‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 443 sur 1159 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Abus de la liberté.

Ces grands avantages de la liberté ont fait que l’on a abusé de la liberté même. Parce que le gouvernement modéré a produit d’admirables effets, on a quitté cette modération; parce qu’on a tiré de grands tributs, on en a voulu tirer d’excessifs ; et, méconnaissant la main de la liberté , qui faisait ce présent, on s’est adressé à la servitude , qui refuse tout.

La liberté a produit l’excès des tributs; mais l’effet de ces tributs excessifs est de produire , à leur tour, la servitude; et l’effet de la servitude, de produire la diminution des tributs.

Les monarques de l’Asie ne font guère d’édits que pour exempter chaque année de tributs quelque province de leur empire 1 : les manifestations de leur volonté sont des bienfaits. Mais, en Europe, les édits des princes affligent même avant

1 C’est l’usage des empereurs de la Chine.— Dupin a essayé de réfuter ce passage de Montesquieu en disant que, si les monarques d’Asie ne faisaient que des édits d’exemption , il y a longtemps que toutes les provinces seraient exemptes et que leurs coffres seraient vides. Mais il n’a pas vu que l’auteur parle ici d’exemptions annuelles, et non d’exemptions perpétuelles. (P.)

DE L’ESPRIT DES LOIS

qu’on les ait vus, parce qu’ils y parlent toujours de leurs besoins, et jamais des nôtres.

D’une impardonnable nonchalance que les ministres de ces pays-là tiennent du gouvernement , et souvent du climat , les peuples tirent cet avantage , qu’ils ne sont point sans cesse accablés par de nouvelles demandes. Les dépenses n’y augmentent point, parce qu’on n’y fart point de projets nouveaux ; et , si par hasard on y en fait , ce sont des projets dont on voit la fin, et non des projets commencés. Ceux qui gouvernent l’État ne le tourmentent pas, parce qu’ils ne se tourmentent pas sans cesse eux-mêmes. Mais, pour nous, il est impossible que nous ayons jamais de règle dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelqüe chose, et jamais ce que nous ferons.

On n’appelle plus parmi nous un grand ministre celui qui est le sage dispensateur des revenus publics, mais celui qui est homme d’industrie, et qui trouve ce qu’on appelle des expédients.

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