‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 980 sur 1159 · POLITIQUE DES ROMAINS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DES ROMAINS

de grand pontife , étaient des magistratures ; ceux qui en étaient revêtus étaient membres du sénat, et par conséquent n’avaient pas des intérêts différents de ceux de ce corps. Bien loin de se servir de la superstition pour opprimer la république, ils l’employaient utilement à la soutenir. « Dans notre ville , dit Cicéron 1 , les rois , et les magistrats qui leur ont succédé , ont toujours eu un double caractère , et ont gouverné l’État sous les auspices de la religion. »

Les duumvirs avaient la direction des choses sacrées : les quindécemvirs avaient soin des cérémonies de la religion , gardaient les livres des sibylles ; ce que faisaient auparavant les décemvirs et les duumvirs. Ils consultaient les oracles lorsque le sénat l’avait ordonné, et en faisaient le rapport, y ajoutant leur avis; ils étaient aussi commis pour exécuter tout ce qui était prescrit dans les livres des sibylles, et pour faire célébrer les jeux séculaires : de manière que toutes les cérémonies religieuses passaient par les mains des magistrats.

Les rois de Rome avaient une espèce de sacerdoce. Il y avait de certaines cérémonies qui ne pouvaient être faites que par eux. Lorsque les Tarquins furent chassés, on craignait que le peuple s’aperçût de quelque changement dans la religion ; cela fit établir un magistrat appelé rex sacrorum, qui , dans les sacrifices, faisait les fonctions des anciens rois , et dont la femme était appelée regina sacrorum. Ce fut le seul vestige de royauté que les Romains conservèrent parmi eux. Les Romains avaient cet avantage , qu’ils avaient pour législateur le plus sage prince dont l’histoire profane ait jamais parlé : ce grand homme ne chercha pendant tout son règne qu’à faire fleurir la justice et l’équité, et il ne fit pas moins sentir sa modération à ses voisins qu’à ses sujets. Il établit les fécialiens, qui étaient des prêtres sans le ministère desquels on ne pouvait faire ni la paix ni la guerre. Nous avons encore des formulaires de serments faits par ces fécialiens, quand on concluait la paix avec quelque peuple. Dans celle que Rome conclut avec Albe, un fécialien dit, dans Tite-Live : « Si le peuple romain est le premier à s’en départir, publico consilio dolove malo , qu’il prie Jupiter de le frapper comme il va frapper le cochon qu’il tenait dans ses mains ; » et aussitôt il l’abattit d’un coup de caillou.

Avant de commencer la guerre , on envoyait un

1 « Apud veteres, qui rerurn potiebantur, iidem auguria

tenebant, ut testis est nostra civitcis , in qua et reges, augu-

res, et postea privât i codent sacerdolio prœditi rempublicam rehgwnum, auctoritale rexerunt. » (De Divinatione,

de ces fécialiens faire ses plaintes au peuple qui avait porté quelque dommage à la république. 11 lui donnait un certain temps pour se consulter, et pour chercher les moyens de rétablir la bonne intelligence. Mais si on négligeait de faire l’accommodement , le fécialien s’en retournait , et sortait des terres de ce peuple injuste, après avoir invoqué contre lui les dieux célestes et ceux des enfers : pour lors le sénat ordonnait ce qu’il croyait juste et pieux. Ainsi les guerres ne s’entreprenaient jamais à la hâte, et elles ne pouvaient être qu’une suite d’une longue et mûre délibération.

La politique qui régnait dans la religion des Romains se développa encore mieux dans leurs victoires. Si la superstition avait été écoutée, on aurait porté chez les vaincus les dieux des vainqueurs; on aurait renversé leurs temples; et, en établissant un nouveau culte , on leur aurait imposé une servitude plus rude que la première. On fit mieux : Rome se soumit elle-même aux divinités étrangères ; elle les reçut dans son sein ; et par ce lien , le plus fort qui soit parmi les hommes, elle s’attacha des peuples qui la regardèrent plutôt comme le sanctuaire de la religion que comme la maîtresse du monde.

Mais, pour ne point multiplier les êtres, les Romains , à l’exemple des Grecs , confondirent adroitement les divinités étrangères avec les leurs : s’ils trouvaient dans leurs conquêtes un dieu qui eût du rapport à quelqu’un de ceux qu’on adorait à Rome , ils l’adoptaient, pour ainsi dire, en lui donnant le nom de la divinité romaine, et lui accordaient, si j’ose me servir de cette expression , le droit de bourgeoisie dans leur ville. Ainsi, lorsqu’ils trouvaient quelque héros fameux qui eût purgé la terre de quelque monstre, ou soumis quelque peuple barbare, ils lui donnaient aussitôt le nom d’Hercule. « Nous avons percé jusqu’à l’Océan, dit Tacite 1 , et nous y avons trouvé les colonnes d’Hercule , soit qu’Hercule y ait été , soit que nous ayons attribué à ce héros tous les faits dignes de sa gloire. »

Yarron a compté quarante-quatre de ces dompteurs de monstres; Cicéron 2 n’en a compté que six, vingt-deux Muses, cinq Soleils, quatre Vulcains, cinq Mercures, quatre Apollons, trois Jupiters.

Eusèbe va plus loin 3; il compte presque autant de Jupiters que de peuples.

1 « Ipsum, quinetiam Oceanum ilia tentavimus ; et superesse adhuc Herculis columnas fama vulgavit, sive adiit Hercules, sive quklquid ubique magnificum est in claritatem ejnp referre consensimus. » (De Moribus Germanor. chap. xxxiv.)

2 De Natura deorum, lib. III.

3 Prœparatio evangelica, lib. III.

DANS LA RELIGION

Les Romains, qui n’avaient proprement d’autre divinité que le génie de la république, ne faisaient point d’attention au désordre et à la confusion qu’ils jetaient dans la mythologie : la crédulité des peuples , qui est toujours au-dessus du ridicule et de l’extravagant, réparait tout.

DISCOURS

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