‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 578 sur 1159 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Du commerce.

Les matières qui suivent demanderaient d’être traitées avec plus d’étendue; mais la nature de

1 Ici commence la seconde partie de Y Esprit des Lois dans toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur , qui eut d’abord l’intention de placer à la tète de ce vingtième livre l’invocation suivante :

« Vierges du montPiérie**, entendez-vous le nom que je vous donne? Inspirez-moi. Je cours une longue carrière ; je suis accablé de tristesse et d’ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois , et qui fuit loin de moi. Vous n’ètes jamais si divines que quand vous r&enez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.

« Mais si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même; faites qu’on soit instruit et que je n’enseigne pas; que je réfléchisse et que je paraisse sentir; et, lorsque j’annoncerai des choses nouvelles, faites qu’on croie que je ne savais rien , et que vous m’avez tout dit.

« Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber ; elles coulent dans la prairie; elles font vos délices, parce qu’elles font les délices des bergers.

« Muses charmantes , si vous portez sur moi un seul de vos regards , tout le monde lira mon ouvrage ; et ce qui ne saurait être un amusement sera un plaisir.

« Divines Muses , je sens que vous m’inspirez , non pas ce qu’on chante à Tempé sur les chalumeaux , ou ce qu’on répète à Délos sur la lyre : vous voulez que je parle à la raison ; elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis des sens, »

Jacob Vernet, qui s’était chargé de revoir les épreuves de Y Esprit des Lois, pensant que ce morceau y serait déplacé , engagea Montesquieu aie supprimer. Il en reçut la réponse suivante : « A l’égard de Y Invocation aux Muses , elle a contre elle que c’est une chose singulière dans cet ouvrage , et qu’on n’a point encore faite ; mais quand une chose singulière est bonne en elle-même, il ne faut pas la rejeter pour la singularité, qui devient elle-même une raison de succès ; et il n’y a point d’ouvrage où il faille plus songer à délasser le lecteur que dans celui-ci, à cause de la longueur et de la pesanteur des matières.»

Cependant Montesquieu changea de résolution , et quelques \ours après il écrivit à son éditeur : «J’ai été incertain, au sujet de Y Invocation , entre un de mes amis qui voulait qu’on la laissât, et vous qui vouliez qu’on l’ôtât. Je me range à vôtre avis , et bien fermement , et vous prie de ne la pas mettre. »

Tous ces détails nous ont été conservés dans le Mémoire historique sur la vie et les ouvrages de Jacob Vernet, imprimé à Genève en 1790.

N. B. Dans les éditions originales, l’épigraphe Docuit quœ maximus Atlas est placée sur le titre général du tome second.

* Lib. I , v. 745.

Narrate , puellœ

Piérides ; prosit mihi vos dixisse puellas.

Juv. sat. iv, v. 35-36.

cet ouvrage ne le permet pas. Je voudrais couler sur une rivière tranquille : je suis entraîné par un torrent.

Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale que partout ou il y a des mœurs douces il y a du commerce , et que partout où il y a du commerce il y a des mœurs douces.

Qu’on ne s’étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des mœurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles , et il en a résulté de grands biens.

On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs , par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures 1 ; c’était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les mœurs barbares , comme nous le voyons tous les jours.

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