PAR M. C. A. WALCKENAER
Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, naquit près de Bordeaux, le 18 janvier 1689, dans le château de la Brède », où il passa son enfance , et composa des ouvrages qui lui ont acquis une gloire qui ne périra jamais. La terre de Montesquieu était depuis longtemps dans sa famille : elle avait été achetée, en 1561, par son trisaïeul, Jean de Secondât, sieur de Roques, maître d’hôtel de Henri II , roi de Navarre. Cette terre fut érigée en baronie par Henri III, roi de Navarre (depuis roi de France sous le nom de Henri IV) , en faveur de Jacob de Secondât, fils de Jean, « pour « reconnaître , disait le roi , les bons , fidèles et si- « gnalés services qui nous ont été faits par lui et les « siens. » Jean Gaston de Secondât, second fils de Jacob , ayant épousé la fille du premier président du parlement de Bordeaux, acquit, dans cette compagnie , une charge de président à mortier. Il eut plusieurs enfants, dont un entra dans le service, s’y distingua, et le quitta de bonne heure; ce fut le père de Charles de Secondât , auteur de Y Esprit des Lois.
Ces détails de généalogie et de famille, qu’on s’épargne ordinairement quand on écrit la vie des grands hommes, ne pouvaient être passés sous silence dans celle de Montesquieu , dont les ouvrages et la conduite ont fait voir souvent qu’il n’était pas indifférent aux prérogatives de sa naissance , et aux privilèges attachés à ses possessions seigneuriales. Les plus grands génies , les hommes que la nature a distingués des autres par les plus fortes empreintes d’originalité, subissent cependant l’influence des circonstances qui ont précédé leur naissance , et accompagné leur première éducation.
1 Cette seigneurie de la Brède avait été acquise depuis peu par la maison de Secondât , et était encore , en juin 1682 , une propriété de la maison de Lisle. Yovez Variétés bordelaises Tom. 1Y, pag. 243. ‘
Dès son enfance, Montesquieu annonça une vivacité d’esprit qui aurait pu faire présager ce qu’il de vait être un jour. Son père mit tous ses soins à cultiver les heureuses dispositions d’un fils, objet de son espérance et de sa tendresse. Il le destina à la magistrature; et, dès sa plus tendre jeunesse, Montesquieu employa l’activité de son esprit à étudier l’immense recueil des différents codes, à saisir les motifs, et à démêler les rapports compliqués de tant de lois obscures ou contradictoires. Son goût pour l’étude était insatiable , et s’il fut la source de sa gloire , il fut aussi celle de son bonheur. Il aavoué qu’il n’avait jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Il se délassait, avec les livres d’histoire et de voyages , de ses travaux les plus arides sur la jurisprudence; mais surtout, il savourait avec délices les productions des siècles classiques de la Grèce et de Rome : << Cette antiquité m’enchante, dit-il; et je « suis toujours prêt à dire avec Pline : C’est à « Athènes que vous allez , respectez les dieux. »
Ce fut en quelque sorte la reconnaissance qu’il avait pour les anciens qui le porta , dès l’âge de vingt ans , à entreprendre son premier ouvrage : il l’avait composé en forme de lettres ; il cherchait à prouver que l’idolâtrie de la plupart des païens ne semblait pas mériter une damnation éternelle. Montesquieu ne fit point paraître cet écrit. Déjà le jugement dominait en lui le talent , et lui apprenait que ce qu’il produisait alors n’était pas digne de se placer à côté de ce qu’il pourrait produire un jour.
Il fut reçu conseiller au parlement de Bordeaux le 24 février 1714. Un oncle paternel, président à mortier dans ce parlement, ayant perdu un fils unique , et voulant conserver dans son corps l’esprit de dignité qu’il avait tâché d’y répandre, laissa ses biens et sa charge à Montesquieu , qui fut nommé président à mortier, le 13 juillet 1716. Quelques années après, en 1722, il fut chargé de présenter des
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remontrances que le parlement de Bordeaux crut revoir faire relativement à un impôt sur les vins : il exposa avec force la misère du peuple , et obtint la justice qu’il demandait; mais cette concession fut de courte durée , et l’impôt supprimé reparut sous une autre forme.
Il n’était pas moins zélé pour la gloire de ses compatriotes que pour leurs intérêts. Une société d’hommes, unis par leur goût pour la musique et les ouvrages de pur agrément, fonda une académie à Bordeaux, en 1716. Montesquieu, qu’elle admit dans son sein, entreprit de faire, de cette coterie de beaux esprits, une société savante. Le duc de la Force, protecteur de cette académie , le seconda dans ses vues. On jugea, dit d’Alembert, qu’une expérience bien faite serait préférable à un discours faible ou à un mauvais poème; et Bordeaux eut une académie des sciences. Montesquieu paya son tribut , comme membre de cette nouvelle compagnie , en y lisant quelques écrits sur l’histoire naturelle. Il avait un goût particulier pour ce genre d’étude, mais sa constitution physique lui refusait les moyens d’observation qui en sont la base. Non-seulement sa vue était courte, mais il l’avait faible; et cette infirmité augmenta tellement en lui avec les années, que vers la fin de sa vie il devint presque aveugle. Remarquons aussi qu’à l’époque où Montesquieu s’appliqua à l’histoire naturelle , les principes fondamentaux de cette science n’étaient pas encore posés. Il y fit peu de progrès , et peut-être eût-il mieux valu qu’il n’eût pas tenté de la connaître ; car il en a fait une fois , dans son immortel ouvrage , une application fausse et presque puérile. Cependant son génie lui faisait pressentir les rapports de cette science avec la richesse des nations , les révolutions des empires , les besoins et les jouissances de l’homme en société. Il aurait voulu remplir une lacune dans les connaissances humaines , dont il appréciait toute l’étendue. C’est ce que prouve le projet d’une Histoire physique de la terre ancienne et moderne , qu’il fit imprimer en 1719 , et qu’il répandit par la voie des journaux, en invitant tous les savants de 1’Europe à lui communiquer leurs mémoires et leurs observations sur ce sujet.
Mais bientôt il sentit que, si l’esprit de l’homme ne connaît ni obstacles , ni limites , sa vie est bornée à un petit nombre d’années , et qu’il est contraint de se renfermer dans le cercle que le temps trace autour de lui. Montesquieu, abandonnant ses recherches en histoire naturelle, s’adonna donc exclusivement aux sciences morales et historiques, vers lesquelles l’entraînaient la pente de son génie, ses
premières études, et ses fonctions comme magistrat. Il lut successivement , à son académie de Bordeaux , une dissertation sur la Politique des Romains dan la religion , prélude de l’ouvrage qu’il devait publie un jour sur le peuple le plus étonnant de l’histoire ; un Éloge du duc de la Force , et une Vie du maréchal de Berwick : ce dernier morceau rappelle la manière de Tacite; mais nous dirons, à la fin de cet article, tout ce qui lui manque pour pouvoir être comparé à un chef-d’œuvre du même genre de ce grand historien.
Ces divers essais de Montesquieu, historiques, moraux ou scientifiques , n’annonçaient nullement l’ouvrage par lequel, à l’âge de trente-deux ans, il signala son entrée dans la carrière littéraire, les Lettres persanes ; elles parurent en 1721. Il est bien certain que le cadre ou l’idée première de ce livre est emprunté du Siamois des Amusements sérieux et comiques de Dufresny; mais, dans les ouvrages d’esprit, l’idée première est peu de chose en comparaison de l’exécution. Pour expliquer le prodigieux succès qu’eurent les Lettres persanes, et l’influence qu’elles exercèrent, il ne suffit pas de remarquer qu’on y trouvait , sous une forme plus appropriée à tous les lecteurs , les divers genres de talent que l’auteur a développés dans des ouvrages plus utiles et plus sérieux ; il faut encore se rappeler à quelle époque ce livre parut. Des guerres désastreuses , des persécutions cruelles , des hivers rigoureux , la famine et la misère des peuples , qui est la suite de tous ces fléaux, avaient attristé la fin du règne de Louis XIV. Durant les brillantes années de ce règne , le peuple français , soumis et reconnaissant envers un roi qui l’avait élevé au premier rang parmi les nations, enivré de ses succès et de sa gloire, était resté comme en contemplation devant sa propre grandeur. Lorsqu’ensuite les malheurs publics eurent excité les mécontentements , l’habitude de l’obéissance et la crainte qu’inspirait un monarque dont l’âge ni les revers ne faisaient point fléchir la volonté , maintinrent tout autour de lui dans un respectueux silence; mais quand il fut descendu dans la tombe, la nation sembla se dédommager de la contrainte qu’on avait exercée sur elle, et ne fut que trop puissamment secondée par le régent qui avait pris les rênes du gouvernement : le libertinage succéda à la dévotion , l’effronterie à l’hypocrisie , la familiarité au respect, l’audace à la soumission. La liberté de tout dire et de tout écrire avec impunité portait à examiner ou à combattre tout ce qui avait été consenti sans opposition ou approuvé avec enthousiasme. C’est au milieu de cette effervescence des esprits que
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parut le livre des Lettres persanes ; il avait, par sa forme, tout l’attrait d’un roman : on y trouvait des détails voluptueux et des sarcasmes irréligieux , qui flattaient le goût du siècle pour les plaisirs et son penchant à l’incrédulité; on y lisait des jugements pleins de hauteur et de dédain sur Louis XIV et sur son règne, qu’on cherchait dès lors à déprécier : mais on ne pouvait méconnaître non plus dans ce livre un ardent amour pour le bonheur de l’humanité, un zèle courageux pour le triomphe de la raison et de la vertu ; des aperçus lumineux sur le commerce, les droits publics, les lois criminelles, et sur les plus chers intérêts des nations; un coup d’œil pénétrant sur les vices des sociétés et sur ceux des gouvernements : il annonçait enfin un penseur profond, qui surprenait d’autant plus que, loin de se complaire dans sa force , il ne semblait occupé qu’à la déguiser sans cesse, en se couvrant du masque de la frivolité. Ce qui surtout , dans ce livre , se trouvait à la portée de tout le monde, et enlevait tous les suffrages , c’était cette satire si animée , si fine , si gaie , si spirituelle de nos mœurs et de nos travers; c’était ce style toujours vif, brillant, plein d’heureuses réticences , de contrastes inattendus , et dont la piquante ironie s’élevait quelquefois jusqu’à la plus énergique éloquence.* Le voile de l’anonyme dont l’auteur de cette production sut pendant quelque temps se couvrir, contribua encore à irriter la curiosité publique. Quand on sut que c’était l’un des présidents d’une des principales cours souveraines du royaume, l’opposition qui existait entre cet écrit et la profession grave de l’écrivain , dans ce siècle avide de scandale, contribua encore à son succès : il fut prodigieux, et Montesquieu lui-même se vante malignement qu’à cette époque les libraires allaient tirer par la manche tous ceux qu’ils rencontraient, en leur disant : « Monsieur, faites-nous « des Lettres persanes; » comme si rien n’avait été plus facile que de faire des Lettres persanes!
