‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 650 sur 1159 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ruinée. Il semble, dis-je, que cela devrait être; et cela n’est pas , à cause du principe que j’ai déjà établi ailleurs 1 , qui est que les États tendent toujours à se mettre dans la balance, et à se procurer leur libération : ainsi ils n’empruntent qu’à proportion de ce qu’ils peuvent payer, et n’achètent qu’à mesure qu’ils vendent; et, en prenant l’exemple cidessus , si le change tombe en France de cinquantequatre à cinquante , le Hollandais , qui achetait des marchandises de France pour mille écus, et qui les payait cinquante-quatre mille gros, ne les payerait plus que cinquante mille , si le Français y voulait consentir ; mais la marchandise de France haussera insensiblement , le profit se partagera entre le Français et le Hollandais : car, lorsqu’un négociant peut gagner, il partage aisément son profit : il se fera donc une communication de profit entre le Français et le Hollandais. De la même manière, le Français qui achetait des marchandises de Hollande pour cinquante-quatre mille gros , et qui les payait avec mille écus , lorsque le change était à cinquantequatre, serait obligé d’ajouter quatre cinquantequatrièmes de plus en écus de France , pour acheter les mêmes marchandises; mais le marchand français , qui sentira la perte qu’il ferait , voudra donner moins de la marchandise de Hollande : il se fera donc une communication de perte entre le marchand français et le marchand hollandais ; l’État se mettra insensiblement dans la balance , et l’abaissement du change n’aura pas tous les inconvénients qu’on devait craindre.

Lorsque le change est plus bas que le pair, un négociant peut , sans diminuer sa fortune , remettre ses fonds dans les pays étrangers , parce qu’en les faisant revenir il regagne ce qu’il a perdu; mais un prince qui n’envoie dans les pays étrangers qu’un argent qui ne doit jamais revenir perd toujours.

Lorsque les négociants font beaucoup d’affaires dans un pays , le change y hausse infailliblement. Cela vient de ce qu’on y prend beaucoup d’engagements , et qu’on y achète beaucoup de marchandises ; et l’on tire sur le pays étranger pour les payer.

Si un prince fait de grands amas d’argent dans son État , l’argent y pourra être rare réellement , et commun relativement; par exemple, si dans le même temps , cet État avait à payer beaucoup de marchandises dans le pays étranger, le change bais* serait , quoique l’argent fût rare.

1 Voyez le livre XX, ehap xxiii.

DE L’ESPRIT DES LOIS

Le change de toutes les places tend toujours à se mettre à une certaine proportion; et cela est dans la nature de la chose même. Si le change de l’Irlande à l’Angleterre est plus bas que le pair, et que celui de l’Angleterre à la Hollande soit aussi plus bas que le pair, celui de l’Irlande à la Hollande sera encore plus bas : c’est-à-dire en raison composée de celui d’Irlande à l’Angleterre , et de celui de l’Angleterre à la Hollande ; car un Hollandais qui peut faire venir ses fonds indirectement d’Irlande par l’Angleterre ne voudra pas payer plus cher pour les faire venir directement. Je dis que cela devrait être ainsi , mais cela n’est pourtant pas exactement ainsi : il y a toujours des circonstances qui font varier ces choses ; et la différence du profit qu’il y a à tirer par une place , ou à tirer par une autre , fait l’art ou l’habileté particulière des banquiers , dont il n’est point question ici.

Lorsqu’un État hausse sa monnaie, par exemple , lorsqu’il appelle six livres ou deux écus ce qu’il n’appelait que trois livres ou un écu , cette dénomination nouvelle, qui n’ajoute rien de réel à l’écu, ne doit pas procurer un seul gros de plus par le change. On ne devrait avoir, pour les deux écus nouveaux, que la même quantité de gros que l’on recevait pour l’ancien ; et , si cela n’est pas , ce n’est point l’effet de la fixation en elle-même , mais de celui qu’elle produit comme nouvelle et de celui qu’elle a comme subite. Le change tient à des affaires commencées , et ne se met en règle qu’après un certain temps.

