‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 934 sur 1159 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Louis le Débonnaire.

Auguste , étant en Égypte , fit ouvrir le tombeau d’Alexandre. On lui demanda s’il voulait qu’on ouvrît ceux des Ptolémées : il dit qu’il avait voulu voir le roi, et non pas les morts 2. Ainsi , dans l’histoire de cette seconde race, on cherche Pépin et Charlemagne : on voudrait voir les rois , et non pas les morts.

Un prince, jouet de ses passions, et dupe de ses vertus mêmes; un prince qui ne connut jamais sa force ni sa faiblesse ; qui ne sut se concilier ni la crainte ni l’amour ; qui , avec peu de vices dans le cœur, avait toutes sortes de défauts dans l’esprit, prit en main les rênes de l’empire que Charlemagne avait teiues.

Dans le temps que l’univers est en larmes pour la mort de son père; dans cet instant d’étonnement , où tout le monde demande Charles , et ne le trouve plus ; dans le temps qu’il hâte ses pas pour aller remplir sa place, il envoie devant lui des gens affidés pour arrêter ceux qui avaient .contribué au désordre de la conduite de ses sœurs. Cela causa de sanglantes tragédies 3 : c’étaient des imprudences bien précipitées. Il commença à venger les crimes domestiques avant d’être arrivé au palais , et à révolter les esprits avant d’être le maître.

Il fit crever les yeux à Bernard, roi d’Italie, son

1 Par exemple , la défense aux juges royaux d’entrer dans le territoire pour exiger les freda et autres droits. J’en ai beaucoup parlé au livre précédent.

2 Conditorium et corpus magni Alexandri cum prolatum e pénétrait subjecisset ( Augustus ) oculis, corona aurea im- Toosita acjloribus aspersis veneratus est : consullusque num et Ptolemœum inspicere vellet, « regem se voluisse ait videre , non mortuos. » Sueton , in August. cap. xvm. Voyez le même fait rapporté dans Dion, liv. LI , chap. xvi.

3 L auteur incertain de la Vie de Louis le Débonnaire , dans le recueil de Duchesne , tom. Il , pag. 295

neveu, qui était venu implorer sa clémence, et qui mourut quelques jours après : cela multiplia ses ennemis. La crainte qu’il en eut le détermina à faire tondre ses frères ; cela en augmenta encore le nombre. Ces deux derniers articles lui furent bien reprochés 1 : on ne manqua pas de dire qu’il avait violé son serment, et les promesses solennelles qu’il avait faites à son père le jour de son couronnement 2.

Après la mort de l’impératrice Hirmengarde, dont il avait trois enfants, il épousa Judith : il en eut un fils ; et bientôt , mêlant les complaisances d’un vieux mari avec toutes les faiblesses d’un vieux roi , il mit un désordre dans sa famille, qui entraîna la chute de la monarchie.

Il changea sans cesse les partages qu’il avait faits à ses enfants. Cependant ces partages avaient été confirmés tour à tour par ses serments , ceux de ses enfants, et ceux des seigneurs. C’était vouloir tenter la fidélité de ses sujets; c’était chercher à mettre de la confusion , des scrupules et des équivoques dans l'obéissance ; c’était confondre les droits divers des princes, dans un temps surtout où, les forteresses étant rares , le premier rempart de l’autorité était la foi promise et la foi reçue.

Les enfants de l’empereur, pour maintenir leurs partages, sollicitèrent le clergé, et lui donnèrent des droits inouïs jusqu’alors. Ces droits étaient spécieux ; on faisait entrer le clergé en garantie d’une chose qu’on avait voulu qu’il autorisât. Agobard représenta à Louis le Débonnaire qu’il avait envoyé Lothaire à Rome pour le faire déclarer empereur; qu’il avait fait des partages à ses enfants, après avoir consulté le ciel par trois jours de jeûnes et de prières 3. Que pouvait faire un prince superstitieux , attaqué d’ailleurs par la superstition même? On sent quel échec l’autorité souveraine reçut deux fois par la prison de ce prince et sa pénitence publique. On avait voulu dégrader le roi , on dégrada la royauté.

On a d’abord de la peine à comprendre comment un prince qui avait plusieurs bonnes qualités , qui ne manquait pas de lumières, qui aimait naturellement le bien , et , pour tout dire enfin , le fils de Charlemagne , pût avoir des ennemis si nombreux, si violents , si irréconciliables , si ardents à l’offenser, si insolents dans son humiliation, si déterminés

1 Voyez le procès-verbal de sa dégradation , dans le recueil de Duchesne, tom. II, pag. 333.

2 II lui ordonna d’avoir pour ses sœurs , ses frères et ses- neveux, une clémence sans bornes, indeficieniem misericordiam. ( Tégan , dans le recueil de Duchesne , tom. II , p- 276.)

3 Voyez ses lettres.

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