Il est curieux , et peut-être utile , de remarquer que l’auteur de ces lettres a cependant manqué du talent épistolaire proprement dit; il ne faut pas croire qu’il le dédaignât : dans sa correspondance avec le président Hénault, il témoigne, au contraire, le regret de ne pas le posséder. Le recueil des lettres de Montesquieu, que l’âbbé de Guasco publia en 1767, n’en offre aucune qui soit remarquable : presque toutes sont fort courtes ; la plupart ne sont que de simples billets. Elles n’intéressent queparce qu’on y trouve quelques détails qui nous font davantage connaître l’homme illustre qui les a écrites. On peut donner plusieurs raisons de cette singularité : d’a-
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bord , la forte préoccupation sous l’influence de laquelle Montesquieu était presque toujours pour la composition de ses ouvrages ; son extrême vivacité , qui ne lui permettait pas de s’étendre dans une lettre au-delà de ce qui était nécessaire ; la faiblesse de se vue, qui le condamnait à écrire peu de mots à la fois, ou à se servir d’une main étrangère; enfin, son peu de facilité dans la rédaction , que démontre l’aspect de ses manuscrits chargés de ratures : toutes ces causes réunies le rendaient peu propre à un genre qui exige surtout de la facilité, de l’abandon et de la souplesse, le talent d’improviser ses pensées, et l’habitude de s’abandonner aux inspirations du moment.
Quatre ans après avoir publié les Lettres persanes, Montesquieu fit, en 1725, imprimer séparément le Temple de Guide 1 , bagatelle ingénieuse, mais froide et sans intérêt, ou l’esprit est prodigué, la grâce étudiée , et que madame du Deffant avait surnommée Y Apocalypse de la galanterie. Au reste, nous voyons , par une lettre écrite à Moncrif , en 1738, que Montesquieu, longtemps après la publication du Temple de Guide , ne voulait point consentir à avouer cette légère production, qu’il composapour l’amusementdela sociétéde mademoiselle de Clermont. Il dit, dans cette lettre, que le libraireéditeur le désobligerait beaucoup s’il allait mettre quelque chose dans son avertissement qui , directement ou indirectement , pût faire penser qu’il en fut l’auteur. « Je suis, ajoutait-il, à l’égard des ouvra- « ges qu’on m’attribue, comme madame Fontaine- « Martel était pour les ridicules; on me les donne, « mais je ne les prends pas. « Cependant, même dans ce médiocre ouvrage , on remarque quelques traits qui décèlent Montesquieu; et, à ce sujet, la Harpe le compare à un aigle qui voltige dans des bocages , et resserre avec peine un vol fait pour les hauteurs des montagnes et l’immensité des cieux.
Cette même année, Montesquieu, à l’ouverture du parlement de Bordeaux , prononça un discours sur les devoirs des magistrats ,'des avocats , des procureurs et de tous ceux qui suivent la carrière du barreau. Ce discours, qui a été trop peu remarqué, est écrit d’un style abondant, plein d’onction, et s’éloigne de la manière ordinaire de Montesquieu; il est de ce genre d’éloquence qui s’adresse encore plus à l’âme qu’à la raison. Cependant celui qui retraçait si bien les devoirs du magistrat, et en semblait si pénétré, se retira presque aussitôt, et peut-
1 La première édition du Temple de Gnide est in-12, de 82 pages , chez Simart , libraire ; l’approbation est datée du 20 janvier 1725 : la petite pièce de Céphise et V Amour se trouve 1 à la suite.
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être par cette raison même, de la magistrature. Montesquieu vendit sa charge en 1726. Le désir d’acquérir sa liberté et de se livrer entièrement à la philosophie et aux lettres , fut sans doute un de ses motifs ; mais la principale cause de cette détermination fut qu’il se trouvait , et qu’il était inférieur à ce qu’il devait être dans son emploi. Cette continuelle présence d’esprit , ce jugement prompt et facile , cette patience attentive qui suit dans tous ses détails les détours de l’intérêt privé; cette facilité d’élocution qui fait ressortir aux yeux des autres la vérité et lajustice, qu’on n’a qu’un instant pour discerner, qu’un instant pour faire triompher ; toutes ces qualités , indispensables dans un juge , manquaient entièrement à Montesquieu. Pour s’en convaincre, il suffit de ses propres aveux : il nous dit que tout son mérite , dans son métier de président , se réduisait à avoir le cœur droit, et à entendre assez bien les questions en elles-mêmes ; mais qu’il n’avait jamais rien compris à la procédure , quoiqu’il s’y fût appliqué. Son accent gascon , dont il paraît avoir dédaigné de se corriger, sa voix claire et même un peu criarde , auraient nui aux meilleurs discours, s’il avait pu en prononcer sans préparation ; mais il ne le pouvait pas. « Ma machine, dit-il, est tellement composée, « que j’ai besoin de me recueillir dans toutes les ma- « tières un peu abstraites. Sans cela mes idées se « confondent, et si je sens que je suis écouté, il me « semble que toute la question s’évanouit devant moi. « Plusieurs traces se réveillent à la fois ; et il résulte « de là qu’aucune trace n’est réveillée. La timidité , « dit-il encore, a été le fléau de toute ma vie; elle « semblait obscurcir jusqu’à mes organes , lier ma « langue , mettre un nuage sur mes pensées , déran- « ger mes expressions. » Avec de telles défectuosités on peut aspirer, du fond de sa retraite , à remuer le monde en composant des livres ; mais il faut renoncer à ces fonctions publiques qui exigent qu’on exerce , par la parole, une influence journalière sur les hommes.
Montesquieu, libre désormais de s’adonner tout entier à la philosophie et aux lettres , se présenta comme candidat pour la place vacante à l’Académie française , par la mort deM. de Sacy ; mais le cardinal de Fleury écrivit à l’Académie que le roi avait déclaré qu’il ne donnerait point son approbation à la nomination de l’auteur d’un ouvrage dans lequel se trouvaient des sarcasmes impies. « Alors , dit Vol- « taire , Montesquieu prit un tour fort adroit pour « mettre le ministre dans ses intérêts : il fit faire , en « peu de jours, une nouvelle édition de son livre, « dans lequel on retrancha ou on adoucit tout ce qui
« pouvait être condamné par un cardinal ou par un « ministre. M. de Montesquieu porta lui-même l’ou- « vrage au cardinal , qui ne lisait guère , et qui en lut « une partie : cet air de confiance , soutenu par l’em- « pressement de quelques personnes en crédit , ra- « mena le cardinal , et Montesquieu entra à l’Acadé- « mie. » Cette anecdote, insérée dans un ouvrage sérieux , le Siècle de Louis XI F, et attestée par le plus célèbre des contemporains de Montesquieu , à une époque où la plupart des amis de cet homme illustre vivaient encore, et qu’aucun d’eux n’a contredite, a été rejetée par les biographes modernes, comme tout à fait invraisemblable. Ils assurent, au contraire, que Montesquieu n’usa point d’un détour, selon eux, peu digne de lui; qu’il ne voulut rien désavouer dans ses Lettres 'persanes , et qu’il fut redevable de son admission aux instances du maréchal d’Estrées , son ami. Ceci n’est point exact. Montesquieu tenait au moins autant à la considération due à sa naissance, à son rang dans le monde, qu’à sa renommée littéraire; il fut à la fois consterné et offensé du refus du roi et de son ministre , et surtout des motifs de ce refus qui était une sorte de réprobation de l’autorité royale , relativement à lui et sa famille. « 11 « déclara au gouvernement , dit d’Alembert , qu’a- « près l’espèce d’outrage qu’on allait lui faire, il irait « chercher chez les étrangers , qui lui tendaient les « bras, la sûreté, le repos, et peut-être les récom- « penses qu’il aurait dû espéîer dans son pays. » Mais en ressentant d’une manière noble et ferme l’affront dont il était menacé , Montesquieu n’en reconnaissait pas moins ses torts ; et il est certain qu’il désavoua, d’une manière quelconque, les lettres de son ouvrage qui fournissaient un motif légitime pour l’écarter d’une compagnie dont, par son institution , le roi était protecteur. Montesquieu ne fit rien en cela , quoi qu’on en ait dit , qui fût indigne de la franchise de-son caractère. Jamais il ne s’était formellement déclaré l’auteur des Lettres persanes. Quand il fut pressé de les désavouer, il put, en se refusant à cette démarche , désavouer cependant celles de ces lettres qui n’étaient plus conformes à ce qu’il aurait pensé et écrit, lorsqu’on l’interpella sur ce sujet. La preuve que tel était son sentiment se trouve dans les ouvrages qu’il a publiés depuis , qui contiennent des éloges sincères de la religion chrétienne ; et dans les démarches qu’il fit auprès des libraires qui réimprimaient ses Lettres persanes, pour qu’ils en fissent disparaître ce qu’il appelait ses Juvenilia. D’ Alembert, dans l’éloge de Montesquieu, qu’il a mis en tête d’un des volumes de l’Encylopédie , dit formellement que, dans la première édition des Lettres
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persanes , l’imprimeur étranger en avait inséré qui n’étaient pas de l’auteur ; cependant d’Alembert n’ignorait pas que ce fait était inexact , et que cette première édition était bien réellement conforme au manuscrit autographe. Si donc d’Alembert imprimait cela, même après lamort de Montesquieu, c’est que , dans l’intérêt de la mémoire de cet homme illustre , dans celui de sa famille, dans celui de l’Académie qui l’avait reçu , dans l’intérêt même du parti philosophique, dont d’Alembert était un des organes, et qui avait quelque ménagement à garder, on trouvait nécessaire de considérer celles des lettres persanes qui avaient été désavouées par Montesquieu , comme n’ayant pas même été écrites par lui. Le rapprochement de ces diverses circonstances démontre qu’il y a au moins un fond de vérité dans ce qu’a dit Voltaire , auteur mieux instruit sur l’histoire de son temps qu’on ne le pense communément, et que, sur sa réputation de légèreté , on se croit , à tort , autorisé à contredire légèrement.
Montesquieu prononça, le 24 janvier 1728, son discours de réception à l’Académiefrançaise. A cette époque , l’éloge du cardinal de Richelieu était , dans ces sortes de discours, une obligation à laquelle on ne pouvait se soustraire. Montesquieu a rempli cette obligation par une seule phrase qui n’a que huit lignes ; et ces huit lignes sont l’éloge le plus complet que l’on ait fait de ce grand ministre , et le seul qu’on ait retenu.
Montesquieu se mit ensuite à voyager, et visita presque tous les pays de l’Europe. Sa réputation le fit partout accueillir avec empressement. Il alla d’abord à Vienne, où il vit souvent le prince Eugène; de là, il passa en Hongrie et ensuite en Italie; il connut à Venise l’Écossais Law qui , du sein des grandeurs, de la célébrité et des richesses, était tombé dans l’obscurité, l’oubli et la pauvreté , et qui cependant s’occupait toujours à combiner son fameux système : il y entretint aussi le comte de Bonneval , qui n’avait encore parcouru qu’une partie du cercle de ses aventures romanesques. De Venise , Montesquieu se rendit à Rome, où il contracta des liaisons avec le cardinal Corsini , depuis pape sous le nom de Clément XII , et avec le cardinal de Polignac, auteur de VA nti-Lucrèce. On prétend que Montesqui eu, avant de partir de Rome, alla faire ses adieux au pape Benoît XIV, et que celui-ci lui fit alors cadeau de bulles de dispense ; mais que , lorsqu’on présenta à Montesquieu la note des frais d’expédition de ces bulles, il refusa d’en payer le montant, disant qu’il aimait mieux s’en rapporter à la parole du saint père. De Rome, Montesquieu se rendit à Gênes; et
comme il ne trouva pas dans cette ville l’accueil et les plaisirs qu’il avait partout rencontrés , il exhala son humeur dans des stances cyniques, qu’il n’avait pas destinées à l’impression. Quoiqu’il eût le travers ainsi que plusieurs prosateurs du dernier siècle , de faire peu de cas de la poésie, il a cependant composé en vers quelques bagatelles ingénieuses, où l’on remarque de l’esprit et de la délicatesse; une des meilleures est le portrait de madame la duchesse de Mirepoix , qu’il fit à Lunéville, pour amuser le roi de Pologne. Montesquieu paraît même avoir versifié avec assez de facilité. On rapporte que se promenant un jour dans le jardin de Boileau, à Auteuil, dont le médecin Gendron, son ami, était devenu propriétaire, il improvisa ces deux vers :
Apollon , dans ces lieux , prêt à nous secourir,
Quitte l’art de rimer pour celui de guérir.
De l’Italie , Montesquieu alla en Suisse ; il parcourut les pays arrosés par le Rhin, et s’arrêta quelque temps en Hollande. A la Haye, il retrouva milord Chesterfield, avec lequel il s’était lié à Venise d’une amitié toute particulière. Celui-ci lui proposa une place dans son yacht, pour passer en Angleterre; il accepta, et s’embarqua le 31 octobre 1729. Montesquieu résida deux ans en Angleterre, et fut recherché avec empressement par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans ce pays. La société royale de Londres l’admit au nombre de ses membres, la reine d’Angleterre l’honora d’une bienveillance particulière : il lui adressa un jour une louange aussi fine que délicate, et faite pour flatter son amour-propre, et comme femme, et comme reine. Voici comment il a lui-même raconté cette anecdote. « Je dînais « chez le duc de Richmond; le gentilhomme ordi- « naire de la Boine, qui était un fat, quoique en- « voyéde France en Angleterre, soutint que l’An- « gleterre n’était pas plus grande que la Guienne : « je tançai mon envoyé. Le soir la reine me dit : Je « sais que vous nous avez défendus contre votre mon- « sieur de la Boine. — Madame, je n’ai pu m’ima- « giner qu’un pays où vous régnez ne fut pas un « grand pays. »
Montesquieu était trop distrait en société pour y briller beaucoup ; il avait rarement de ces reparties heureuses du genre de celle que nous venons de rapporter : on en raconte cependant encore une autre fort gaie, quoique impolie, que lui arracha un moment d’impatience qu’il eut contre quelqu’un qui s’efforçait de lui persuader une chose difficile à croire. « Si ce n’est pas vrai, lui disait avec force cet « importun, je vous donne ma tête. — Je l’accepte, « répondit aussitôt Montesquieu ; les petits présents
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« entretiennent l’amitié. » Montesquieu était , dans le commerce habituel , d’une gaieté douce et d’une vivacité toujours égale, simple et sans prétentions. « J’aime, disait-il, les maisons où je puis me tirer « d’affaire avec mon esprit de tous les jours. » Cependant il lui échappait quelquefois des saillies de réflexion qui décelaient la profondeur de son esprit; et quand il était animé , il racontait avec brièveté , mais avec feu et même avec grâce. Ses voyages lui avaient appris à se ployer à tous les goûts , à s’accommoder de tous les caractères. « Quand je suis « en France, dit-il, je fais amitié à tout le monde; « en Angleterre, je n’en fais à personne; en Italie, « je fais des compliments à tout le monde; en Alle- « magne , je bois avec tout le monde. »
De retour dans sa patrie , Montesquieu se retira dans son château de la Brède. Il avait, soit avant, soit pendant ses voyages, fait imprimer en Hollande un opuscule intitulé : Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe, dont il nous a été remis un exemplaire : cet opuscule a été inconnu jusqu’ici à tous ceux qui ont eu occasion de parler de Montesquieu ou de ses ouvrages. Lui-même, néanmoins, en fait mention dans un passage de Y Esprit des Lois r. Il paraît, d’après une note de sa main , qui se trouve en tête du seul exemplaire de cet opuscule que nous ayons vu, que Montesquieu craignit que quelques passages de cette brochure ne fussent mal interprétés , qu’il la corrigea dans le dessein de la faire imprimer ainsi , et qu’ensuite il ne jugea pas à propos de la livrer au public. Cet écrit tendait à prouver que, dans l’état des na-
1 Dans une note duliv. XXI, ehap. xxn, tom. II, pag 274, édition de Lequien , on lit ce qui suit : « Ceci a paru , il y a « plus de vingt ans, dans un petit ouvrage manuscrit de l’au- « teur, qui a été presque fondu dans celui-ci. « Cette note est singulière , et semblerait fap-e croire que Montesquieu avait fait tirer quelques exemplaires de cet opuscule pour donner à des amis. V Esprit des Lois parut en 1748 ; et si ces mots : il y a plus de vingt ans, sont exacts, cetopuscule serait au moins de 1727 , et pourrait être plus ancien. Cependant ce calcul est incertain, car la note que nous citons ne se retrouve pas dans l’édition in-4° de V Esprit des Lois, imprimée à Genève, chez les frères Barillot, qui parait être la première ; et même , dans cette édition, le 21e livre a quatre chapitres de moins que dans les dernières éditions. L’exemplaire de cetopuscule que nous avons sous les yeux, et qui appartient à M. Laine , ministre et membre de la chambre des députés, contient beaucoup de corrections qui sont delà main même de Montesquieu; sur le faux-titre , il a écrit : « Ceci a été imprimé sur une mauvaise « copie ; je le fais réimprimer sur une autre , selon les correc- « lions que j’ai faites ici; » et sur la première feuille, il a mis encore : « J’ai écrit qu’on supprimât cette copie, et qu’on en « imprimât une autre, si quelques exemplaires avaient passé, « de peur qu’on n’interprétât mal quelques endroits. » Les réclames qui sont au bas des pages, le papier et les caractères tout indique une impression faite en Hollande; il n’y a ni nom de lieu, ni nom d’imprimeur. Cet opuscule a 44 pages in-12 et se compose de 25 réflexions détachées.
tions modernes de l’Europe, il était impossible, même au plus habile et au plus ambitieux des souverains, de fonder une monarchie universelle.
Dans le même temps que Montesquieu recherchait les obstacles qui s’opposaient, dans l’Europe moderne, à ce qu’un peuple pût établir sa domination sur tous les autres , il examinait , par la liaison nécessaire de ces mêmes idées , quelles étaient les causes de la prospérité et de la chute du peuple célèbre qui soumit à son orgueilleuse domination tous les États du monde civilisé et qui fit de la Méditerranée un lac de son vaste empire. Après deux ans de séjour dans sa retraite de la Brède , Montesquieu publia, en 1734, ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, ouvrage remarquable, qui n’est pas le plus étonnant, mais qui est le plus parfait de tous ceux qui sont sortis de sa plume, et dans lequel son génie eut à lutter contre plusieurs hommes supérieurs , chez les anciens et chez les modernes , qui avaient traité le même sujet, principalement Polybe, Machiavel, Saint-Évremond et Bossuet. Mais Polybe, savant géographe , habile guerrier, négociateur adroit , penseur profond, est un historien prolixe et un écrivain médiocre. Machiavel avait choisi quelques faits de l’histoire romaine plutôt comme motifs que comme sujet principal deses réflexions sur la politique. Saint- Évremoud, plein d’aperçus ingénieux mais léger d’instruction, ne connaissant que médiocrement les faits , n’a pu les juger et les analyser que d’une manière incomplète. Bossuet , qui ne devait considérer l’histoire des Romains que comme une portion de celle du monde, en a saisi les principaux traits. Montesquieu est le seul qui ait embrassé ce grand sujet dans tous ses détails, le seul qui ait comparé tous les faits avec une laborieuse sagacité. Il n’en oublie aucun qui puisse donner matière à une pensée, et offrir un résultat; et cependant il a su tout resserrer dans un seul volume d’une grosseur médiocre. Le Dialogue de Sylla et d*Eucrate, qui se trouve à la suite de cet ouvrage, et en fait en quelque sorte partie , est un des morceaux où Montesquieu a déployé le plus d’éloquence. Cette éloquence, dit un de ses panégyristes , renouvelle, pour ainsi dire dans les âmes, la terreur qu’éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Un autre morceau du même genre , plus court encore , mais non moins remarquable, est celui de Lysimaque : Montesquieu, dans cet écrit, a peint d’une manière sublime cette philosophie des stoïciens, qui élevait l’homme au-dessus des faiblesses de sa nature, et qui lui faisait braver avec joie et même
SUR LA VIE DE MONTESQUIEU
avec orgueil les cruautés des tyrans et les injustices du sort. Ce morceau fut envoyé, en 1751, au roi Stanislas, qui avait écrit à Montesquieu une lettre flatteuse, au sujet de sa nomination à l’académie de Nancy.
Les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains ne faisaient connaître qu’un seul peuple; et Montesquieu s’était depuis longtemps attaché à les étudier tous , à découvrir les causes des révolutions qui avaient successivement changé la face du monde, et à rechercher l’explication des lois et des coutumes qui avaient contribué à la prospérité des nations , ou causé leur décadence. Le succès du traité sur le peuple romain, qui n’était, en quelque sorte, qu’une portion détachée du vaste plan qu’il avait conçu, ne fit qu’accroître son ardeur pour l’exécution d’une si haute entreprise. Il y travailla encore quatorze ans. Tantôt il lui semblait qu'il avançait à pas de géant , tantôt qu’il reculait , à cause de l’immensité de la carrière qui lui restait à parcourir: « Enfin, dit-il, dans le cours « de vingt années , je vis mon ouvrage commencer , « croître, s’avancer et finir. » Avant de livrer à l’impression cette production , qu’il intitula : Dz V Esprit de s Lois , Montesquieu crut devoir consusisrun de ses amis intimes , dont il estimait le talent et les lumières , et il lui envoya son manuscrit. Cet ami était Helvétius : celui-ci , après en avoir pris lecture, fut prodigieusement alarmé des dangers que courrait la réputation de Montesquieu , s’il mettait au jour une production aussi défectueuse. Il n’osa pas d’abord lui écrire; mais il le pria de vouloir lui permettre de communiquer le manuscrit qu’il lui avait envoyé , à un ami commun : c’était Saurin , auteur de Spartacus. Saurin porta, sur Y Esprit des Lois , le même jugement qu’Helvétius. Suivant eux, en faisant paraître ce livre, le célèbre auteur des Lettres persanes , dépouillé désormais de son titre de sage et de législateur, ne devait plus paraître aux yeux du public éclairé qu’un homme de robe , un gentilhomme et un bel esprit. « Voilà, écrivait Helvétius, ce qui « m’afflige pour lui et pour l’humanité qu’il aurait « pu mieux servir. » Il fut convenu entre les deux amis, qu’Helvétius écrirait à Montesquieu , pour lui rendre compte de ce qu’ils avaient éprouvé à la lecture de son manuscrit, pour l’engager à le revoir et à ne pas le publier dans l’état informe où il se trouvait. Saurin craignit que Montesquieu ne fût offensé ; mais Helvétius s’empressa de rassurer Saurin en ces termes : « Soyez tranquille , nos avis ne « l’ont point blessé : il aime, dans ses amis, lafran- « chise qu’il met avec eux. Il souffre volontiers les
discussions; il répond par des saillies, et change rarement d’opinions; je n’ai pas cru, en lui expesant les nôtres , qu’elles modifieraient les siennes: mais , quoi qu’il en coûte , il faut être sincère avec « ses amis. Quand le jour de la vérité luit et dé- « trompe l’amour-propre, il ne faut pas qu’ils puis- « sent nous reprocher d’avoir été moins sévères que « le public. » En effet, les conseils des deux amis de Montesquieu eurent sur lui si peu d’influence , qu’il envoya son manuscrit à l’impression sans y rien changer; il y mit cette épigraphe : Prolem sine maire creatam (Postérité sans mère) 1 , indiquant ainsi , avec raison, que son ouvrage n’avait point de modèle ; et il se félicita , dans sa préface , de n avoir pas totalement manqué de génie.
Le succès ne trompa point la confiance qu’il avait en lui-même : ce succès fut tel , qu’ayant appris que son livre venait d’être défendu en Autriche, il put écrire les mots suivants , sans exagérer la vérité , au marquis deStainville, ministre de l’empereur d’Allemagne, à Paris2 : « Peut-être votre Excellence pensera -t-elle qu’un ouvrage dont on a fait, dans un an et demi , vingt-deux éditions , qui est traduit dans presque toutes les langues , et qui , d’ailleurs , contient des choses utiles, ne mérite pas d’être proscrit par le gouvernement. » Cette lettre est datée du 27 mai 1750; et en effet, Y Esprit des Lois n’avait paru que vers le milieu de l’année 1748. S’il fut beaucoup lu , beaucoup admiré , beaucoup loué, cet ouvrage , comme tous ceux qui font une grande sensation, fut aussi beaucoup critiqué. Madame du Deffant dit que ce n’était pas l’esprit des lois , mais de l’esprit sur les lois. Ce mot fit fortune : il avait justement le degré de vérité dont on se contente dans une épigramme. Ceux qui avaient approfondi les questions obscures de notre ancien droit public s’aperçurent que , quoique l’auteur de Y Esprit des Lois eût réfuté quelques paradoxes de l’abbé Dubos, il était tombé lui-même dans des erreurs graves. Ils virer'/ que , n’ayant pas creusé à une assez grande profondeur, pour éclairer suffisamment les bases dy
1 On a prétendu que cette épigraphe, tirée d’un vers d’C. vide, était énigmatique. Si c’est une énigme, le mot ne nous en parait pas difficile à trouver, et le sens que nous lui donnons nous semble évident. Dans un ouvrage intitulé : Nouveaux Mélanges de Madame Necker, on- a prétendu encore que Montesquieu en donnait lui-même cette explication : cc Un livre sur les lois doit être fait dans un pays de liberté ; la « liberté en est la mère , je l’ai fait sans mère. » Ce petit conte est invraisemblable.
2 La lettre est datée de Paris, et une note nous apprend que l’original était à Ratisbonne , dans la bibliothèque du prince de la Tour-Taxis. Ce marquis de Stainville était ministre de l’empereur, mais seulement en sa qualité de grand-duc de Toscane : l’ambassadeur de l’empereur, à Paris , était alors le çomle de Kaunitz.
