‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 408 sur 1159 · LIVRE XII, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE XV

Les Orientaux , qui ont exposé des femmes à des éléphants dressés pour un abominable genre de supplice, ont-ils voulu faire violer la loi par la loi?

Un ancien usage des Romains défendait de faire mourir les filles qui n’étaient pas nubiles. Tibère trouva l’expédient de les faire violer par le bourreau avant de les envoyer au supplice 1 : tyran subtil et cruel , il détruisait les mœurs pour conserver les coutumes. '

Lorsque la magistrature japonaise a fait exposer^ dans les places publiques les femmes nues , et les a obligées de marcher à la manière des bétes , elle a fait frémir la pudeur2; mais, lorsqu’elle a voulu

1 Suetonius, in Tïberio. — Le mot virgo, dont se sert ici Suétone, désignait toute fille qui n’avait point été mariée, ou qui n’était point connue pour courtisane. (D.) — Ce passage demande, ce me semble, une grande attention. Tibère, homme méchant, se plaignit au sénat de Séjan, homme plus méchant que lui , par une lettre artificieuse et obscure. Cette lettre n’était point d’un souverain qui ordonnait aux magistrats de faire, selon les lois, le procès à un coupable; elle semblait écrite par un ami qui déposait ses douleurs dans le sein de ses amis. A peine détaillait-il la perfidie ét les crimes de Séjan. Plus il paraissait affligé , plus il rendait Séjan odieux. C’était livrer à la vengeance publique le second personnage de l’empire , et le plus détesté. Dès qu’on sut dans Rome que cet homme si puissant déplaisait au maître, le consul, le préteur, le sénat , le peuple , se jetèrent sur lui comme sur une victime qu’on leur abandonnait. Il n’y eut nulle forme de jugement; on le traîna en prison; on l’exécuta; il fut déchiré par mille mains, lui, ses amis et ses parents. Tibère n’ordonna point qu’on fit mourir la fille de ce malheureux , âgée de sept ans , malgré la loi qui défendait cette barbarie : il était trop habile et trop réservé pour ordonner un tel supplice, et surtout pour autoriser le viol par un bourreau. Tacite et Suétone rapportent l’un et l’autre , au bout de cent ans , cette action exécrable ; mais ils ne disent point qu’elle ait été commise ou par la permission de l’empereur, ou par celle du sénat *. De même que ce ne fut point avec la permission du roi que la populace de Paris mangea le cœur du maréchal d’Ancre. Il est bien étrange qu’on dise que Tibère détruisit les mœurs pour conserver les coutumes. Il semblerait qu’un empereur eût introduit la coutume nouvelle de violer les enfants , par respect pour la coutume ancienne de ne les pas faire pendre avant l’âge de puberté.

Cette aventure du bourreau et de la fille de Séjan m’a toujours paru bien suspecte : toutes les anecdotes le sont; et j’ai même douté de quelques imputations qu’on fait encore tous les jours à Tibère, comme de ces spinthriæ, dont on parle tant ; de ces débauches honteuses et dégoûtantes , qui ne sont jamais que les excès d’une jeunesse emportée , et qu’un empereur de soixante et dix ans cacherait à tous les yeux , avec le même soin qu’une vestale cachait ses parties naturelles dans une procession. Je n’ai jamais cru qu’un homme aussi adroit que Tibère, aussi dissimulé, et d’un esprit aussi profond, eût voulu s’avilir à ce point devant tous ses domestiques , ses soldats , ses esclaves , et surtout devant ses autres esclaves , les courtisans.

Il y a des choses de bienséance jusque dans les plus indignes voluptés. P2t de plus , je pense que pour un tyran , successeur du discret tyran de Rome , c’eût été le moyen infaillible de se faire assassiner. (Volt.)

2 Recueil des voyages qui ont servi à V établissement de la compagnie des Indes , tome V, partie n. — Un seul voyageur,

Trudunt iemporis hujus auctores. C’est un bruit vague qui se épandit dans le temps. Quiconque a vécu *a entendu des faussetés lus odieuses répétées vingt ans entiers par le public- CVoltO

contraindre une mère... lorsqu’elle a voulu contraindre un fils... je ne puis achever, elle a fait frémir la nature même *.

Page 1