‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 581 sur 1159 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Du commerce dans les divers gouvernements.

Le commerce a du rapport avec la constitution. Dans le gouvernement d’un seul , il est ordinairement fondé sur le luxe ; et , quoiqu’il le soit aussi sur les besoins réels , son objet principal est de procurer à la nation qui le fait tout ce qui peut servir à son orgueil , à ses délices , et à ses fantaisies. Dans le gouvernement de plusieurs, il est plus souvent fondé sur l’économie3. Les négociants,

* Et qui modo hospes fuerat monstrator hospitii. {De Monbm Germanorum.) Voyez aussi César, Guerre des Gaules ,

liv. VI

2 Tit. xxxvm.

3 Le commerce peut avoir pour objet différentes espèces de

I ayant l’œil sur toutes les nations de la terre, portent à l’une ce qu’ils tirent de l’autre ». C’est ainsi que les républiques de Tyr, de Carthage , d’Athènes, de Marseille, de Florence, de Venise et de Hollande ont fait le commerce.

Cette espèce de trafic regarde le gouvernement de plusieurs par sa nature , et le monarchique par occasion. Car , comme il n’est fondé que sur la pratique de gagner peu , et même de gagner moins qu aucune autre nation, et de ne se dédommager qu en gagnant continuellement , il n’est guère possible qu’il puisse être fait par un peuple chez qui le luxe est établi , qui dépense beaucoup , et qui ne voit que de grands objets.

C est dans ces idees que Cicéron 2 disait si bien : « Je n’aime point qu’un même peuple soit en même « temps le dominateur et le facteur de l’univers. » En effet, il faudrait supposer que chaque particulier dans cet État , et tout l’État même, eussent toujours la tête pleine de grands projets, et cette même tête remplie de petits ; ce qui est contradictoire.

Ce n’est pas que , dans ces États qui subsistent par le commerce d’économie, on ne fasse aussi les plus grandes entreprises , et que l’on n’y ait une hardiesse qui ne se trouve pas dans les monarchies : en voici la raison.

Un commerce mène à l’autre, le petit au médiocre , le médiocre au grand ; et celui qui a eu tant d’envie de gagner peu se met dans une situation où il n’en a pas moins de gagner beaucoup3.

denrées et marchandises ; mais , en général , par le terme de commerce , je ne pense pas que jamais personne ait imaginé que ce fut autre chose qu’un négoce ou trafic de marchandises et denrées quelconques, dans la vue de profiter sur la vente ou échange que l’on en fait. Les négociants des républiques et monarchies font le même commerce , et il est plus ou moins avantageux pour les uns ou pour les autres , suivant leurs moyens , leur prudence , et l’étendue de leurs connaissances respectives. Ce ne sont que ces accessoires qui peuvent constituer entre eux quelque différence ; du reste, tout est parfaitement égal. Lepl us habile négociant ignore sûrement jusqu’au nom de commerce d’économie. (D.)

1 Le négociant, ayant l’œil sur les besoins et le superflu des nations, fournit aux unes ce qui leur manque, et débarrasse les autres de ce qu’elles ont de trop : telles sont les vues spéculatives et la pratique du commerce de tous les peuples de l’univers. (D.)

2 Nolo eumdem populum imperatorem et portitorem esse terrarum.

3 Je ne vois .rien là qu’on ne puisse appliquer au commerce monarchique aussi bien qu’au commerce républicain. Tous les commerces du monde ont cheminé progressivement; ils ont passé par le petit et le moindre, 'avant d’arriver au grand : non que l’envie et le dessein de ceux qui ont commencé aient été de gagner peu, mais parce qu’ils ne pouvaient gagner davantage, soit faute de moyens , soit faute de connaissances nécessaire». (D.)

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