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gouvernement féodal , il avait conçu , pour ce genre de gouvernement, des préjugés trop favorables. On trouva que, pour établir certains principes, il tirait ses exemples de voyageurs suspects ou d’auteurs discrédités ; qu’il concluait trop souvent du particulier au général ; qu’il y avait du néologisme et de l’obscurité dans ses définitions, et un emploi trop détourné des mots communs de la langue dans l’énonciation des principes fondamentaux de sa théorie. On lui reprocha encore d’avoir attribué à l’influence du climat et aux causes physiques des effets dus à des causes purement morales; d’avoir morcelé un même sujet en petits chapitres , qui ont souvent des titres insignifiants ou indéterminés ; d’en avoir rapproché d’autres qui sont trop peu liés avec ceux qui les précèdent et ceux qui les suivent ; d’ayjpir souvent manqué d’ordre, et fait un tout irrégulier, avec les plus belles parties, de sorte que ce livre , si vaste par son plan et la multitude des sujets qu’il embrasse, paraît être, en quelque sorte, un amas d’admirables fragments , qui attendent que l’auteur y mette la dernière main et en fasse un ouvrage régulier. On lui reprochait , enfin , quelques idées confuses, certains tours de phrases forcés, un style quelquefois tendu et souvent recherché. Toutes ces critiques étaient fondées ; et la preuve que ce n’était pas l’envie seule qui les suscitait , c’est qu'on n’en avait pas fait de semblables du livre des Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Cependant la renommée de Montesquieu s’accrut beaucoup par la publication de V Esprit des Lois ; et l’on peut dire avec vérité que, seul, cet ouvrage eût suffi à sa gloire , et que, seul, il a donné la mesure de la force et de la grandeur de son génie. C’est que le mérite d’un ouvrage consiste surtout dans les beautés qui s’y trouvent , dans les qualités qui les distinguent de tous les autres, et non pas seulement dans l’absence des fautes qu’on a su éviter, ou des défauts dont on a su se garantir. C’est qu’il est des sujets tellement vastes, que la plus forte tête, aidée de la plus longue vie, peut à peine en concevoir l’ensemble, même imparfaitement :
Y Esprit des Lois était de ce genre. L’auteur s’était proposé d’examiner dans ce livre l’histoire de tous les temps et de tous les lieux, et de considérer les habitantsde la terre et les sociétés qu’ils ontformées dans tous les rapports qu’ils peuvent avoir entre eux. On s’étonne beaucoup moins des moments de faiblesse qui trahissent quelquefois ses efforts dans une si rude entreprise, que de la vigueur prodigieuse avec laquelle il en poursuit l’exécution. On admire la fermeté qu’il met à tracer les immenses contours
de ce grand labyrinthe, et la sagacité qu’il déploie pour en démêler les détours multipliés , et en découvrir les réduits les plus cachés. Notre siècle, et peut-être le siècle précédent, n’ont point produit d’ouvrage où il y ait plus de vues profondes et de pensées neuves , ou l’on trouve un plus grand nombre de faits convertis en principes lumineux , où autant de vérités utiles , établies par le raisonnement , soient éclaircies par une érudition mieux choisie, plus abondante et plus variée; dont le style, enfin, soit plus précis, plus nerveux, et étincelle davantage de ces saillies d’esprit et de génie, qui entraînent, persuadent, et se gravent à jamais dans la mémoire ; enfin , ce qui est au-dessus de tous ces éloges , aucun ouvrage ne décèle dans son auteur un cœur plus plein de cette bienveillance générale qui s’attendrit sur les maux de l’humanité; une âme plus droite, plus élevée, plus animée du désir de se mettre au-dessus des préjugés et de l’intérêt du moment ; une vue plus nette, plus étendue, pour démêler les causes des révolutions qui ont agité le monde , pour discerner les caractères particuliers des hommes qui ont apparu sur cette vaste scène , pour scruter enfin les motifs si divers, les circonstances si multipliées de tant d’institutions , de lois et de coutumes , que les siècles ont fait naître , et que les siècles ont fait disparaître. Avare du temps et de l’espace, Montesquieu ne songe qu’à construire la série de ses idées , sans s’occuper des objections : de là le grand nombre de critiques superficielles et spécieuses qu’on a faites de son ouvrage. Montesquieu a souvent, dans l’expression, la clarté, la simplicité majestueuse et le ton d’autorité des lois dont il est l’interprète. Il ne se passionne pas ; il ne semble pas même chercher à persuader son lecteur : il prononce et juge. Il a , dans son éloquence, ce ton ferme et imposant qui donne à la raison un ascendant irrésistible. Quand il châtie la folie humaine, c’est par une ironie fine et détournée, ou par le sarcasme amer d’une indignation qui se contient : c’est alors surtout que, toujours attentif à réprimer la multiplicité des paroles qu’entraînerait l’exubérance de ses pensées et de ses sentiments, on s’aperçoit qu’il voit au delà de ce qu’il exprime; et c’est, dit un habile critique , un exercice utile pour le lecteur, que de chercher, dans la phrase de Montesquieu . toute sa pensée. Auteur vraiment admirable, qui a connu l’art d’être utile, non-seulement par les vérités qu’il expose, mais encore par celles qu’il fait entrevoir, non-seulement par les réflexions qu’il nous présente , mais encore par celles qu’il nous suscite, et qui sait, enfin, faire participer les esprits
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ordinaires à l’énergie et à l’étendue de son génie.
Montesquieu avait résolu de ne répondre à aucune des critiques qui seraient faites de V Esprit des Lois; mais il ne put se résoudre à passer sous silence les attaques d’un auteur anonyme qui, dans un journal intitulé Nouvelles ecclésiastiques , l’avait déchiré avec fureur, et le peignait comme un athée. Il avait, dans les Lettre s persane s, traité la religion chrétienne avec beaucoup de légèreté ; mais ensuite, mûri par l’âge, par l’étude et la réflexion, il en avait fait, dans Y Esprit des Lois, un éloge sincère : il la recommande en termes expressifs, non-seulement comme le plus parfait des systèmes religieux , mais comme le plus puissant soutien de tout système social. Il lui importait donc de repousser les insinuations calomnieuses du gazetier ecclésiastique. II voulait, en même temps, réfuter d’avance les théologiens de la Sorbonne qui , peu contents de quelques passages de Y Esprit des Lois , allaient procéder aune censure de cet ouvrage. C’est dans ce double but qu’il écrivit sa Défense, modèle de discussion solide et de plaisanterie légère. Il se félicitait beaucoup de la modération maligne qu’il avait mise dans cet écrit. « Ce qui me plaît, dans ma défense , disait-il , ce n’est pas de voir les véné- « râbles théologiens mis à terre , c’est de les y voir « couler tout doucement.» Quelques personnes, qui s’assemblaient chez le fermier général Dupin, en- 1 treprirent une critique détaillée de Y Esprit des Lois et composèrent trois gros volumes in-8° d’observations, qu’on dit avoir été imprimés en 1757 et en 1758 , mais qui le furent probablement quelques années plus tôt. Madame Dupin , qui eut longtemps T. J. Rousseau pour secrétaire, sans se douter qu’il fût bon à autre chose qu’au métier de copiste , composa, dit-on, la préface de ces observations. Les pères Plesse et Berthier coopérèrent à sa rédaction ; et Dupin, sous le nom duquel on devait publier l’ouvrage, fournit les faits relatifs aux finances et à l’administration. Montesquieu, que cette espèce de cabale contre son ouvrage et contre lui affligeait, employa, dit-on, le crédit de madame de Pompadour, pour engager Dupin à supprimer son livre. Celui-ci le fit avec un tel soin, qu’il est échappé au plus une trentaine d’exemplaires à la destruction ; ce qui a procuré à ce livre un motif d’estime qu’il n’aurait probablement jamais acquis , s’il avait été publié , savoir la rareté. Du reste , Montesquieu garda le silence sur une foule de brochures pleines d’ineptes critiques ou d’injures grossières , qui parurent contre Y Esprit des Lois. Il disait que le public le ven-
geait assez des uns par le mépris, et des auir&spar l’indignation.
