CHAPITRE XV
De la propagation de la religion.
Tous les peuples d’Orient, excepté les mahométans , croient toutes les religions en elles-mêmes indifférentes. Ce n’est que comme changement dans le gouvernement qu’ils craignent l’établissement d’une autre religion. Chez les Japonais, où il y a plusieurs sectes , et où l’État a eu si longtemps un chef ecclésiastique, on ne dispute jamais sur la religion 3. Il en est de même chez les Siamois 4. Les Calmouks font plus : ils se font une affaire de conscience de souffrir toutes sortes de religions 5. ACalicut, c’est une maxime d’État que toute religion est bonne 6.
Mais il n’en résulte pas qu’une religion apportée d’un pays très-éloigné , et totalement différent de climat, de lois, de mœurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devrait fui promettre. Cela est surtout vrai dans les grands empires despotiques : on tolère d’abord les étrangers, par-
1 Liv. VII , chap. xm.
2 L’édition de 1758 , et toutes celles qui ont été faites postérieurement, portent irctfi'wmZa. Nous avons rétabli l’expres' sion de Montesquieu. (P.)
3 Voyez Kempfer.
4 Mémoires du comte de Forbin.
5 Histoire des Tattars, partie V.
* Voyage de François Pirard , chap. xxv. (H.)
DE L’ESPRIT DES LOIS
ce qu’on ne fait point d’attention à ce qui ne paraît pas blesser la puissance du prince ; on y est dans une ignorance extrême de tout. Un Européen peut se rendre agréable par de certaines connaissances qu’il procure : cela est bon pour les commencements; mais sitôt que l’on a quelque succès, que quelque dispute s’élève , que les gens qui peuvent avoir quelque intérêt sont avertis; comme cet État , par sa nature , demande surtout la tranquillité, et que le moindre trouble peut le renverser, on proscrit d’abord la religion nouvelle et ceux qui l’annoncent : les disputes entre ceux qui prêchent venant à éclater, on commence à se dégoûter d’une religion dont ceux mêmes qui la proposent ne conviennent pas.