CHAPITRE XY
De l’affranchissement de l’esclave pour accuser le maître.
Auguste établit que les esclaves de ceux qui auraient conspiré contre lui seraient vendus au public , afin qu’ils pussent déposer contre leur maître 2. On ne doit rien négliger de ce qui mène à la découverte d’un grand crime. Ainsi , dans un État où il y a des esclaves, il est naturel qu’ils puissent être indicateurs ; mais ils ne sauraient être témoins.
presque inconnu , nommé Reyergisbert , rapporte cette abomination qu’on lui raconta d’un magistrat du Japon ; et il prétend que ce magistrat se divertissait à tourmenter ainsi les chrétiens, auxquels il ne faisait point d’autre mal. Montesquieu se plait à ces contes; il ajoute que chez les Orientaux on soumet les filles à des éléphants. 11 ne dit point chez quels Orientaux on donne ce rendez-vous. Mais , en vérité , ce n’est là ni le Temple de Gnide, ni le Congrès de Cythère, ni Y Esprit des Lois.
C’est avec douleur, et en contrariant mon propre goût, que je combats ainsi quelques idées d’un philosophe citoyen , et que je relève quelques unes de ses méprises. Je ne me serais pas livré , dans ce petit commentaire , à un travail si rebutant , si je n’avais été enflammé de l’amour de la vérité , autant que l’auteur l’était de l’amour de la gloire. Je suis en général si pénétré des maximes qu’il annonce plutôt qu’il ne les développe ; je suis si plein de tout ce qu’il a dit sur la liberté politique , sur les tributs , sur le despotisme , sur l’esclavage , que je n’ai pas le courage de me joindre aux savants qui ont employé trois volumes à reprendre des fautes de détail *.
Je n’entrerai point non plus dans la discussion de l’ancien gouvernement des Francs vainqueurs des Gaulois ; dans ce chaos de coutumes , toutes bizarres , toutes contradictoires , dans l’examen de cette barbarie, de cette anarchie qui a duré si longtemps , et sur lesquelles il y a autant de sentiments différents que nous en avons en théologie. On n’a perdu que trop de temps à descendre dans ces abîmes de ruines , et l’auteur de Y Esprit des Lois a dû s’y égarer comme les autres.
Toutes les origines des nations sont l’obscurité même, comme tous les systèmes sur les premiers principes sont un chaos de fables. Lorsqu’un aussi beau g'énie que Montesquieu se trompe, je m’enfonce dans d’autres erreurs en découvrant les siennes. C’est le sort de tous ceux qui courent après la vérité : ils se heurtent dans leur course , et tous sont jetés par terre. Je respecte Montesquieu jusque dans ses chutes, parce qu’il se relève pour monter au ciel. Je vais continuel: ce petit commentaire pour m’instruire en l’étudiant sur quelques points , non pour le critiquer : je le prends pour mon guide , non pour mon adversaire. (Volt.)
1 Ibid. pag. 496.
2 Dion, dansXiphilin. (M.) — Nous avons le règne d’Auguste tout entier dans l’histoire de Dion. Ce ne peut donc pas être Xiphilin qui rapporte ce fait, à moins que ce ne soit en passant et par occasion. Remarquez que Tacite {Ann. liv. II , ch. xxx ; et liv. III , ch. lxvii) attribue cette loi non pas à Auguste , mais à Tibère. (P.)
* Il s’agit ici des Observations attribuées au fermier général Dupin , qui n’a point employé , comme le dit Voltaire , trois volumes à reprendre des fautes de détail, mais qui s’est principalement attaché à réfuter les différentes parties du système de Montesquieu : ce qu’il fait souvent avec une fatigante prolixité. Nous avons extrait de cet ouvrage tout ce que nous y avons trouvé de juste et de raisonnable. (P.l
DE L’ESPRIT DES LOIS
Vindex indiqua la conspiration faite en faveur de Tarquin ; mais il ne fut pas témoin contre les enfants de Brutus. Il était juste de donner la liberté à celui qui avait rendu un si grand service à sa patrie ; mais on ne la lui donna pas afin qu’il rendît ce service à sa patrie.
Aussi l’empereur Tacite ordonna-t-il que les esclaves ne seraient pas témoins contre leur maître, dans le crime même de lèse-majesté 1 : loi qui n’a pas été mise dans la compilation de Justinien.