LETTRE LXVIII
J’allai l’autre jour dîner chez un homme de robe qui m’en avait prié plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses , je lui dis : Monsieur, il me paraît que votre métier est bien pénible. Pas tant que vous vous imaginez , répondit-il : de la manière dont nous le faisons , ce n’est qu’un amusement. Mais comment! n’avez-vous pas toujours la tête remplie des affaires d’autrui ? n’êtes- vous pas toujours occupé de choses qui ne sont point intéressantes? Vous avez raison : ces choses ne sont point intéressantes , car nous nous y intéressons si peu que rien ; et cela même fait que le métier n’est pas si fatigant que vous dites. Quand je vis qu’il prenait la chose d’une manière si dégagée , je continuai , et lui dis : Monsieur, je n’ai point vu votre cabinet. Je le crois , car je n’en ai point. Quand je pris cette charge, j’eus besoin d’argent pour payer mes provisions; Je vendis ma bibliothèque ; et le libraire qui la prit , d’un nombre prodigieux de volumes , ne me laissa que mon livre de raison. Ce n’est pas que je les regrette : nous autres juges ne nous enflons point d’une vaine science.
. Qu’avons-nous à faire de tous ces volumes de lois ? Presque tous les cas sont hypothétiques et sortent de la règle générale. Mais ne serait-ce pas, monsieur, lui dis-je , parce que vous les en faites sortir ? Car enfin pourquoi chez tous les peuples du monde y aurait-il des lois si elles n’avaient pas leur application , et comment peut-on les appliquer si on ne les sait pas ? Si vous connaissiez le Palais , reprit le magistrat, vous ne parleriez pas comme vous faites : nous avons des livres vivants , qui sont les avocats ; ils travaillent pour nous , et se chargent de nous instruire. Et ne se chargent.-ils pas aussi quelquefois de vous tromper ? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas mal de vous garantir de leurs embûches. Ils ont des armes avec lesquelles ils attaquent votre équité : il serait bon que vous en eussiez aussi pour la défendre , et que vous n’allassiez pas vous mettre dans la mêlée , habillé à la légère , parmi des gens cuirassés jusqu’aux dents.
De Paris , le 13 de la lune de Chahban , 17 14.
A Venise.
Tu ne te serais jamais imaginé que je fusse devenu plus métaphysicien que je ne l’étais : cela est pourtant , et tu en seras convaincu quand tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.
Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi sur la nature de Dieu ont dit qu’il était un être souverainement parfait ; mais ils ont extrêmement abusé de cette idée. Us ont fait une énumération de toutes les perfections différentes que l’homme est capable d’avoir et d’imaginer, et en ont chargé l’idée de la Divinité, sans songer que souvent ces attributs s’entr’empêchent , et qu’ils ne peuvent subsister dans un même sujet sans se détruire.
Les poètes d’Occident disent qu’un peintre 1 ayant voulu faire le portrait de la déesse de la beauté , assembla les plus belles Grecques , et prit de chacune ce qu’elle avait de plus gracieux , dont il fit un tout pour ressembler à la plus belle de toutes les déesses. Si un homme en avait conclu qu’elle était blonde et brune , qu’elle avait les yeux noirs et bleus , qu’elle était douce et fière , il aurait passé pour ridicule.
Souvent Dieu manque d’une perfection qui pourrait lui donner une grande imperfection; mais il n’est jamais limité que par lui-même : il est luimême sa nécessité. Ainsi , quoique Dieu soit toutpuissant, il ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes. Souvent même l’impuissance n’est pas dans lui, mais dans les choses relatives; et c’est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.
Ainsi il n’y a point sujet de s’étonner que quelques-uns de nos docteurs aient osé nier la prescience infinie de Dieu, sur ce fondement, qu’elle est incompatible avec sa justice.
Quelque hardie que soit cette idée , la métaphysique s’y prête merveilleusement. Selon ses principes , il n’est pas possible que Dieu prévoie les choses qui dépendent de la détermination des causes libres, parce que ce qui n’est point arrivé n’est point, et par conséquent ne peut être connu ; car le rien , qui n’a point de propriétés, ne peut être aperçu : Dieu ne peut point lire dans une volonté qui n’est point, et voir dans l’âme une chose qui n’existe point en elle; car, jusqu’à ce qu’elle se soit déterminée, cette action qui la détermine n’est point en elle.
1 Zeuxis. Il vivait 400 ans environ avant Jésus-Christ. (P.)
LETTRES PERSANES
L’âme est l’ouvrière de sa détermination ; mais il y a des occasions où elle est tellement indéterminée qu’elle ne sait pas même de quel côté se déterminer. Souvent même elle ne le fait que pour faire usage de sa liberté; de manière que Dieu ne peut voir cette détermination par avance ni dans l’action de l’âme, ni dans l’action que les objets ont sur elle.
Comment Dieu pourrait-il prévoir les choses qui dépendent de la détermination des causes libres ? Il ne pourrait les voir que de deux manières : par conjecture , ce qui est contradictoire avec la prescience infinie ; ou bien il les verrait comme des effets nécessaires qui suivraient infailliblement d’une cause qui les produirait de même , ce qui est encore plus contradictoire : car l’âme serait libre par la supposition; et dans le fait, elle ne le serait pas plus qu’une boule de billard n’est libre de se remuer lorsqu’elle est poussée par une autre.
Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme il fait agir les créatures à sa fantaisie, il connaît tout ce qu’il veut connaître. Mais, quoiqu’il puisse voir tout, il ne se sert pas toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la faculté d’agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou de démériter : c’est pour lors qu’il renonce au droit qu’il a d’agir sur elle, et de la déterminer. Mais quand il veut savoir quelque chose, il le sait toujours, parce qu’il n’a qu’à vouloir qu’elle arrive comme il la voit, et déterminer les créatures conformément à sa volonté. C’est ainsi qu’il tire ce qui doit arriver du nombre des choses purement possibles, en fixant par ses décrets les déterminations futures des esprits , et les privant de la .puissance qu’il leur a donnée d’agir ou de ne pas agir.
Si l’on peut se servir d’une comparaison dans une chose qui est au-dessus des comparaisons , un monarque ignore ce que son ambassadeur fera dans une affaire importante : s’il le veut savoir, il n’a qu’à lui ordonner de se comporter d’une telle manière, et il pourra assurer que la chose arrivera comme il la projette.
L’Alcoran et les livres des Juifs s’élèvent sans cesse contre le dogme de la prescience absolue : Dieu y paraît partout ignorer la détermination future des esprits ; et il semble que ce soit la première vérité que Moïse ait enseignée aux hommes.
Dieu met Adam dans le paradis terrestre , à condition qu’il ne mangera pas d’un certain fruit : précepte absurde dans un être qui connaîtrait les déterminations futures des âmes ; car enfin un tel être 1
peut-il mettre des conditions à ses grâces sans les rendre dérisoires? C’est comme si un homme qui aurait su la prise de Bagdad avait dit à un autre • Je vous donne mille écus1 si Bagdad n’est pas pris. Ne ferait-il pas là une bien mauvaise plaisanterie2?
Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut que nous n’apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connaissons bien que dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur nous ramène à notre faiblesse. S’humilier toujours, c’est l’adorer toujours.
De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.