‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 613 sur 1159 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D’Alexandre. — Sa conquête.

Quatre événements arrivés sous Alexandre firent dans le commerce une grande révolution : la prise de Tyr, la conquête de l’Égypte , celle des Indes , et la découverte de la mer qui est au midi de ce pays.

L’empire des Perses s’étendait jusqu’à l’Indus1. Longtemps avant Alexandre , Darius 2 avait envoyé des navigateurs qui descendirent ce fleuve , et allèrent jusqu’à la mer Rouge. Comment donc les Grecs furent-ils les premiers qui firent par le midi le commerce des Indes? Comment les Perses ne l’avaient-ils pas fait auparavant ? Que leur servaient des mers qui étaient si proches d’eux , des mers qui baignaient leur empire? Il est vrai qu’ Alexandre conquit les Indes : mais faut-il conquérir un pays pour y négocier? J’examinerai ceci.

L’Ariane 3 *, qui s’étendait depuis le golfe Persique jusqu’à l’Indus , et de la mer du midi jusqu’aux montagnes des Paropamisades , dépendait bien en quelque façon de l’empire des Perses : mais , dans sa partie méridionale , elle était aride , brûlée , inculte et barbare 4. La tradition portait que les ar-

1 Stbabôn , liv. XV. 2 Hérodote, in Melpomene.

3 Strabon , liv. XV.

4 Ariana, dit Pline , regio ambusta fervoribus , desertisqne

circum lata, i Saturai . hist. lib. VI, cap. xxm.) Strabon dit

la même chose.de la partie méridionale de l’Inde.

niées de Sémiramis et de Cyrus 1 avaient péri dans ces déserts ; et Alexandre , qui se fit suivre par sa flotte, ne laissa pas d’y pefdre une grande partie de son armée. Les Perses laissaient toute la côte au pouvoir des Icbtyophages 2, des Orittes, et autres peuples barbares. D’ailleurs les Perses n’étaient pas navigateurs , et leur religion même leur ôtait toute idée de commerce maritime 3. La navigation que Darius fit faire sur l’Indus et la mer des Indes fut plutôt une fantaisie d’un prince qui veut montrer sa puissance, que le projet réglé d’un monarque qui veut l’employer. Elle n’eut de suite ni pour le commerce ni pour la marine ; et , si l’on sortit de l’ignorance , ce fut pour y retomber.

Il y a plus : il était reçut avant l’expédition d’Alexandre , que la partie méridionale des Indes était inhabitable 5 ; ce qui suivait de la tradition que Sémiramis 6 n’en avait ramené que vingt hommes , et Cyrus que sept.

Alexandre entra par le nord. Son dessein était de marcher vers l’orient : mais , ayant trouvé la partie du midi pleine de grandes nations , de villes et de rivières, il en tenta la conquête, et la fit.

Pour lors il forma le dessein d’unir les Indes avec l’Occident par un commerce maritime, comme il les avait unies par des colonies qu’il avait établies dans les terres.

Il fit construire une flotte sur l’Hydaspe , descendit cette rivière , entra dans l’Indus , et navigua jusqu’à son embouchure. Il laissa son armée et S3 flotte àPatale, alla lui-même avec quelques vaisseaux reconnaître la mer, marqua les lieux où il voulut que l’on construisît des ports , des havres , des arsenaux. De retour à Patale, il se sépara de sa flotte , et prit la route de terre pour lui donner du secours et en recevoir. La flotte suivit la côte depuis l’embouchure de l’Indus, le long du rivage des pays des Orittes , des Ichtyophages , de la Caramanie et de la Perse. Il fit creuser des puits , bâtir des villes ; y défendit aux Ichtyophages i de vivre de poisson ;

1 Strabon, liv. XY.

2 Pline , liv. VI , chap. xxm ; Strabon , liv. XY.

3 Poux ne point souiller les éléments , ils ne naviguaient pas sur les fleuves. (M. Hyde, Religion des Perses.)1 Encore aujourd’hui ils n’ont point de commerce maritime , et ils traitent d’athées ceux qui vont sur mer.

4 Strabon, liv. XV.

5 Hérodote, m Melpomene, dit que Darius conquit les Indes. Cela ne peut être entendu que de l’Ariane : encore ne futce qu’une conquête en idée. (P.)

6 Strabon , liv. XV.

7 Ceci ne saurait s’entendre de tous les Ichtyophages , qui habitaient une côte de dix mille stades. Comment Alexandre aurait-il pu leur donner la subsistance? Comment se serait-il fait obéir? Il ne peut être ici question que de quelques peuples particuliers. Néarque, dans le livre Rerum indicarum, dit qu’à l’extrémité de cette côte , du côté de la Perse , il avait

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