CHAPITRE II
De l’esprit du commerce.
L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter , l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels.
Mais , si l’esprit de commerce unit les nations , il n’unit pas de même les particuliers. Nous voyons que , dans les pays 2 où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande , s’y font ou s’y donnent pour de l’argent 3.
L’esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d’un côté au brigandage , et de l’autre à ces vertus morales qui font qu’on ne discute pas tou-
1 César dit des Gaulois que le voisinage et le commerce de Marseille les avaient gâtés de façon qu’eux, qui autrefois avaient toujours vaincu les Germains , leur étaient devenus inférieurs. (Guerre des Gaules, liv. VI.)
2 La Hollande.
3 Le commerce rend les hommes plus sociables, ou, si l’on veut, moins farouches, plus industrieux, plus actifs ; mais il les rend en même temps moins courageux, plus rigides sur le droit parfait , moins sensibles aux sentiments de générosité. Le système du commerçant se réduit souvent à ce principe : « Que chacun travaille pour soi comme je travaille pour moi ; je ne vous demande rien qu’en vous en offrant la valeur : faites-en autant. » ( Édition anonyme de 1764.)
jours ses intérêts avec rigidité , et qu’on peut les négliger pour ceux des autres.
La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage , qu’ Aristote met au nombre des manières d’acquérir. L’esprit n’en est point opposé à de certaines vertus morales : par exemple, l’hospitalité, très-rare dans les pays de commerce , se trouve admirablement parmi les peuples brigands.
C’est un sacrilège chez les Germains , dit Tacite , de fermer sa maison à quelque homme que ce soit, connu ou inconnu. Celui qui a exercé 1 l’hospitalité envers un étranger va lui montrer une autre maison où on l’exerce encore, et il y est reçu avec la même humanité. Mais, lorsque les Germains eurent fondé des royaumes , l’hospitalité leur devint à charge. Cela paraît par deux lois du code 2 des Bourguignons, dont l’une inflige une peine à tout barbare qui irait montrer à un étranger la maison d’un Romain; et l’autre règle que celui qui recevra un étranger sera dédommagé par les habitants , chacun pour sa quote part.