‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 7 sur 1159 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je ne fais point ici d’épître dédicatoire, et je ne demande point de protection pour ce livre : on le lira , s’il est bon ; et , s’il est mauvais , je ne me soucie pas qu’on le lise z.

1 Ce livre, toujours piquant , par la variété des tons, pour le lecteur qui cherche l’amusement, attache souvent par l’importance des objets , le lecteur qui veut s’instruire. Déjà l’auteur s’essaye aux matières de politique et de légisfation, et plusieurs de ces lettres sont de petits traités sur la population , le commerce, les lois criminelles , le droit public : on voit qu’il jette en avant des idées qu’il doit développer ailleurs, et qui sont comme les pierres d’attente d’un édifice. La familiarité épistolaire met

LETTRES PERSANES

J’ai détaché ces premières lettres pour essayer le goût du public : j’en ai un grand nombre d’autres dans mon portefeuille , que je pourrai lui donner dans la suite.

Mais c’est à condition que je ne serai pas connu : car, si l’on vient à savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connais une femme qui marche assez bien, mais qui boite dès qu’on la regarde. C’est assez des défauts de l’ouvrage, sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si l’on savait qui je suis , on dirait : Son livre jure avec son caractère ; il devrait employer son temps à quelque chose de mieux , cela n’est pas digne d’un homme grave. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions , parce qu’on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.

Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble. Comme ils me regardaient comme un homme d’un autre monde , ils ne me cachaient rien. En effet, des gens transplantés de si loin ne pouvaient plus avoir de secrets. Ils me communiquaient la plupart de leurs lettres ; je les copiai. J’en surpris même quelquesunes , dont ils se seraient bien gardés de me faire confidence , tant elles étaient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.

Je ne fais donc que l’office de traducteur : toute ma peine a été de mettre l’ouvrage à nos mœurs. J’ai soulagé le lecteur du langage asiatique autant que je l’ai pu, et l’ai sauvé d’une infinité d’expressions sublimes qui l’auraient ennuyé jusque dans les nues.

Mais ce n’est pas tout ce que j’ai fait pour lui. J’ai retranché les longs compliments , dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que nous ; et j’ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre deux amis.

Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils de lettres avaient fait de même, ils auraient vu leur ouvrage s’évanouir.

Il y a une chose qui m’a souvent étonné ; c’est de voir ces Persans quelquefois aussi instruits que moi-même des mœurs et des manières de la nation , jusqu’à en connaître les plus fines circonstances , et à remarquer des choses qui , je suis sûr, ont échappé à bien des Allemands qui ont voyagé en France. J’attribue cela au long séjour qu’ils y ont fait : sans compter qu’il est plus facile à un Asiatique de s’instruire des mœurs des Français dans un an , qu’il ne l’est à un Français de s’instruire des mœurs des Asiatiques dans quatre; parce que les uns se livrent autant que les autres se communiquent peu.

L’usage a permis à tout traducteur, et même au plus barbare commentateur, d’orner la tête de sa version ou de sa glose du panégyrique de l’original, et d’en relever l’utilité, le mérite et l’excellence. Je ne l’ai point fait : on en

naturellement enjeu son talent pour la plaisanterie , qu’il maniait aussi bien que le raisonnement. L’ironie est dans ses mains une arme qu’il fait servir à tout , même contre l’inquisition ; et alors elle est assez amère pour tenir lieu d’indignation. Il peint a grands traits les mœurs serviles des États despotiques, et cette jalousie particulière aux harems d’Orient , toujours humiliante et forcenée , soit dans le maître , qui veut être aimé comme on veut être obéi; soit dans les femmes esclaves, qui se disputent un homme, et non pas un amant. Il sait intéresser et toucher dans l’histoire des Troglodytes, et cet intérêt n’est pas celui d’aventures romanesques : c’en est un plus rare , plus original , et plus difficile à produire , celui qui nait de la peinture des vertus sociales mises en action , et nous en fait sentir le charme et le besoin. (L. H.)

devinera facilement les raisons. Une des meilleures est que ce serait une chose très-ennuyeuse, placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de lui-même , je veux dire une préface.

LETTRE I

USBEK A SON AMI RUSTAN

A Ispahan.

Nous n’avons séjourné qu’un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur le tombeau de la vierge 1 qui a mis au monde douze prophètes , nous nous remîmes en chemin , et hier vingt-cinquième jour de- notre départ d’Ispahan, nous arrivâmes à Tauris.

Rica et moi sommes peut-être les premiers parmi les Persans que l’envie de savoir ait fait sortir de leur pays , et qui aient renoncé aux douceurs d’une vie tranquille pour aller chercher laborieusement la

sagesse.

Nous sommes nés dans un royaume florissant; mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances , et que la lumière orientale dût seule nous éclairer.

Mande-moi ce que l’on dit de notre voyage ; ne me flatte point : je ne compte pas sur un grand nombre d’approbateurs. Adresse ta lettre à Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois assuré qu’en quelque lieu du monde où je sois , tu as un ami fidèle.

De Tauris, le 15 de la lune de Saphar 2 , 1711.

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