ÉCLAIRCISSEMENTS
SUR
L’ESPRIT DES LOIS
Quelques personnes ont fait cette objection : « Dans le livre de V Esprit des Lois , c’est l’honneur ou la crainte qui sont le principe de certains gouvernements, non pas la vertu; et la vertu n’est le principe que de quelques autres : donc les vertus chrétiennes ne sont pas requises dans la plupart des gouvernements. »
Yoici la réponse : l’auteur a mis cette note au chapitre cinquième du livre troisième : « Je parle ici de la vertu politique, qui est la vertu morale, dans le sens qu’elle se dirige au bien général ; fort peu des vertus morales particulières, et point du tout de cette vertu qui a du rapport aux vérités révélées. » Il y a au chapitre suivant une autre note qui renvoie à celle-ci; et aux chapitres deuxième et troisième du livre cinquième , l’auteur a défini sa vertu, X amour
de la patrie. 11 définit l’amour de la patrie, X amour de i égalité et de la frugalité. Tout le livre cinquième repose sur ces principes. Quand un écrivain a défini un mot dans son ouvrage; quand il a donné , pour me servir de cette expression, son dictionnaire, ne faut-il pas entendre ses paroles suivant la signification qu’il leur a donnée?
Le mot de vertu , comme la plupart des mots de toutes les langues, est pris dans diverses acceptions ; tantôt il signifie les vertus chrétiennes, tantôt les vertus païennes ; souvent une certaine vertu chrétienne, ou bien une certaine vertu païenne; quelquefois la force; quelquefois , dans quelques langues, une certaine capacité pour un art ou de certains arts. C’est ce qui précède ou ce qui suit ce mot , qui en fixe la signification. Ici , l’auteur a fait plus, il a donné plusieurs fois sa définition. On n’a donc fait lWection que parce qu’on a lu l’ouvrage avec trop de rapidité.
L’auteur a dit , au livre deuxième , chapitre troisième : « La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n’a point de part à la puissance est si petite et si pauvre que la partie dominante n’a aucun intérêt à l’opprimer. Ainsi, quand Antipater établit à Athènes que ceux qui n’auraient pas deux mille drachmes seraient exclus du droit de suffrage 1 , il forma la meilleure aristocratie qui fût possible; parce que ce cens était si petit, qu’il n’excluait que peu de gens , et personne qui eût quelque considération dans la cité. Les familles aristocratiques doivent donc être peuple autant qu’il est possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite ; et elle le deviendra moins à mesure qu’elle approchera de la monarchie. »
Dans une lettre insérée dans le journal de Trévoux, du mois d’avril 1749, on a objecté à l’auteur sa citation même. On a, dit-on, devant les yeux l’endroit cité : et on y trouve qu’il n’y avait que neuf mille personnes qui eussent le cens prescrit par Antipater ; qu’il y en avait vingt-deux mille qui ne l’avaient pas : d’où l’on conclut que l’auteur applique mal ses citations ; puisque , dans cette république d’Antipater, le petit nombre était dans ie cens , et que le grand nombre n’y était pas.
RÉPONSE
Il eût été à désirer que celui qui a fait cette critique eût fait plus d’attention, et à ce qu’a dit l’auteur, et à ce qu’a dit Diodore.
1 Diodore, liv. XVIII, page 601 , édit, de Rhodoman.
DEFENSE DE L’ESPRIT DES LOIS
1° Il n'y avait point vingt-deux mille personnes qui n’eussent pas le cens dans la république d’Antipater : les vingt-deux mille personnes dont parle Diodore furent reléguées et établies dans la Thrace : et il ne resta pour former cette république que les neuf mille citoyens qui avaient le cens , et ceux du bas peuple qui ne voulurent pas partir pour la Thrace. Le lecteur peut consulter Diodore.
2° Quand il serait resté à Athènes vingt-deux mille personnes qui n’auraient pas eu le cens , l’objection n’en serait pas plus juste. Les mots de grand et de petit sont relatifs : neuf mille souverains dans un État font un nombre immense ; et vingt-deux mille sujets dans le même État font un nombre infiniment petit.