L’apparition d’un livre du genre et du mérite de Y Esprit des Lois est un événement, dans l’histoire politique et littéraire, dont on doit retracer les effets. A l’époque où il fut publié, les progrès de l’industrie et l’accroissement de la population en Europe, le développement rapide du commerce des Européens et des colonies européennes dans les deux mondes , avaient amené , dans la plupart des Etats de cette partie du globe, des changements successifs, et bouleversé presque entièrement les rapports qui existaient autrefois entre les divers ordres de citoyens. La puissance n’était plus le résultat immédiat des richesses et de l’influence, et ne pouvait plus s’appuyer que sur les institutions ; l’obéissance avait cessé d’être la conséquence nécessaire de la dépendance, et devait être exigée au nom des lois. Ces institutions et ces lois , qui n’étaient que l’expression d’un ordre de choses que le temps avait ou altéré ou aboli, ne se trouvant plus en harmonie avec les mœurs, les habitudes et les intérêts de la société, gênaient également les gouvernements dont elles constituaient les seuls moyens de pouvoir, et les peuples dont elles étaient les seules garanties contre les troubles et les désordres. Tous les esprits sentaient la nécessité de modifier la constitution des États ; et l’on conçoit avec quelle avidité dut être lu , à une telle époqus, un livre qui présentait le résumé de l’expérience des siècles sur la science de la législation et du gouvernement. Mais l’effet de ce livre fut différent dans les différents pays , selon la situation où ils se trouvaient. C’est en Angleterre que l’ouvrage de Montesquieu eut et obtient encore la plus forte influence; et c’est en France que cette influence fut et est encore la plus faible. Peut-être les Anglais doivent-ils en partie à Montesquieu , et à l’impulsion qu’il a donnée aux sciences politiques, d’avoir su faire habilement manœuvrer le vaisseau de l’État, entre les deux grands écueils de leur constitution, une oligarchie tyrannique, et une démocratie turbulente. Aussi Y Esprit des Lois fut en Angleterre, dès qu’il parut, l’objet d’une admiration qui ne trouva point de contradicteur, et qui n’a cessé de s’accroître. Si cet ouvrage n’a pas produit un effet aussi heureux et aussi puissant en France, ce n’est pas seulement parce que les esprits n’étaient point aussi éclairés sui ces matières; c’est aussi, il faut le dire, la faute de l’ouvrage et celle de l’auteur. Montesquieu n’avait cherché qu’à éclaircir les âges obscurs de la monarchie française ; et même le succès de ses efforts, à cet
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égard , est resté douteux , et a été justement contesté. Il s’est arrêté à l’époque pù il aurait pu s’appuyer sur des faits certains, et commencer à présenter des résultats positifs , et des remèdes applicables aux maux qui tourmentaient alors l’état social en France , et dont il n’avait pas pressenti tout le danger. Les nobles , à la cause desquels l’auteur de Y Esprit des Lois se montrait favorable , puisaient dans son livre ce qui devait exalter leurs prétentions , mais non pas ce qui devait les aider à conserver leurs droits réels , et à se procurer une existence solide. Le gouvernement de France y aurait en vain cherché des indications précises pour acquérir une vigueur nouvelle, en abandonnant ces formes du pouvoir que le temps emportait, et en saisissant les moyens de puissance que le temps avait créés. Une autre cause , qui ne semble due qu’au hasard de la nature , et qui cependant a une liaison secrète avec les événements , a contribué au peu d’influeice qu’a obtenu en France le livre de X Esprit des Lois. Peu après la publication de ce livre , et dans un assez court intervalle de temps , deux écrivains se sont rencontrés , tous deux doués d’une imagination vive , d’une rare éloquence, de ce talent pour la dialectique, qui donne la faculté d’enchaîner toutes les conséquences d’un principe et toutes les parties d’un système; mais aussi tous deux également dénués de la connaissance pratique des affaires , et de ce discernement particulier qui nous fait apprécier ce que réclament les hommes et les choses , selon les différents temps et les diverses circonstances . L’un, ayant vécu à une époque où un gouvernement débile affectait , par intervalles , une attitude despotique et irritait sans cesse sans jamais comprimer, a prétendu fonder la théorie sociale sur le dogme de la souveraineté du peuple , qui ne peut conduire qu’à l’anarchie; l’autre, longtemps témoin de la férocité et de l’ineptie populaires , s’est précipité dans l’extrême opposé , et a cru asseoir les bases de la société sur la doctrine du pouvoir paternel et sur l’état de la famille : il a , sans le vouloir, enfanté une théorie du despotisme aussi fausse dans son principe , et presque aussi funeste dans ses conséquences , que celle qu’il cherchait à renverser. C’est entre ces deux systèmes que se sont partagés en France les écrivains politiques, et les deux écoles qu’ils ont formées sont devenues fécondes en stériles abstractions , et en déclamations d’autant plus dangereuses qu’elles flattent les deux plus forts penchants de l’homme , 1 amour du pouvoir et l’amour de l’indépendance. Lorsque les nuages amoncelés par ces vaines et am-
bitieuses théories seront dissipés , les diverses branches des sciences politiques, fondées sur les faits et l’expérience, paraîtront moins faciles, moins accessibles à tous ies esprits; mais alors aussi on appréciera en France tout le mérite de Y Esprit des Lois; et, du seul développement de quelques-uns des chapitres si courts de cet immortel ouvrage, on verra sortir des traités substantiels sur diverses parties de la législation et du gouvernement des États.
Si le livre de Montesquieu ne fut pas aussi utile à sa patrie qu’il l’avait espéré , la gloire que l’auteur en recueillit de son vivant surpassa celle que peuvent ambitionner les gens de lettres. Il fut considéré, dans toute l’Europe , comme le législateur des nations; mais il ne fut point ébloui de sa haute réputation : il continua de vivre en sage, et de jouir de lui-même et de ses amis. Il partageait son temps entre le château de la Brède et Paris , c’est-à-dire entre l’étude et le monde : dans sa terre , aimant à s’occuper de jardinage et d’améliorations agricoles ; très-jaloux de ses droits seigneuriaux , et par conséquent voisin incommode, mais adoré de ses paysans dont il recherchait l’entretien , parce que , disait-il , ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers : dans la capitale , convive aimable , trop simple et trop négligé peut-être dans ses habillements comme dans ses manières et dans sa conversation.
Il était toujours disposé à rendre justice aux talents , et à les protéger au besoin. Il reçut un jour de Henri Sully, excellent artiste anglais , et un de ceux qui ont le plus contribué à perfectionner l’horlogerie en France , la lettre suivante : « J’ai envie de me « pendre ; mais je crois cependant que je ne me pen- « drais pas si j’avais cent écus. « Montesquieu lui répondit : « Je vous envoie cent écus , mon cher Sully; « ne vous pendez pas , et venez me voir. » Montesquieu était directeur de l’Académie française , lorsque Piron se présenta pour y être admis : quand on sut à la cour que ce poète était sur le point d’être élu, Montesquieu fut mandé à Versailles, et le roi lui déclara qu’il ne voulait pas que Piron fût nommé. Montesquieu fit des démarches auprès de madame de Pompadour, et obtint en dédommagement, pour l’auteur de la Métromanie , une pension de mille francs. La munificence de Montesquieu ne s’exercait pas seulement sur les hommes à talents, mais encore sur ceux qui n’avaient d’autres titres à ses yerux que le malheur : au reste , il cachait avec un soin extrême le bien qu’il faisait , par la crainte qu'on ne lui prêtât des motifs différents de celui qui le faisait
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agir; sentiment trop commun chez les âmes délicates; et cependant funeste à la société, puisque la vertu dérobe ainsi à elle- même par pudeur un de ses plus grands bienfaits , l’ascendant de son exemple. Un hasard heureux a fait découvrir un des traits les plus touchants de la bienfaisance de Montesquieu. 11 allait souvent à Marseille, visiter sa sœur, madame d’Héricourt. Se promenant un jour sur le port pour prendre le frais , il est invité , par un jeune matelot de bonne mine, à choisir de préférence son bateau pour aller faire un tour en mer. Dès qu’il fut entré dans le bateau, Montesquieu crut s’apercevoir, à la manière dont ce jeune homme ramait , qu’il n’exerçait pas ce métier depuis longtemps ; il le questionne , et il apprend qu’il est joaillier de profession ; qu’il se fait batelier les fêtes et les dimanches pour gagner quelque argent et seconder les efforts de sa mère et de ses sœurs ; que tous quatre travaillent et économisent pour amasser deux mille écus, et racheter leur père, esclave à Tetouan. Montesquieu, touché du récit de ce jeune homme et de l’état de cette famille intéressante , s’informe du nom du père, du nom du maître auquel il appartient. Il se fait conduire à terre, donne à son batelier sa bourse , qui contenait seize louis d’or et quelques écus, et s’échappe. Six semaines après, le père revient dans sa maison. Il juge bientôt à l’étonnement des siens , qu’il ne leur doit pas sa liberté , comme il l’avait cru d’abord; et il leur apprend que, nonseulement on l’a racheté, mais qu’encore, après avoir pourvu aux frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme de cinquante louis. Lejeune homme alors soupçonne un nouveau bienfait de l’inconnu , et se met en devoir de le chercher. Après deux ans d’inutiles démarches, il le rencontre par hasard dans la rue , se précipite à ses genoux, le conjure, les larmes aux yeux, de venir partager la joie d’une famille au bonheur de laquelle il ne manque que de pouvoir jouir de la présence de son bienfaiteur, et de lui exprimer toute sa reconnaissance. Montesquieu reste impassible, ne veut convenir de rien, et s’éloigne à la faveur de la foule qui l’entourait. Cette belle action serait toujours restée ignorée, si les gens d’affaires de Montesquieu n’eussent trouvé, après sa mort, une note écrite de sa main, indiquant qu’unesommede 7,500 fr. avait été envoyée par lui à M. Main, banquier anglais, à Cadix; ils demandèrent à ce dernier des éclaircissements : M. Main répondit qu’il avait employé cette somme pour délivrer un Marseillais nommé Robert, esclave à Tetouan, conformément aux ordres de M. le président de Montesquieu. La famille de Robert a raconté le reste; et ce récit a fourni à la
scène le sujet de plusieurs compositions dramatiques x. Ce trait seul , qui en suppose d’autres de même nature, suffit pour absoudre Montesquieu de l’accusation d’avarice qu’on lui a injustement intentée.
Il avait épousé, le 3 avril 1715, mademoiselle Jeanne de Lartigues, fille de Pierre de Lartigues, lieutenant-colonel au régiment de Maulevrier, et il avait eu de ce mariage un fils et deux filles. Comme père de famille, il regardait avec raison l’économ ie comme un devoir ; et il tint à honneur de laisser à ses enfants la fortune qu’il avait reçue de ses parents, sans l’augmenter ni la diminuer. Il aimait la gloire, mais il dédaignait les futiles jouissances de la vanité. Il refusa pendant longtemps, par modestie, aux plus habiles artistes, la faveur de faire son portrait. Mais Dassier, fameux graveur attaché à la monnaie de Londres, qui avait déjà fait les médailles de plusieurs grands hommes du siècle, vint exprès à Paris pour exécuter celle de Montesquieu qui, d’abord, ne voulut point y consentir. Dassier lui ayant donné à entendre qu’un pareil refus pourrait être attribué à l’orgueil , Montesquieu se mit à la disposition de l’artiste. Cette médaille de Dassier est le type primitif de tous les portraits de Montesquieu qu’on a gravés. L’abbé de Guasco , cependant, en possédait un autre, peint par un artiste qui passait par Bordeaux , en revenant d’Espagne 2.
