CHAPITRE XXIII
Des fêtes.
Quand une religion ordonne la cessation du travail, elle doit avoir égard aux besoins des hommes, plus qu’à la grandeur de l’être qu’elle honore.
C’était à Athènes 1 un grand inconvénient que le trop grand nombre de fêtes. Chez ce peuple dominateur, devant qui toutes les villes de la Grèce devaient porter leurs différends, on ne pouvait suffire aux affaires.
Lorsque Constantin établit que l’on chômerait le dimanche , il fit cette ordonnance pour les villes 2 , et non pour les peuples de la campagne : il sentait que dans les villes étaient lés travaux utiles, et dans les campagnes les travaux nécessaires.
Par la même raison , dans les pays qui se maintiennent par le commerce, le nombre des fêtes doit être relatif à ce commerce même. Les pays protestants et les pays catholiques sont situés de manière que l’on a plus besoin de travail dans les premiers que dans les seconds 3 : la suppression des fêtes convenait donc plus aux pays protestants qu’aux pays catholiques 4.
1 Xénophon , de la République d’Athènes.
2 Leg. 3 , cod. de Feriis. Cette loi n’était faite sans doute que pour les païens.
3 Les catholiques sont plus vers le midi , et les protestants vers le nord.
4 Lorsque l’Europe entière suivait la même religion , le nombre des fêtes était égal dans tous les royaumes. Les ouvriers anglais, hollandais, suédois, danois, allemands, suisses, demeuraient oisifs autant de jours dans l’année que les ouvriers français; et comme les forces et les richesses ne sont grandes ou petites, fortes ou faibles que par comparaison , toute l’Europe était au pair pour le temps qui s’employait à l’industrie et à la main-d’œuvre, et les bénéfices qui en procèdent étaient par conséquent en égalité de proportion.
Mais, depuis l’établissement de la religion protestante, cette égalité se trouve détruite , et la balance affaiblie de plus d’un septième à notre préjudice , attendu que cette religion permet dans l’année au moins cinquante jours de travail plus que la catholique; et comme la marchandise doit supporter tous les frais de la matière et de l’industrie , elle supporte la subsistance de l’ouvrier pendant ces jours d’inaction : ,d’où il suit que lorsque nous vendons une marchandise de nos fabriques pour un certain prix , les protestants , toutes choses égales , peuvent la donner à beaucoup meilleur marché, avec profit égal pour l’ouvrier; en sorte qu’un commerçant qui a un avantage si considérable sur son concurrent doit nécessaire* ment l’écraser à la longue.
Quelques évêques pensant sainement et informés que l’oisiveté devenait une source de libertinage pendant ces fêtes, en ont supprimé quelques-unes dans leurs diocèses ; mais ils sont demeurés encore bien loin de ce que l’utilité publique exigerait à cet égard.
Pendant que nos boutiques sont fermées , que les ateliers sont abandonnés , que le jeu ou le vin consomment le salaire de nos ouvriers , et souvent le nécessaire de leurs nombreuses familles qui périssent de misère; qu’ils se querellent, qu’ils se battent, et que par leurs excès ils se mettent hors d’état de
DE L’ESPRIT DES LOIS
Dampierre 1 remarque que les divertissements des peuples varient beaucoup selon les climats. Comme les climats chauds produisent quantité de fruits délicats, les barbares, qui trouvent d’abord le nécessaire , emploient plus de temps à se divertir. Les Indiens des pays froids n’ont pas tant de loisir; il faut qu’ils pêchent et chassent continuellement : il y a donc chez eux moins de danses , de musique et de festins; et une religion qui s’établirait chez ces peuples devrait avoir égard à cela dans l’institution des fêtes.