‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 461 sur 1159 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dee lois contre ceux qui se tuent 3 4 eux-mêmes.

Nous ne voyons point dans les histoires que les Romains se fissent mourir sans sujet ; mais les Anglais se tuent sans qu’on puisse imaginer aucune raison qui les y détermine; ils se tuent dans le sein même du bonheur. Cette action , chez les Romains, était l’effet de l’éducation ; elle tenait à leur manière de penser et à leurs coutumes : chez les Anglais, elle est l’effet d’une maladie 4; elle tient à

1 Ricaut, de V Empire ottoman , pag 284.

2 Les Français , les Anglais , et quelques autres , sont les seuls étrangers qui s’enferment et qui prennent des précautions contre la peste. Les chrétiens des pays grecs , et les Arméniens surtout, non plus que les Juifs , n’échappent pas plus au danger que les Turcs , parce qu’ils s’y exposent comme eux. L’usage est chez eux plus fort que la crainte. Cependant il y a beaucoup de Turcs qui craignent la peste , et qui s’en préservent autant qu’ils peuvent. Lorsque la mortalité s’étend à un certain point, on fait des prières publiques. Si la peur d’une maladie mortelle arrêtait la communication, si l’on s’enfermait , comme on fait au signal d’une rébellion , le gouvernement aurait toujours à redouter les effets d’une alarme générale, à laquelle on pourrait se méprendre. Il redouterait, et le défaut de vivres auquel on est alors exposé , et le cri du mécontentement , et les plaintes qui produisent si souvent des émeutes. Il faudrait donc se prémunir contre la contagion par des barrières , et par la même police que nous observons dans nos lazarets. Mais comment accorder sur ce point une loi nécessairement rigoureuse avec l’habitude du despotisme, qui ne connaît point d’autre loi que sa volonté? (Guys , Lettres sur la Grèce , n° xxx.) (P.)

3 L’action de ceux qui se tuent eux-mêmes est contraire à la loi naturelle et à la religion révélée.

4 Elle pourrait bien être compliquée avec le scorbut, qui, surtout dans quelques pays, rend un homme bizarre et insupportable à lui-même. ( Voyage de François Pirard , part. II , chap. xxi.)

l’état physique de la machine, et est indépendante de toute autre cause *.

Il y a apparence que c’est un défaut de filtration du suc nerveux : la machine , dont les forces motrices se trouvent à tout moment sans action , est lasse d’elle-même; l’âme ne sent point de douleur, mais une certaine difficulté de l’existence. La douleur est un mal local qui nous porte au désir de voir cesser cette douleur ; le poids de la vie est un mal qui n’a point de lieu particulier, et qui nous porte au désir de voir finir cette vie.

Il est clair que les lois civiles de quelques pays ont eu des raisons pour flétrir l’homicide de soi-même ; mais, en Angleterre, on ne peut pas plus le punir qu’on ne punit les effets de la démence.

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