L’envie dont le génie, la gloire et le succès n’affranchissent pas toujours l’âme , n’approcha jamais de celle de Montesquieu ; il se plaisait , au contraire , à la poursuivre et à la punir dans ceux qui en étaient atteints. « Je loue toujours, disait-il , devant un en- « vieux ceux qui le font pâlir. » Quoiqu’il tint , par quelques-unes de ses opinions , à la secte philosophique, de même que Buffon, Duclos et presque tous les bons esprits , il s’écartait des philosophes , et n’aimait pas le prosélytisme de l’impiété , ni les excès de l’esprit de cabale. Ce ne fut cependant pas là l’unique motif de son éloignement pour Voltaire. On voit, dans plusieurs de ses pensées détachées, que, peu sensible au -charme des vers, il croyait la réputation de cet homme célèbre en partie usurpée ,
* L’une, intitulée Le Bienfait anonyme, a pour auteur Jean Pilhes, deTarascon en Foix, 1784, in-8°; une autre est de Mercier, et a pour titre : Montesquieu à Marseille. J’ai vu, pendant la révolution , représenter cette pièce sous le titre de S. Estieu à Marseille. Enfin , une troisième est intitulée : Robert Sciarts. ( Note de M. Beuchot. )
2 II est probable que ce portrait est celui-là même qui a ete gravé , à Florence , par Carlo Fauci , en 1767 , et qui est dédié à l’abbé AntinioNicolini. Ce portrait vu de face, et où Montesquieu est figuré en perruque, et ayant ['Esprit des Lois devant lui , a été inconnu à tous les biographes de cet homme illustre : nous l’avons vu dans la riche collection de portraits de M. De buye , libraire.
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et qu’il ne lui rendait pas justice. Voltaire, de son coté, n’épargnait à Montesquieu ni les réflexions malignes , ni les critiques piquantes. Ce qu’il y a de remarquable , c’est que ces deux grands hommes s’accusaient mutuellement d’avoir trop d’esprit , et d’en faire souvent abus dans leurs ouvrages : et tous deux avaient raison. Mais Voltaire avait un sentiment exquis en littérature , qui triomphait en lui de ses plus fortes antipathies. Plusieurs fois , dominé par sa conscience, il a rendu justice à l’auteur de P Esprit des Lois; et c’est lui qui disait : « Le genre « humain avait perdu ses titres; M. de Montesquieu « les a retrouvés, et les lui a rendus. » Éloge magnifique , qui rachète et efface bien des épigrammes. Au reste , c’était seulement dans la conversation , ou dans l’intimité d’un commerce familier, que Montesquieu laissait échapper le secret de ses pensées sur Voltaire et sur les hommes de lettres de son temps. Jamais il n’écrivit contre aucun d’eux; la dignité et la sagesse de sa conduite étaient l’effet de la modération de ses passions , aussi bien qu’un des résultats de la réflexion. « Ma machine, dit-il, est « si heureusement construite que je suis frappé de « tous les objets assez vivement pour qu’ils puis- « sent me donner du plaisir, pas assez pour qu’ils « puissent me donner de la peine. J’ai été, dans ma « jeunesse, dit-il encore, assez heureux pour m’at- « tacher à des femmes que j’ai cru qui m’aimaient; « et dès que j’ai cessé de le croire, je me suis déta- « ché soudain. » Ailleurs, il s’étonne d’avoir encore pu éprouver de l’amour à trente-cinq ans.
Avec des sens si tempérés , tant de calme dans le caractère , tant de vertus , de génie et de lumières , un rang honorable, une belle fortune, une réputation éclatante et incontestée, et sans aucune peine domestique, Montesquieu dut être heureux : aussi le fut-il. « Je n’ai, dit-il, presque jamais eu de cha- « grin, encore moins d’ennui. Je m’éveille le matin « avec une joie secrète de voir la lumière; je vois « la lumière avec une espèce de ravissement , et tout « le reste du jour je suis content : je passe la nuit « sans m’éveiller; et le soir, quand je suis au lit, a une espèce d’engourdissement m’empêche défaire « des réflexions. » Ainsi que nous l’avons remarqué , ce bonheur dont Montesquieu a joui, il le dut en partie à son goût pour le travail , qui sembla s’accroître en lui après qu’il eut publié Y Esprit des Lois. Son secrétaire ne pouvant seul suffire à soulager ses yeux affaiblis , il se faisait lire par une de ses filles; c’était celle qu’il maria depuis à M. de Secondât , d’Agen , d’une autre branche de sa maison , afin que ses biens restassent dans sa famille, en cas
que son fils, qui était marié depuis plusieurs années, continuât à n’avoir point d’enfants. Mademoiselle de Montesquieu avait, comme son père, un esprit vif et enjoué; et elle égayait les savantes, mais ennuyeuses lectures, qu’elle était obligée de faire, par des mots plaisants sur les hommes et sur les choses.
Montesquieu , sollicité par d’Alembert et par le chevalier de Jaucourt, consentit, après avoir terminé Y Esprit des Lois, à travailler à l’Encyclopédie ; et c’est pour ce vaste monument littéraire qu’il composa Y Essai sur le Goût. Ce petit ouvrage . laissé imparfait, et qui ne fut imprimé qu’après sa mort, prouve que sa tête méditative était aussi propre à découvrir les principes des beaux-arts et de la littérature , que ceux des lois et des gouvernements ; mais s’il avait vécu , il aurait fait disparaître l’obscurité de plusieurs passages de ce petit écrit , les répétitions et les phrases incorrectes ou embarrassées qui le déparent. Nous avons publié, dans les Archives littéraires (II, 301), quatre chapitres inédits de cet essai , d’après un manuscrit autographe . On a, depuis , inséré ces chapitres dans toutes les éditions qu’on a faites de Montesquieu , mais non dans la place qu’ils auraient dû y occuper.
Ce fut aussi longtemps après la mort de Montesquieu, et en 1783, que son fils publia un roman de son illustre père , intitulé : Arsace et Isménie. On ne sait trop à quelle époque Montesquieu a composé cet ouvrage. Grimm présume que, dans l’origine, il était destiné à augmenter le nombre des épisodes des Lettres persanes , mais que l’auteur le trouva trop long : il est plus probable qu’il écrivit ce roman vers le* derniejrs temps de sa vie; car il en parle dans un3 lettre en date du 15 décembre 1754, comme d’une production récente , et qu’il hésite à livrer à l’impression. Il s’était proposé, dans cette fiction, de peindre le triomphe de l’amour conjugal en Orient, et le despotisme légitimé par la vertu qui se consacre au bonheur du genre humain; mais quoiqu’on reconnaisse encore souvent, dans cette production , sa plume ingénieuse et énergique , il n’a pas su déguiser l’invraisemblance de son récit , ni y répandre l’intérêt dont il était susceptible. Nous en indiquerons bientôt la raison.
Il paraît qu’après la publication de Y Esprit des Lois, les forces physiques de Montesquieu diminuèrent rapidement, et ne répondaient plus à son ardeur pour le travail : « J’avais, dit-il dans son Jour- « nal, conçu le dessein de donner plus d’étendue « et de profondeur à quelques endroits de mon Es- « prit des Lois; j’en suis devenu incapable. Mes lec- « tures m’ont affaibli les yeux ; et il me semble que
SUR LA ME DE
« ce qu’il me reste encore de lumières n’est que l’aurore du jour où ils se fermeront pour jamais. » Et en effet, il mourut peu de temps après, le 10 février 1755, à l’âge de soixante et six ans, c’est-àdire, seulement sept ans après la publication de son grand ouvrage. Il fut attaqué avec violence par une fièvre inflammatoire, qui l’emporta au bout de treize jours. Il était alors à Paris. Les soins les plus tendres lui furent prodigués par la duchesse d’Ai guillon, son ancienne amie; le duc de Nivernois, le chevalier de J aucourt , M. et madame Dupré de Saint- Maur. La douceur de son caractère se soutint jusqu’au dernier soupir; il ne lui échappa, dit-on, ni une plainte , ni la moindre impatience. Il connut , dès les premiers instants, qu’il était en danger; et pour interroger les médecins sur son état, il leur disait : « Comment va l’espérance à la crainte ? » Les jésuites cherchèrent à le gagner dans ces derniers moments, et ils lui envoyèrent lepèreRouth et le père Castel , qui furent accusés d’avoir mis , dans l’exercice de leur ministère, une obsession blâmable. Montesquieu leur disait : « J’ai toujours res- « pecté la religion ( cela était vrai pour les ouvrages « qu’il a avoués );, la morale de l’Évangile est le plus « beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes. » On n’en put tirer aucun autre aveu. Comme les jésuites le pressaient de leur remettre les corrections qu’il avait faites aux Lettres persanes , afin d’en effacer les passages irréligieux , il s’y refusa ; puis il remit ce manuscrit à' madame la duchesse d’Aiguillon et à madame Dupré de Saint-Maur, en leur « disant : Je veux tout sacrifier à la religion, mais « rien aux jésuites ; consultez avec mes amis , et « décidez si ceci doit paraître. « Il reçut cependant le viatique des mains du curé; celui-ci lui ayant dit:
« Monsieur, vous comprenez combien Dieu est «i grand ! — Oui , reprit-il , et combien les hommes <• sont petits! »
Montesquieu a laissé un grand nombre de manuscrits . On nous a parlé de la Relation de ses voyages , que nous n’avons point vue ; si elle existe , elle doit être dans un état très-imparfait ; car nous savons , par une lettre qu’il a écrite le 15 décembre 1754, c’est-à-dire moins de deux mois avant sa mort, qu’alors cette relation n’était pas encore rédigée , et qu’il hésitait même sur la forme qu’il devait lui donner. Nous ignorons si les Notes sur l'Angleterre, qu’on a insérées dans quelques-unes des dernières éditions de ses Œuvres , sont extraites des matériaux qui avaient été préparés pour cette relation. Il y a quelques années que la principale portion des manuscrits de Montesquieu fut apportée à Paris , du consentement des héritiers de ce grand
