CHAPITRE IL
Combien les hommes sont différents dans les divers climats.
L’air froid 2 resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps : cela augmente leur ressort, et favorise le retour du sang des extrémités vers le cœur. Il diminue la longueur 3 de ces mêmes fibres ; il augmente donc encore par là leur force. L’air chaud au contraire relâche les extrémités des fibres, et les allonge : il diminue donc leur force et leur ressort.
On a donc plus de vigueur dans les climats froids.
L’action du cœur et la réaction des extrémités des fibres s’y font mieux, les liqueurs sont mieux en équilibre , le sang est plus déterminé vers le cœur, et réciproquement le cœur a plus de puissance. Cette force plus grande doit produire bien des effets : par exemple, plus de confiance en soi-même, c’est-à-dire plus de courage; plus de connaissance! de sa supériorité , c’est-à-dire moins de désir de la vengeance; plus d’opinion de sa sûreté, c’est-àdire plus de franchise, moins de soupçons, de politique et de ruses. Enfin, cela doit faire des caractères bien différents. Mettez un homme dans un lieu chaud et enfermé, il souffrira, par les raisons que je viens de dire, une défaillance de cœur trèsgrande x. Si, dans cette circonstance, on va lui proposer un action hardie, je crois qu’on l’y trouvera très-peu disposé : sa faiblesse présente mettra un découragement dans son âme ; il craindra tout , parce qu’il sentira qu’il ne peut rien. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont 2; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. Si nous faisons attention aux dernières 3 guerres , qui sont celles que nous avons le plus sous nos yeux, et dans lesquelles nous pouvons mieux voir de certains effets légers, imperceptibles de loin , nous sentirons bien que les peuples du nord , transportés dans les pays du midi 4 , n’y ont pas fait d’aussi belles actions que leurs compatriotes , qui , combattant dans leur propre climat , y jouissaient de tout leur courage.
La force des fibres des peuples du nord fait que les sucs les plus grossiers sont tirés des aliments. Il en résulte deux choses : l’une, que les parties du chyle ou de la lymphe sont plus propres , par leur grande surface, à être appliquées sur les fibres et à les nourrir; l’autre, qu’elles sont moins propres,
1 On peut dire en général , sur ce quatorzième livre , que Montesquieu étend trop les effets du climat. Il est incontestable, et plusieurs auteurs anciens et modernes l’ont remarqué, que la température , la localité , la nourriture , contribuent à former les inclinations de l’homme et à déterminer sa constitution morale; mais il n’est pas moins vrai que l’éducation et les lois peuvent vaincre ses inclinations et ses mœurs , et leur donnant une autre direction , le former au vice ou à la vertu. L’histoire est remplie de changements arrivés dans les mœurs des peuples ; et souvent une génération ne ressemble en rien à celle qui l’a précédée. Personne ne sera tenté d’attribuer ces révolutions à l’influence du climat. {Édit. anon. de 1764.) — Hippocrate , Platon , Aristote et les hommes les plus doctes de l’antiquité ont reconnu et proclamé l’influence du climat sur la société. Varron {de Re rustica, lib. I) cite un ouvrage d’Ératosthène , où celui-ci cherchait à prouver que le caractère de l’homme et la forme du gouvernement sont subordonnés à la proximité ou à la distance du soleil. Rousseau a donc eu tort, dans son Contrat social, d’attribuer cette doctrine à Montesquieu. (P.)
2 Cela parait même à la vue : dans le froid on parait plus maigre.
3 On sait qu’il raccourcit le fer.
1 Quelle conséquence peut-on tirer, pour les passions de l’humanité, de la défaillance de cet homme enfermé dans une étuve? C’est pour lui, dans ce moment, un état de maladie causé par le passage subit du froid ou du tempéré à l’excessive chaleur. S’il y avait été conduit par degrés insensibles , il se serait accoutumé peu à peu à cette raréfaction. Un habitant du nord , qui passe au midi , paye ordinairement le tribut à ce changement , quoique quelques-uns en soient exempts ; mais, ce tribut acquitté, son esprit et ses connaissances n’y auront rien perdu ; il est tel après cette épreuve qu’il était auparavant ; et s’il pouvait communiquer à sa postérité ses goûts, ses talents et son éducation , comme il lui a communiqué l’être, cette postérité serait à perpétuité comme son chef. (D.)
2 11 faut bien se garder de laisser échapper de ces propositions générales. Jamais on n’a pu faire aller à la guerre un Lapon , un Samoïède ; et les Arabes conquirent en quatrevingts ans plus de pays que n’en possédait l’empire romain. Les Espagnols en petit nombre battirent, à la bataille de Nuhlberg, les soldats du nord de l’Allemagne. (Volt.)
3 Celles pour la succession d’Espagne.
4 En Espagne, par exemple.