LIVRE XXI, CHAPITRE IX
il voulait que les bords de cette mer fussent habités par des nations civilisées. Néarque et Onésicrite ont fait le journal de cette navigation , qui fut de dix mois. Ils arrivèrent à Suse; ils y trouvèrent Alexandre , qui donnait des fêtes à son armée.
Ce conquérant avait fondé Alexandrie dans la vue de s’assurer de l’Égypte : c’était une clef pour l’ouvrir dans le lieu même où les rois ses prédécesseurs avaient une clef pour la fermer 1 ; et il ne songeait point à un commerce dont la découverte de la merdes Indes pouvait seule lui faire naître la pensée.
Il paraît même qu’ après cette découverte il n’eut aucune vue nouvelle sur Alexandrie. Il avait bien, en général, le projet d’établir un commerce entre les Indes et les parties occidentales de son empire; mais, pour le projet de faire ce commerce par l’Égypte, il lui manquait trop de connaissances pour pouvoir le former. Il avait vu l’Indus, il avait vu le Nil ; mais il ne connaissait point les mers d’Arabie, qui sont entre deux. A peine fut-il arrivé des Indes, qu’il fit construire de nouvelles flottes, et navigua 2 sur PEuléus, le Tigre, l’Euphrate et la mer : il ôta les cataractes que les Perses avaient mises sur ces fleuves ; il découvrit que le sein Persique était un golfe de l’Océan. Comme il alla reconnaître 3 cette mer, ainsi qu’il avait reconnu celle des Indes ; comme il fit construire un port à Babylone pour mille vaisseaux , et des arsenaux ; comme il envoya cinq cents talents en Phénicie et en Syrie , pour en faire venir des nautonniers, qu’il voulait placer dans les colonies qu’il répandait sur les côtes ; comme enfin il fit des travaux immenses sur l’Euphrate et les autres fleuves de l’Assyrie , on ne peut douter que son dessein ne fût de faire le commerce des Indes par Babylone et le golfe Persique.
Quelques gens , sous prétexte qu’Alexandre voulait conquérir l’Arabie 4, ont dit qu’il avait formé le dessein d’y mettre le siège de son empire : mais comment aurait-il choisi un lieu qu’il ne connaissait pas5? D’ailleurs c’était le pays du monde le
trouvé les peuples moins ichtyophages. Je croirais que l’ordre d’Alexandre regardait cette contrée , ou quelque autre encore plus voisine de la Perse.
1 Alexandrie fut fondée dans une plage appelée Racotis. Les anciens rois y tenaient une garnison pour défendre l’entrée du pays aux étrangers , et surtout aux Grecs , qui étaient , comme on sait , de grands pirates. Voyez Pline liv. VI , chap. x; et .Strabon , liv. XXII.
2 Arrien, de Expeditione Alexandri, lib. VII.
3 Ibid.
4 Strabon, liv. XVI , à la lin.
5 Voyant la Babylonie inondée, il regardait l’Arabie, qui en est proche, comme une ile. Aristobule, dans Strabon , liv.
plus incommode : il se serait séparé de son empire. Les califes, qui conquirent au loin, quittèrent d’abord l’Arabie pour s’établir ailleurs.