MONTESQUIEU. XXJ
homme; nous eûmes alors occasion de les examiner pendant.quelques heures seulement ; ils consistaient : 1° en un petit roman intitulé le Métempsycosiste , composé de six cahiers fort minces , copiés au net et qui ne sont pas de la main de Montesquieu; si nous jugions de tout l’ouvrage par le premier cahier, le seul que nous ayons lu, il serait peu digne de l’auteur des Lettres persanes ; — 2° en plusieurs écrits de la main même de Montesquieu , intitulés : Morceaux qui n’ont pu entrer dans /'Esprit des Lois , et qui peuvent former des dissertations particulières. Nous en avons remarqué un sur la Puissance paternelle , un autre sur les Obligations sur parole, un troisième sur les Successions y dans lequel Montesquieu propose d’établir l’égalité des partages , de conserver dans la classe noble seulement les droits d’aînesse, et de transmettre dans cette classe tout l’héritage à l’aîné des mâles à l’exclusion des autres enfants; — 3° en 3 gros vol. in-4% reliés , de 600 à 700 pages chacun : ce sont des extraits que Montesquieu faisait de ses lectures , et à la suite desquels il écrivait ses réflexions. En les parcourant, nous fûmes étonnés de voir que les pensées les plus remarquables et les plus profondes lui étaient presque toujours suggérées par des ouvrages frivoles ; et il en lisait beaucoup de ce genre. Dans le grand nombre de réflexions que nous avons lues , nous avons retenu celle-ci : « Un flatteur est « un esclave qui n’est bon pour aucun maître. » Il y a, dans ces trois volumes, quelques morceaux d’une assez grande étendue. Nous avons surtout lu avec admiration une sorte d’introduction à l’histoire de Louis XI, qui égale ce que Montesquieu a écrit de mieux. Il commence, dans ce morceau, par tracer le tableau delà situation politique de l’Europe lorsque Louis XI monta sur le trône. Il fait voir 1 ensuite combien elle était favorable à ce roi , et que ce qu’on attribue à son habileté ne fut que le résultat nécessaire des circonstances où il se trouvait; il indique ensuite tout ce qu’il aurait pu faire de grand , et qu’il ne fit pas ; puis i ] ajoute : « Il ne « vit , dans le commencement de son règne , que le « commencement de sa vengeance. » Il décrit les horribles cruautés qui accompagnèrent les dernières années de ce tyran, et termine son récit par cette réflexion : « Il lui semblait que, pour qu’il vécût , « il fallait qu’il fit violence à tous les gens de bien. » Il établit un parallèle entre Louis XI et Richelieu , qui est tout. à l’avantage de ce dernier, et finit ainsi le portrait qu’il a tracé de ce grand ministre : « Il « fit jouer à son monarque le second rang dans la « monarchie, et ie premier dans l’Europe; il avilit « ie roi, mais il illustra le règne. »
NOTICE
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Ce que nous venons de dire ajoutera peut-être encore de nouveaux regrets à ceux qu’on a déjà manifestés relativement à cette histoire de Louis XI écrite , dit-on-, en entier par Montesquieu , et dont son secrétaire brûla, par mégarde, la copie au net, tandis que lui-même jeta au feu le brouillon, croyant que cette copie existait encore. Mais ceux qui ont le plus de droit de se dire bien instruits de ce qui concerne Montesquieu nous ont assuré que cette anecdote était apocryphe. Le soin qu’a eu Montesquieu de" conserver tous ses brouillons et les matériaux mêmes de ses OEuvres, le peu de vraisemblance que le secrétaire d’un auteur livre au feu la copie au net d’un ouvrage non encore imprimé , ajoutent à la probabilité de ce qu’on nous a dit ; mais nous ne devons pas omettre de rapporter les faits qui tendent éprouver le contraire. En 1747, l’Académie des inscriptions avait proposé, pour sujet du concours, de tracer l’état des lettres sous le règne de Louis XI. L’abbé de Guasco voulait concourir ; et Montesquieu lui écrivait alors : « Si les mémoires sur lesquels je « travaillai l’histoire de Louis XI n’avaient point « été brûlés , j’aurais pu vous fournir quelque chose « sur ce sujet. » C’est dans une note explicative de ce passage que l’abbé de Guasco rapporte l’anecdote de la destruction du manuscrit de l’histoire de Louis XI; mais cette anecdote avait déjà été racontée par d’autres, et surtout par Fréron, que l’abbé de Guasco contredit, soutenant que ce fait n’est point arrivé pendant la dernière maladie de Montesquieu, mais en 1739 ou en 1740, et ajoutant qu’il conta cet accident à un de ses amis, à l’occasion de l'histoire de Louis XI par Duclos, qui venait de paraître. Au milieu de ces récits contradictoires, s’il nous était permis de former une conjecture, nous dirions qu’il est probable que Montesquieu conçut l’idée de composer l’histoire de Louis XI, mais qu’il y renonça; qu’alors il condamna aux flammes ce qu’il avait écrit sur ce sujet; et que peut-être une portion de ce travail , qu’il voulait réserver, fut jetée au feu par mégarde , ce qui a donné lieu à la diversité des récits qu’on a faits à cette occasion. Nous pensons que Montesquieu n’a pas achevé cette histoire, non plus que celle de Théodoric, roi des Ostrogoths, qu’il avait , dit-on , commencée. Nous ajouterons encore que, suivant nous, on doit se féliciter qu’il ait abandonné ces entreprises pour s’attacher exclusivement à Y Esprit des Lois ; et nous fondons cette assertion , non-seulement sur l’excellence et l’utilité de cet ouvrage, mais encore sur des motifs qui s’éloignent beaucoup de l’opinion commune , et que nous oserons cependant exposer. Montesquieu , si
admirable quand il présente les résultats de l’his toire; Montesquieu, dont les écrits doivent être le manuel de tous ceux qui voudront écrire l’histoire, n’avait pas , 'suivant nous , le genre de talent propre à former un historien du premier ordre. Boileau louait un jour le livre des Caractères de la Bruyère, et insistait sur le mérite de son style ; mais il remarquait judicieusement que l’auteur, par la forme même de son ouvrage, s’était affranchi d’une des plus grandes difficultés de l’art d’écrire, les transitions. Cette partie de l’art est surtout nécessaire à l’historien qui , dans des récits d’événements compliqués et divers , doit conserver l’utilité d’intérêt, nuancer habilement tous les détails; et faire ressortir, sans les isoler, les groupes principaux des vastes tableaux qu’il nous présente. L 'Esprit des Lois, les Considérations sur le s causes de la grandeur et de la décadence des Romains, sont composés de chapitres fort courts, qui souvent forment chacun un tout à part , et qui ne sont liés entre eux que par la similitude des sujets, relativement au but principal des ouvrages dont ils font partie. Les Lettres persanes ont aussi trèspeu d’étendue; les plus longues n’ont que trois à quatre pages , et elles traitent toutes de sujets divers et qui n’ont entre eux que peu ou point de connexité. U Histoire d’ Aphéridon et d' A star té, et le sublime apologue des Troglodites, qui s’y trouvent, n’excèdent pas dix pages, et sont, pour les faits, d’une extrême simplicité. Ainsi Montesquieu, dans tous les ouvrages auxquels il a dû saréputation, s’est, comme la Bruyère, affranchi de la nécessité des transitions. Quand il a entrepris de faire un récit d’une certaine longueur, on s’est aperçu aussitôt de ce qui lui a manqué à cet égard : pour s’en convaincre , il suffit de lire la Vie du maréchal de Berwick, le roman Arsace et Isménie, et même le Temple de Gnide. Les diverses parties de ces opuscules ne sont pas bien disposées entre elles , et ne se succèdent pas naturellement. Les pensées les plus ingénieuses et lee réflexions les plus profondes nuisent à l’intérêt du récit , faute d’être préparées par des phrases intermédiaires, nécessaires à l’enchaînement des idées , ou faute d’être placées convenablement. Le style est heurté, contraint , sans variété, et tout l’opposé de cette souplesse , de cette liaison , de cette harmonie , indispensables à l’historien , qui doit soutenir, sans la fatiguer, l’attention des lecteurs pendant une longue narration.
Montesquieu a dit de Tacite qu’il abrégeait tout parce qu’il voyait tout. Ce bel éloge a été , avec raison, appliqué à Montesquieu lui-même; et l’on a. sou vent comparé entre eux ces deux grands hommes.
SUR LA VIE DE MONTESQUIEU
Des génies de cet ordre ont un caractère particulier d’originalité qui rend fausses toutes les similitudes qu’on veut établir. S’il fallait déterminer les degrés de prééminence qui distinguent Tacite et Montesquieu, nous dirions que l’auteur français surpasse l’auteur latin par la variété et l’étendue de ses connaissances, par la grandeur de ses conceptions et l’abondance de ses pensées , mais qu’il lui cède sous le rapport du talent et de l’éloquence; qu’enfin il est plus grand comme philosophe , mais moins grand comme écrivain. Tacite maintient toujours la
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dignité de ses expressions à la hauteur de son sujet : il n’altère point , par d’ingénieuses antithèses , la gra-vité de son style ; et les grâces du bel esprit n’énervent pas sa phrase énergique, et ne refroidissent jamais la chaleur de ses récits. Si nous voulions chercher dans les anciens des exemples pour donner une idée de la manière de Montesquieu comme écrivain , nous dirions encore qu’elle se compose de plusieurs des belles qualités de Tacite , et de quel ques-uns des brillants défauts de Sénèque.
FIN DE L4 NOTfCK.
LETTRES PERSANES