‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 356 sur 1159 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Quelques avantages du peuple conquis.

Au lieu de tirer du droit de conquête des conséquences si fatales, les politiques auraient mieux fait de parler des avantages que ce droit peut quelquefois apporter au peuple vaincu. Ils les auraient mieux sentis , si notre droit des gens était exactement suivi , et s’il était établi dans toute la terre.

Les États que l’on conquiert ne sont pas ordinairement dans la force de leur institution : la corruption s’y est introduite; les lois y ont cessé d’être exécutées ; le gouvernement est devenu oppresseur. Qui peut douter qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât quelques avantages de la conquête même , si elle n’était pas destructive? Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer luimême, que perdrait-il à être refondu ? Un conquérant qui entre chez un peuple où, par mille ruses et mille artifices , le riche s’est insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper ; où le malheureux qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenir des lois , est dans l’oppression , et croit avoir tort de la sentir; un conquérant, dis-je, peut dérouter tout, et

delà le Rhin et la Meuse piller les Gaules , et s’en emparer. L’abbé Yély dit nous : hé! mon ami, est-il bien sûr que tu descendes d’un Franc? Pourquoi ne serais-tu pas d’une pauvre famille gauloise? (Volt.)

1 Euric , ou plutôt Ëvaric , était un Goth que les vieilles chroniques peignent comme un monstre. Gondebaud fut un Bourguignon barbare , battu par un Franc barbare. Rotharis le Lombard, autre scélérat de ces temps-là, était un bon arien , qui , régnant en Italie , où l’on savait encore écrire , lit mettre par écrit quelques-unes de ses volontés despotiques. Voilà d’étranges législateurs à citer! (Volt.)

2 Voyez le Code des lois des Barbares , et le liv. XXVIII, cl-dessous.

3 Voyez l’auteur incertain delà vie de Louis le Débonnaire, dans le recueil de Duchesne , tom. n , pag. 296.

la tyrannie sourde est la première chose qui souffre la violence.

On a vu, par exemple, des États, opprimés par les traitants , être soulagés par le conquérant qui n’avait ni les engagements ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les abus se trouvaient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât.

Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en état de laisser aux vaincus le nécessaire , qui leur était ôté sous le prince légitime.

Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles, et mettre, si j’ose parler ainsi, une nation sous un meilleur génie.

Quel bien les Espagnols ne pouvaient-ils pas faire aux Mexicains ! Ils avaient à leur donner une religion douce : ils leur apportèrent une superstition furieuse. Ils auraient pu rendre libres les esclaves, et ils rendirent esclaves les hommes libres. Ils pouvaient les éclairer sur l’abus des sacrifices humains ; au lieu de cela, ils les exterminèrent. Je n’aurais jamais fini, si je voulais raconter tous les biens qu’ils ne firent pas et tous les maux qu’ils firent.

C’est à un conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux , qui laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la nature humaine.

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