CHAPITRE XIII
Effets qui résultent du climat d’Angleterre.
Dans une nation à qui une maladie du climat affecte tellement l’âme, qu’elle pourrait porter le dé^ goût de toutes choses jusqu’à celui de la vie , on voit bien que le gouvernement qui conviendrait le mieux à des gens à qui tout serait insupportable , serait celui où ils ne pourraient pas se prendre à un seul
1 Les Anglais, en effet, appellent cette maladie spleen, qu’ils prononcent splin : ce mot signifie la rate. Nos dames autrefois étaient malades de la rate. Molière a fait dire à des bouffons * :
Veut-on qu’on rabatte ,
Par des moyens doux ,
Les vapeurs de rate Qui nous minent tous ;
Qu’on laisse Hippocrate ,
Et qu’on vienne à nous. *
Nos Parisiennes étaient donc tourmentées de la rate ; à présent elles sont affligées de vapeurs : et en aucun cas elles ne se tuaient. Les Anglais ont le splin , ou la splin , et se tuent par humeur. Ils s’en vantent; car quiconque se pend à Londres, ou se noie, ou se tire un coup de pistolet, est mis dans la gazette.
Depuis la querelle de Philippe de Valois et d’Édouard III , pour la loi salique , les Anglais en ont toujours voulu aux Français ; ils leur prirent non-seulement Calais , mais tous les mots de leur langue , et leurs maladies , et leurs modes , et prétendirent enfin à l’honneur exclusif de se tuer. Mais si l’on voulait rabattre cet orgueil , on leur prouverait que dans la seule année 1764 on a compté à Paris plus de cinquante personnes qui se sont donné la mort. On leur dirait que chaque année il y a douze suicides dans Genève qui ne contient que vingt mille âmes , tandis que les gazettes ne comptent pas plus de suicides à Londres , qui renferme environ sept cent mille spleen , ou splin.
Les climats n’ont guère changé depuis que Romulus et Rémus eurent une louve pour nourrice. Cependant pourquoi , si vous en exceptez Lucrèce , dont l’histoire n’est pas bien avérée, aucun Romain de marque n’a-t-il eu une assez forte spleen pour attenter à sa vie? Et pourquoi , ensuite , dans l’espace de si peu d’années , Caton d’Utique , Brutus , Cassius , Antoine , et tant d’autres , donnèrent-ils cet exemple au monde? N’y a-t-il pas quelque autre raison que le climat qui rendit ces suicides si communs? (Volt.)
* Dans Y Amour médecin, 'act. III, sc. vin.
DE L’ESPRIT DES LOIS
de ce qui causerait leurs chagrins , et où les lois gouvernant plutôt que les hommes, il faudrait, pour changer l’État, les renverser elles-mêmes.
Que si la même nation avait encore requ du climat un certain caractère d’impatience qui ne lui permit pas de souffrir longtemps les mêmes choses, on voit bien que le gouvernement dont nous venons de parler serait encore le plus convenable.
Ce caractère d’impatience n’est pas grand par luimême ; mais il peut le devenir beaucoup quand il est joint avec le courage.
Il est different de la légèreté, qui fait que l’on entreprend sans sujet et que l'on abandonne de même. Il approche plus de l’opiniâtreté , parce qu'il vient d'un sentiment des maux, si vif, qu’il ne s’affaiblit pas même par l’habitude de les souffrir.
Ce caractère, dans une nation libre, serait trèspropre à déconcerter les projets de la tyrannie *, qui est toujours lente et faible dans ses commencements , comme elle est prompte et vive dans sa fin ; qui ne montre d’abord qu’une main pour secourir, et opprime ensuite avec une infinité de bras.
La servitude commence toujours par le sommeil. Mais un peuple qui n’a de repos dans aucune situation , qui se tâte sans cesse , et trouve tous les endroits douloureux, ne pourrait guère s’endormir.
La politique est une lime sourde , qui use et qui parvient lentement à sa fin. Or, les hommes dont nous venons de parler ne pourraient soutenir les lenteurs , les détails , le sang-froid des négociations ; ils y réussiraient souvent moins que toute autre nation , et ils perdraient par leurs traités ce qu’ils auraient obtenu par leurs armes.