CHAPITRE XXIV
Changements arrivés en Europe par rapport au nombre des habitants.
Dans l’état où était l’Europe, on n’aurait pas cru qu’elle pût se rétablir, surtout lorsque, sous Clîar-
1 De Moribus Gcrmanorum.
2 II n’y a point de titre là-dessus dans le Digeste; le titre du code n’en dit rien . non dIus que les Novelles.
DE L’ESPRIT DES LOIS
Iemagne, elle ne forma plus qu’un vaste empire. Mais par la nature du gouvernement d’alors , elle se partagea en une infinité de petites souverainetés. Et, comme un seigneur résidait dans son village ou dans sa ville ; qu’il n’était grand , riche , puissant ; que dis-je? qu’il n’était en sûreté que par le nombre de ses habitants , chacun s’attacha avec une attention singulière à faire fleurir son petit pays : ce qui réussit tellement que, malgré les irrégularités du gouvernement , le défaut des connaissances qu’on a acquises depuis sur le commerce, le grand nombre de guerres et de querelles qui s’élevèrent sans cesse , il y eut dans la plupart des contrées d’Europe plus de peuple qu’il n'v en a aujourd’hui.
Je n’ai pas le temps de traiter à fond cette matière ; mais je citerai les prodigieuses armées des croisés , composées de gens de toute espèce. M. Puffendorf dit que, sous Charles IX, il y avait vingt millions d'hommes en France *.
Ce sont les perpétuelles réunions de plusieurs petits États qui ont produit cette diminution. Autrefois chaque village de France était une capitale : il n’y en a aujourd’hui qu’une grande; chaque partie de l'État était un centre de puissance : aujourd’hui tout se rapporte à un centre , et ce centre est , pour ainsi dire , l’État même.