Lorsqu’un État , au lieu de hausser simplement sa monnaie par une loi , fait une nouvelle refonte , afin de faire d’une monnaie forte une monnaie plus faible , il arrive que , pendant le temps de l’opération, il y a deux sortes de monnaies : la forte, qui est la vieille, et la faible, qui est la nouvelle; et comme la forte est décriée et ne se reçoit qu’à la monnaie , et que par conséquent les lettres de change doivent se payer en espèces nouvelles, il semble que le change devrait se régler sur l’espèce nouvelle. Si, par exemple, l’affaiblissement en France était de moitié , et que l’ancien écu de trois livres donnât soixante gros en Hollande , le nouvel écu ne devrait donner que trente gros. D’un autre coté, il semble que le change devrait se régler sur la valeur de l’espèce vieille , parce que le banquier qui a de l’argent, et qui prend des lettres, est obligé daller porter à la monnaie des espèces vieilles pour en avoir de nouvelles, sur lesquelles il perd. Le change se mettra donc entre la valeur de l’espèce nouvelle et celle de l’espèce vieille. La va-

leur de l’espèce vieille tombe pour ainsi dire, et parce qu’il y a déjà dans le commerce de l’espèce nouvelle , et parce que le banquier ne peut pas tenir rigueur, ayant intérêt de faire sortir promptement l’argent vieux de sa caisse pour le faire travailler, et y étant même forcé pour faire ses payements. D’un autre côté, la valeur de l’espèce nouvelle s’élève pour ainsi dire, parce que le banquier, avec de l’espèce nouvelle , se trouve dans une circonstance où nous allons faire voir qu’il peut, avec un grand avantage, s’en procurer de la vieille. Le change se mettra donc, comme j’ai dit, entre l’espèce nouvelle et l’espèce vieille. Pour lors , les banquiers ont du profit à faire sortir l’espèce vieille de l’État, parce qu’ils se procurent par là le même avantage que donnerait un change réglé sur l’espèce vieille , c’està-dire beaucoup de gros en Hollande ; et qu’ils ont un retour en change, réglé entre l’espèce nouvelle et l’espèce vieille, c’est-à-dire plus bas : ce qui procure beaucoup d’écus en France.

Je suppose que trois livres d’espèce vieille rendent , par le change actuel , quarante-cinq gros , et qu’en transportant ce même écu en Hollande on en ait soixante ; mais , avec une lettre de quarantecinq gros, on se procurera un écu de trois livres en France, lequel, transporté en espèce vieille en Hollande, donnera encore soixante gros : toute l’espèce vieille sortira donc de l’État qui fait la refonte , et le profit en sera pour les banquiers.

Pour remédier à cela , on sera forcé de faire une opération nouvelle. L’État qui fait la refonte enverra lui-même une grande quantité d’espèces vieilles chez la nation qui règle le change ; et , s’y procurant un crédit , il fera monter le change au point qu’on aura , à peu de chose près , autant de gros, par le change , d’un écu de trois livres , qu’on en aurait en faisant sortir un écu de trois livres en espèces vieilles hors du pays. Je dis à peu de chose près } parce que, lorsque le profit sera modique, on ne sera poin t tenté de faire sortir l’espèce , à cause des frais de la voiture et des risques de la confiscation.

Il est bon de donner une idée bien claire de ceci. Le sieur Bernard , ou tout autre banquier que l’État voudra employer, propose ses lettres sur la Hollande, et les donne à un , deux, trois gros plus haut que le change actuel ; il a fait une provision dans les pays étrangers, par le moyen des espèces vieilles qu’il a fait continuellement voiturer : il a donc fait hausser le change au point que nous venons de dire. Cependant, à force de donner de ses lettres il se saisit de toutes les espèces nouvelles,

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