‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 450 sur 1159 · LIVRE XAV, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE XAV, CHAPITRE II

par leur grossièreté , à donner une certaine subtilité au suc nerveux. Ces peuples auront donc de grands corps et peu de vivacité.

Les nerfs, qui aboutissent de tous côtés au tissu de notre peau, font chacun un faisceau de nerfs. Ordinairement ce n’est pas tout le nerf qui est remué , c’en est une partie infiniment petite. Dans les pays chauds , ou le tissu de la peau est relâché, les bouts des nerfs sont épanouis, et exposés à la plus petite action des objets les plus faibles. Dans les pays froids , le tissu de la peau est resserré et les mamelons comprimés ; les petites houppes sont en quelque façon paralytiques ; la sensation ne passe guère au cerveau que lorsqu’elle est extrêmement forte, et qu’elle est de tout le nerf ensemble. Mais c’est d’un nombre infini de petites sensations que dépendent l’imagination, le goût, la sensibilité, la vivacité.

J’ai observé le tissu extérieur d’une langue de mouton dans l’endroit où elle paraît , à la simple vue , couverte de mamelons. J’ai vu avec un microscope sur ces mamelons de petits poils ou une espèce de duvet; entre les mamelons étaient des pyramides qui formaient par le bout comme de petits pinceaux. H y a grande apparence que ces pyramides sont le principal organ'e du goût.

J’ai fait geler la moitié de cette langue , et j’ai trouvé à la simple vue les mamelons considérablement diminués : quelques rangs même de mamelons s’étaient enfoncés dans leur gaîne. J’en ai examiné le tissu avec le microscope, je n’ai plus vu de pyramides. A mesure que la langue s’est dégelée, les mamelons , à la simple vue , ont paru se relever ; et , au microscope, les petites houppes ont commencé à reparaître.

Cette observation confirme ce que j’ai dit , que dans les pays froids, les houppes nerveuses sont moins épanouies : elles s’enfoncent dans leurs gaînes , où elles sont à couvert dp l’action des objets extérieurs. Les sensations sont donc moins vives.

Dans les pays froids on aura peu de sensibilité pour les plaisirs ; elle sera plus grande dans les pays tempérés ; dans les pays chauds , elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de latitude , on pourrait les distinguer, pour ainsi dire , par les degrés de sensibilité. J’ai vu les opéras d’Angleterre et d’Italie : ce sont les mêmes pièces et les mêmes acteurs ; mais la même musique produit des effets si différents sur les deux nations , l’une est si calme , et l’autre si transportée , que cela paraît inconcevable.

Il en sera de même de la douleur : elle est exci-

tée en nous par le déchirement de quelque fibre de notre corps. L’auteur de la nature a établi que cette douleur serait plus forte à mesure que le dérangement serait plus grand : or, il est évident que°le3‘ grands corps et les fibres grossières des peuples du nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds : l’âme y est cjonc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment z.

Avec cette délicatesse d’organes que l’on a dans les pays chauds, l’âme est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l’union des deux sexes : tout conduit à cet objet.

Dans les climats du nord, à peine le physique de l’amour a-t-il la force de se rendre bien sensible; dans les climats tempérés , l’amour, accompagné de mille accessoires , se rend agréable par des choses qui d’abord semblent être lui-même , et ne sont pas encore lui; dans les climats plus chauds, on aime l’amour pour lui-même : il est la cause unique du bonheur, il est la vie.

Dans les pays du midi , une machine délicate . faible , mais sensible , se livre à un amour qui , dans un sérail , naît et se calme sans cesse , ou bien à un amour qui, laissant les femmes dans une plus grande indépendance, est exposé à mille troubles. Dans les pays du nord , une machine saine et bien constituée, mais lourde, trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement , la chasse , les voyages, la guerre , le vin. Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices , assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi , vous croirez vous éloigner de la morale même : des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés, vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices même, et dans leurs vertus : le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes.

La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors , l’abattement passera à l’esprit même; aucune curiosité , aucune noble entreprise , aucun sentiment

1 II faudrait chercher dans cette insensibilité la raison des divers supplices que nous voyons en usage chez les différentes nations , si l’histoire ne nous enseignait que cette diversité de supplices dépend plutôt de la nature des gouvernements que de celle des climats , et si la physique ne nous présentait le tableau des effets étonnants que peuvent produire sur l’homme la façon de vivre et la coutume. (Édit, anonyme de 1764.)

DE L’ESPRIT DES LOIS

généreux; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y fera le bonheur ; la plupart des châtiments y seront moins difficiles à soutenir que l’action de l’âme , et la servitude moins insupportable que la force d’esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même.

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