CHAPITRE IM
Des écrits.
Les écrits contiennent quelque chose de plus permanent que les paroles; mais, lorsqu’ils ne préparent pas au crime de lèse-majesté, ils ne sont point une matière du crime de lèse-majesté.
Auguste et Tibère y attachèrent pourtant la peine de ce crime 1 : Auguste , à l’occasion de certains écrits faits contre des hommes et des femmes illustres ; Tibère , à cause de ceux qu’il crut faits contre lui. Rien ne fut plus fatal à la liberté romaine. Crémutius Cordus fut accusé, parce que dans ses annales il avait appelé Cassius le dernier des Romains 2.
Les écrits satiriques ne sont guère connus dans les États despotiques, où l’abattement d’un côté, et l’ignorance de l’autre, ne donnent ni le talent ni la volonté d’en faire. Dans la démocratie on ne les empêche pas , par la raison même qui , dans le gouvernement d’un seul, les fait défendre. Comme ils sont ordinairement composés contre des gens puissants, ils flattent, dans la démocratie, la malignité du peuple qui gouverne. Dans la monarchie on les défend ; mais on en fait plutôt un sujet de police que de crime. Ils peuvent amuser la malignité générale , consoler les mécontents , diminuer l’envie contre les places, donner au peuple la patience de souffrir, et le faire rire de ses souffrances.
L’aristocratie est le gouvernement qui proscrit le plus les ouvrages satiriques. Les magistrats y sont de petits souverains qui ne sont pas assez grands pour mépriser les injures. Si, dans la monarchie , quelque trait va contre le monarque , il est si haut que le trait n’arrive point jusqu’à lui. Un seigneur aristocratique en est percé de part en part. Aussi les décemvirs , qui formaient une aristocratie, punirent-ils de mort les écrits satiriques 3.