LIVRE XI, CHAPITRE VI
delà puissance exécutrice, et les magistrats qui avaient l’autre, n’avaient pas, comme le peuple, la faculté d’empêcher.
Voici donc la constitution fondamentale du gouvernement dont nous parlons. Le corps législatif y étant composé de deux parties, l’une enchaînera Vautre par sa faculté mutuelle d’empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législative.
Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais, comme par le mouvement nécessaire des choses elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert.
La puissance exécutrice ne faisant partie de la législative que par sa faculté d’empêcher, elle ne saurait entrer dans le débat des affaires. Il n’est pas même nécessaire qu’elle propose , parce que , pouvant toujours désapprouver les résolutions, elle peut rejeter les décisions des propositions qu’elle aurait voulu qu’on n’eût pas faites.
Dans quelques républiques anciennes, où le peuple en corps avait le débat des affaires , il était naturel que la puissance exécutrice les proposât et les débattît avec lui ; sans quoi , il y aurait eu , dans les résolutions , une confusion étrange.
Si la puissance exécutrice statue sur la levée des deniers publics autrement que par son consentement, il n’y aura plus de liberté, parce qu’elle deviendra législative dans le point le plus important de la législation.
Si la puissance législative statue, non pas d’année en année, mais pour toujours, sur la levée des deniers publics , elle court risque de perdre sa liberté, parce que la puissance exécutrice ne dépendra plus d’elle , et quand on tient un pareil droit pour toujours, il est assez indifférent qu’on le tienne de soi ou d’un autre. Il en est de même si elle statue, non pas d’année en année, mais pour toujours , sur les forces de terre et de mer qu’elle doit confier à la puissance exécutrice.
Pour que celui qui exécute ne puisse pas opprimer, il faut que les armées qu’on lui confie soient peuple, et aient le même esprit que le peuple, comme cela fut à Rome jusqu’au temps de Marius. Et, pour que cela soit ainsi, il n’y a que deux moyens : ou que ceux que l’on emploie dans l’armée aient assez de bien pour répondre de leur conduite aux autres citoyens , et qu’ils ne soient enrôlés que pour un an, comme il se pratiquait à Rome; ou, si on a un corps de troupes permanent , et où les soldats soient une des plus viles parties de la nation, il faut que la puissance législative puisse le casser
sitôt qu’elle le désire ; que les soldats habitent avec les citoyens, et qu’il n’y ait ni camp séparé, ni casernes, ni places de guerre.
L’armée étant une fois établie , elle ne doit point dépendre immédiatement du corps législatif, mais de la puissance exécutrice ; et cela par la nature de la chose, son fait consistant plus en action qu’en délibération.
Il est dans la manière de penser des hommes que l’on fasse plus de cas du courage que de la timidité, de l’activité que de la prudence, de la force que des conseils. L’armée méprisera toujours un sénat, et respectera ses officiers. Elle ne fera point cas des ordres qui lui seront envoyés de la part d’un corps composé de gens qu’elle croira timides, et indignes par là de lui commander. Ainsi, sitôt que l’armée dépendra uniquement du corps législatif, le gouvernement deviendra militaire. Et si le contraire est jamais arrivé , c’est l’effet de quelques circonstances extraordinaires; c’est que l’armée y est toujours séparée; c’est qu’elle est composée de plusieurs corps qui dépendent chacun de leur province particulière ; c’est que les villes capitales sont des places excellentes , qui se défendent par leur situation seule , et où il n’y a point de troupes.
La Hollande est encore plus en sûreté que Venise : elle submergerait les troupes révoltées, elle les ferait mourir de faim. Elles ne sont point dans les villes qui pourraient leur donner la subsistance; cette subsistance est donc précaire.
Que si , dans le cas où l’armée est gouvernée par le corps législatif, des circonstances particulières empêchent le gouvernement de devenir militaire , on tombera dans d’autres inconvénients : de deux choses l’une : ou il faudra que l’armée détruise le gouvernement, ou que le gouvernement affaiblisse l’armée.
Et cet affaiblissement aura une cause bien fatale : il naîtra de la faiblesse même du gouvernement.
Si l’on veut lire l’admirable ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains1, on verra que c’est
1 De minoribus rebus principes consultant , de majoribus omnes : ita tamen ut ea quoque quorum penes plebem arbitrium est, apud principes pertractentur *. — Est-il possible qu’en effet la chambre des pairs, celle des communes, la cour d’équité, la cour de l’amirauté, viennent de la Forêt-Noire ? J’aimerais autant dire que les sermons de Tillotson et de Smalridge
* De Moribus Germanorum, cap. xi. — Quelques commentateurs de Tacite ont pensé qu'il fallait lire prcetracientur, au lieu de pertrq£tentur. Si le peuple, ont-ils dit, a la souveraine puissance, comment les affaires peuvent-elles se traiter au tribunal des princes? et si elles se traitent au tribunal des princes } comment le peuple peut-il avoir la souveraine puissance?
DE L'ESPRIT DES LOIS
d’eux que les Anglais ont tiré l’idée de leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois.
Comme toutes les choses humaines ont une fin, l’État dont nous parlons perdra sa liberté, il périra. Rome, Lacédémone et Carthage ont bien péri. Il périra lorsque la puissance législative sera plus corrompue que l’exécutrice.
Ce n’est point à moi à examiner si les Anglais jouissent actuellement de cette liberté , ou non. 11 me suffit de dire qu’elle est établie par leurs lois, et je n’en cherche pas davantage.
Je ne prétends point par là ravaler les autres gouvernements , ni dire que cette liberté politique extrême doive mortifier ceux qui n’en ont qu’une modérée. Comment dirais-je cela, moi qui crois que l’excès même de la raison n’es’t pas toujours désirable , et que les hommes s’accommodent presque toujours mieux des milieux que des extrémités?
Harrington, dans son Oceana , a aussi examiné quel était le plus haut point de liberté où la constitution d’un État peut être portée. Mais on peut dire de lui qu’il n’a cherché cette liberté qu’après l’avoir méconnue , et qu’il a bâti Chalcédoine ayant le rivage de Byzance devant les yeux.