‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 434 sur 1159 · LIVRE XIII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE XIII, CHAPITRE IX

saire abondant, ces injustices particulières ne seront rien. Que si, au contraire, on ne laisse au peuple que ce qu’il lui faut à la rigueur pour vivre, la moindre disproportion sera de la plus grande conséquence.

Que quelques citoyens ne payent pas assez, le mal n’est pas grand : leur aisance revient toujours au public; que quelques particuliers payent trop, leur ruine se tourne contre le public. Si l’État proportionne sa fortune à celle des particuliers , l’aisance des particuliers fera bientôt monter sa fortune. Tout dépend du moment. L’État commencera-t-il par appauvrir les sujets pour s’enrichir? ou attendra-t-il que des sujets à leur aise l’enrichissent? Aura-t-il le premier avantage ou le second? Commencera-t-il par être riche, ou finira-t-il par l’être?

Les droits sur les marchandises sont ceux que ies peuples sentent le moins , parce qu’on 'ne leur fait pas une demande formelle. Ils peuvent être si sagement ménagés , que le peuple ignorera presque qu’il les paye. Pour cela, il est d’une grande conséquence que ce soit celui qui vend la marchandise qui paye le droit. Il sait bien qu’il ne paye pas pour lui; et l’acheteur, qui dans le fond paye, le confond avec le prix. Quelques auteurs ont dit que Néron avait ôté le droit du vingt-cinquième des esclaves qui se vendaient 1 ; il n’avait pourtant fait qu’ordonner que ce serait le vendeur qui le payerait , au lieu de l’acheteur : ce règlement, qui laissait tout l’impôt , parut l’ôter.

Il y a deux royaumes en Europe où Ton a mis des impôts très-forts sur les boissons : dans l’un , le brasseur seul paye le droit ; dans l’autre , il est levé indifféremment sur tous les sujets qui consomment. Dans le premier, personne ne sent la rigueur de l’impôt; dans le second, il est regardé comme onéreux : dans celui-là , le citoyen ne sent que la liberté qu’il a de ne pas payer; dans celui-ci, il ne sent que la nécessité qui l’y oblige.

D’ailleurs, pour que le citoyen paye, il faut des recherches perpétuelles dans sa maison. Rien n’est plus contraire à la liberté; et ceux qui établissent ees sortes d’impôts n’ont pas le bonheur d’avoir à cet égard rencontré la meilleure sorte d’administration.

1 Fectigal qaoque quintœ et vicesimœ venalium mancipiorum remissum specie magis quam vi; quia cum venditor pondère juberetur in partent pretii, emptoribus accrescebat. (Tacite, Annales, liv. XIII.)

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