CHAPITRE XY
Du nombre des habitants par rapport aux arts.
Lorsqu’il y a une loi agraire, et que les terres sont également partagées , le pays peut être trèspeuplé, quoiqu’il y ait peu d’arts, parce que chaque citoyen trouve dans le travail de sa terre précisément de quoi se nourrir ; et que tous les citoyens ensemble consomment tous les fruits du pays. Cela était ainsi dans quelques anciennes républiques.
Mais dans nos États d’aujourd’hui, où les fonds de terre sont inégalement distribués , ils produisent plus de fruits que ceux qui les cultivent n’en peuvent consommer; et si l’on y néglige les arts, et qu’on ne s’attache qu’à l’agriculture , le pays ne peut être peuplé. Ceux qui cultivent ou font cultiver ayant des fruits de reste , rien ne les engage à travailler l’année d’ensuite : les fruits ne seraient point consommés par les gens oisifs , car les gens oisifs n’auraient pas de quoi les acheter. Il faut donc que les arts s’établissent, pour que les fruits soient consommés par les laboureurs et les artisans. En un mot, ces Etats ont besoin que beaucoup de gens cultivent au delà de ce qui leur est nécessaire : pour cela, il
* Plupart des propriétaires des fonds de terre , dit Bur- 1 ’ *ro.uvant Pl^s profit en la vente de leur laine que de
leur ble , enfermèrent leurs possessions. Les communes qui mouraient de faim, se soulevèrent : on proposa une loi agraire ; le jeune roi écrivit même là-dessus; on lit des proclamations contre ceux qui avaient renfermé leurs terres. 'Abrégé de l’histoire de la Réforme, pag. 44 et 83.)
faut leur donner envie d’avoir le superflu; mais il n’j, a que les artisans qui le donnent.
Ces machines, dont l’objet est d’abréger l’art , ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre , et qui convienne également à celui qui l’achète et à l’ouvrier qui l’a fait , les machines qui en simplifieraient la manufacture , c’està-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient pernicieuses ; et si les moulins à eau n’étaient pas partout établis , je ne les croirais pas aussi utiles qu’on le dit, parce qu’ils ont fait reposer une infinité de bras , qu’ils ont privé bien des gens de l’usage des eaux , et ont fait perdre la fécondité à beaucoup de terres1.