‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 651 sur 1159 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

et force les autres banquiers qui ont des payements à faire à porter leurs espèces vieilles à la monnaie; et de plus , comme il a eu insensiblement tout l’argent , il contraint à leur tour les autres banquiers à lui donner des lettres à un change très-haut : le profit de la fin l’indemnise en grande partie de la perte du commencement.

On sent que , pendant toute cette opération , l’État doit souffrir une violente crise. L’argent y deviendra très-rare , 1° parce qu’il en faut décrier la plus grande partie; 2° parce qu’il en faudra transporter une partie dans les pays étrangers ; 3° parce que tout le monde le resserrera, personne ne voulant laisser au prince un profit qu’on espère avoir soi-même. Il est dangereux de la faire avec lenteur; il est dangereux de la faire avec promptitude. Si le gain qu’on suppose est immodéré , les inconvénients augmentent à mesure.

On a vu ci-dessus que , quand le change était plus basque l’espèce, il y avait du profit à faire sortir l’argent ; par la même raison , lorsqu’il est plus haut que l’espèce , il y a du profit à le faire revenir.

Mais il y a un cas où on trouve du profit à faire sortir l’espèce , quoique le change soit au pair : c’est lorsqu’on l’envoie dans les pays étrangers , pour la faire remarquer ou refondre. Quand elle est revenue, on fait , soit qu’on l’emploie dans le pays , soit qu’on prenne des lettres pour l’étranger, le profit de la monnaie.

S’il arrivait que dans un État on fit une compagnie qui eût un nombre très-considérable d’actions , et qu’on eût fait, dans quelques mois de temps, hausser ces actions vingt ou vingt-cinq fois au delà de la valeur du premier achat, et que ce même État eût établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnaie , et que la valeur numéraire de ces billets fût prodigieuse pour répondre à la prodigieuse valeur numéraire des actions ( c’est le système de M. Law) ; il suivrait de la nature de la chose que ces actions et billets s’anéantiraient de la même manière qu’ils se seraient établis. On n’aurait pu faire monter tout à coup les actions vingt ou vingt-cinq fois plus haut que leur première valeur , sans donner à beaucoup de gens le moyen de se procurer d’immenses richesses en papier; chacun chercherait à assurer sa fortune; et, comme le change donne la voie la plus facile pour la dénaturer, ou pour la transporter où l’on veut , on remettrait sans cesse une partie de ses effets chez la nation qui règle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers ferait baisser le change. Supposons que , du temps du système , dans le rapport du titre

Page 1