut me permettre ici une réflexion. Plus d’un écrivain qui se fait historien en compilant au hasard (je ne parle pas d’un homme comme Montesquieu), plus d’un prétendu historien, dis-je, après avoir appelé sa nation la première nation du monde , Paris la première ville du monde, le fauteuil à bras où s’assied son roi le premier trône du monde, ne fait point difliculté de dire : Nous, nos aïeux, nos pères, quand il parle des Francs qui vinrent des marais
DE L'ESPRIT DES LOIS
Les lois qu’ils firent dans le feu, dans l’action , dans l’impétuosité, dans l’orgueil de la victoire, ils les adoucirent : leurs lois étaient dures , ils les rendirent impartiales. Les Bourguignons, les Goths et les Lombards voulaient toujours que les Romains fussent le peuple vaincu ; les lois d’Euric 1 , de Gondebaud et de Rotharis firent du Barbare et du Romain des concitoyens2.
Charlemagne , pour dompter les Saxons , leur ôta l’ingénuité et la propriété des biens. Louis le Débonnaire les affranchit 3 : il ne fit rien de mieux dans tout son règne. Le temps et la servitude avaient adouci leurs moeurs ; ils lui furent toujours fidèles.