CHAPITRE XIX
Que c’est moins la vérité ou la fausseté d’un dogme qui le rend utile ou pernicieux aux hommes dans l’état civil, que l’usage ou l’abus que l’on en fait.
Les dogmes les plus vrais et les plus saints peuvent avoir de très-mauvaises conséquences lorsqu’on ne les lie pas avec les principes de la société ; et, au contraire, les dogmes les plus faux en peuvent avoir d’admirables lorsqu’on fait qu’ils se rapportent aux mêmes principes.
La religion de Confucius nie l’immortalité de l’âme6; et la secte de Zénon ne la croyait pas. Qui
1 De Moribus Germanorum.
2 Recueil des Voyages qui ont servi à V établissement de la compagnie des Indes, tom. VII, pag. 303. Voyez aussi les Mémoires du comte de Forbin , et ce qu’il dit sur les Macassars.
6 Platon, des Lois, liv. IX.
4 Voyez la tragédie d 'Œdipe à Colonne.
J? a’ f es L?lsl Uv‘ Ix- ~ Dans l’ancienne Grèce, on se de^eur^tpr6 hf vie!" ^ sles homicides. Il n’était pas permis
Un philosophe chinois argumente ainsi contre la doctrine
le dirait? ces deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société. La religion des Tao et desFoé croit l’immortalité de l’âme; mais de ce dogme si saint ils ont tiré des conséquences affreuses.
Presque partout le monde, et dans tous les temps, l’opinion de l’immortalité de l’âme, mal prise, a engagé les femmes, les esclaves, les sujets, les amis, à se tuer, pour aller servir dans l’autre monde l’objet de leur respect ou de leur amour. Cela était ainsi dans les Indes occidentales; cela était ainsi chez les Danois 1 ; et cela est encore aujourd’hui au Japon2, à Macassar3, et dans plusieurs autres endroits de la terre.
Ces coutumes émanent moins directement du dogme de l’immortalité de l’âme que de celui de la résurrection des corps : d’où l’on a tiré cette conséquence , qu’après la mort un même individu aurait les mêmes besoins , les mêmes sentiments , les mêmes passions. Dans ce point de vue , le dogme de l’immortalité de l’âme affecte prodigieusement les hommes , parce que l’idée d’un simple changement de demeure est plus à la portée de notre esprit, et flatte plus notre cœur, que l’idée d’une modification nouvelle.
Ce n’est pas assez pour une religion d’établir un dogme, il faut encore qu’elle le dirige. C’est ce qu’a fait admirablement bien la religion chrétienne à l’égard des dogmes dont nous parlons : elle nous fait espérer un état que nous croyions , non pas un état que nous sentions , ou que nous connaissions ; tout, jusqu’à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles.