PRONONCÉ LE 24 JANVIER
Messieurs ,
En m’accordant la place de M. de Sacy, vous avez moins appris au public ce que je suis que ce que je dois être.
Vous n’avez pas voulu me comparer à lui, mais me le donner pour modèle.
Fait pour la société , il y était aimable , il y était utile : il mettait la douceur dans les manières , et la sévérité dans les mœurs.
Il joignait à un beau génie une âme plus belle encore : les qualités de l’esprit n’étaient chez lui que dans le second ordre; elles ornaient le mérite, mais ne le faisaient pas.
Il écrivait pour instruire ; et , en instruisant , il se faisait toujours aimer. Tout respire dans ses
ouvrages la candeur et la probité; le bon naturel s’y fait sentir : le grand homme ne s’y montre jamais qu’avec l’honnête homme.
Il suivait la vertu par un penchant naturel, et il s’y attachait encore par ses réflexions. Il jugeait qu’ayant écrit sur la morale , il devait être plus difficile qu’un autre sur ses devoirs ; qu’il n’y avait point pour lui de dispenses , puisqu’il avait donné les règles ; qu’il serait ridicule qu’il n’eût pas la force de faire des choses dont il avait cru tous les hommes capables ; qu’il abandonnât ses propres maximes , et que dans chaque action il eût en même temps à rougir de ce qu’il aurait fait et de ce qu’il aurait dit.
Avec quelle noblesse n’ exerçait-il pas sa profession! tous ceux qui avaient besoin de lui devenaient ses amis. Il ne trouvait presque pour récompense, à la fin de chaque jour, que quelques bonnes actions de plus. Toujours moins riche, et toujours plus désintéressé , il n’a presque laissé à ses enfants que l’honneur d’avoir eu un si illustre père.
Vous aimez, Messieurs, les hommes vertueux ; vous ne faites grâce au plus beau génie d’aucune qualité du cœur; et vous regardez les talents sans la vertu comme des présents funestes, uniquement propres à donner de la force ou un plus grand jour à nos vices.
Et par là vous êtes bien dignes de ces grands protecteurs qui vous ont confié le soin de leur gloire, qui ont voulu aller à la postérité, mais qui ont voulu y aller avec vous.
Bien des orateurs et des poètes les ont célébrés; mais il n’y a que vous qui ayez été établis pour leur rendre, pour ainsi dire, un culte réglé.
Pleins de zèle et d’admiration pour ces grands hommes , vous les rappelez sans cesse à notre mémoire. Effet surprenant de l’art! vos chants sont continuels, et ils nous paraissent toujours nouveaux.
Vous nous étonnez toujours quand vous célébrez ce grand ministre 1 qui tira du chaos les règles de la monarchie; qui apprit à la France le secret de ses forces, à l’Espagne celui de sa faiblesse; ôta à l’Allemagne ses chaînes , lui en donna de nouvelles , brisa tour à tour toutes les puissances , et destina , pour ainsi dire , Louis le Grand aux grandes choses qu’il fit depuis.
Vous ne vous ressemblez jamais dans les éloges que vous faites de ce chancelier 2 qui n’abusa de la confiance des rois, ni de l’obéissance des peuples, et qui , dans l’exercice de la magistrature , fut sans
1 Richelieu
2 Seguier.