‹ Œuvres complètes de Octave Crémazie [microforme]Chapitre 27 sur 34 · PANORAMA NN RE PES POÉSIES · texte numérisé non relu

PANORAMA NN RE PES POÉSIES

“ Pour chasser de son âme “ Un remords trop cuisant, “ Pour ranimer la flamme

“ D’un amour expirant,

“ Souvent ses mains funestes ‘ Brisent ces deux bonheurs, ‘ Ces deux rayons célestes, ‘“ Les oiseaux et les fleurs.

“ Douces fleurs embaumées “ Souriant au ciel bleu !

“#0 fleurs ! à fleurs formées “ D'un sourire de Dieu !

“ Oiseaux, troupe bénie, “ Orchestre éblouissant, “ De la lyre infinie

“ Echo si ravissant !

“ Voix qui semblez descendre ‘“ Du palais d’Ariel,

“ L'ange pour vous entendre “ Se penche au bord du ciel!

‘# Voix de la haute sphère, “ Oiseaux harmonieux,

“ Qui portez à la terre

“ Un souvenir des cieux !

‘“ Moi, dans ce monde étrange ‘ Qu'on nomme le tombeau,

“ Seul, aujourd’hui je venge

*“ Et la fleur et l'oiseau.

“ Cet homme dont le crime “ Fut le premier berceau,

“ Est ici ma victime

‘“ Et je suis son bourreau.

‘“ Sombres voix de la terre, “ Clairons du désespoir, “ Sanglots du cimetière, “ Spectres mornes du soir;

‘ Fanfares infernales

‘“ Des damnés rugissants,

‘“ Qui montez en spirales

‘# Du fond des lacs brülants ;

“ Lyres de la vengeance, “ Orchestre de l'enfer,

“ Célébrez l'alliance

‘# Du cadavre et du Ver!”

LE MORT

“ Spectres !... Enfer !...Damnés !...Rêve-t-on dans ia tombe ? “ Est-ce un cri du vautour dévorant la colombe

“ Qu'il vient d’arracher à son nid ?

‘“ L’œil de Satan semblait étinceler dans l'ombre ‘“ Quand s'élevait ce chant inénarrable et sombre ‘ Comme un cauchemar infini.

“ O0 Ver! d’où viens-tu donc ? quel être corruptible “ Pour la première fois a vu ton œil terrible “ S'ouvrir aux ombres de l'horreur ?

“ Sentinelle placée au seuil de la souffrance, ‘ As-tu pour mission de chasser l'espérance “ Et de me garder la douleur ?

‘“ Es-tu né seulement pour semer l’épouvante, ‘“ Les angoisses sans nom dans la fosse béante “ Qui nous reçoit après la mort ?

“ Montes-tu de l’enfer ? descends-tu de la terre, ‘# O maitre souverain de ce lieu de misère “ Où jamais la douleur ne dort?”

LE VER

‘“ Avec ton premier crime, homme! je pris naissance, ‘ Je suis presque aussi vieux que toi;

“Tu m’appelais remords, ou bien la conscience, ‘“ Et maintenant je suis le Roi !

‘ Homme! quand tu vivais je n'étais qu’une idée “ Sommeillant au fond de ton cœur;

“ Cette idée aujourd'hui, par la mort fécondée, “ A pris un corps dans ta douleur.

“ Dans co concert étrango où les chants de la vie “Te semblaient des cris do bonheur, “Tu n'entendais jamais de ma voix affaiblie “ Vibrer lo reproche vengour.

“ Ces cris des passions, d'amour où de vengeance, ‘“ Sont étouftés sous ton lincoul ;

“ Ma voix s'élève ici dans touie sa puissance, “ Car aujourd'hui je parle seul.

“ L'amour, ce mot sonore aussi trompeur qu'un songe, ‘“ La gloire, ce beau rêve d'or,

# L'amitié des humains, cet impudent mensonge, “ La fortune, ce vain trésor;

‘Toutes cos voix d'en haut où tu pauvre existence “ Cherchait uno fausse clarté,

“ Oui, ces voix garderont pour toujours le silence “ Devant ma fauve majesté,

“Aux rôves qui chantaiont dans ton âme ravie “ Dis donc un éternel adieu ;

“ Car la mort a donné ces deux parts de ta vie, “Ton corps au Ver, ton âme à Dieu.

‘ Et ton corps, je le prends ; aujourd’hui c'est mu fête, “ Le jour de rétribution.….

“ Jo lo reçois enfin ce prix de wa conquûte, “ J'on viens prondre possession |!”

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LI MORT

“ Soumis comme un 6selave à ta touto-pnissance, # Pourquoi me frappes-tu, quand soul et sans défense “Jo no suis plus bon qu'à souffrir?

‘ Quel mal t'ai-je donc fait, pour que toujours ta haine

‘ Mo torture lo cœur? Ah! pour briser machatne

“Je ne poux plus même mourir!"

LE VER

‘ Que t'avait fait l'oisoan, cette lyre qui chante Un hymno doux et solennel ?

‘Que t'avait fait la flour, la flour frêle ot charmante “ Koflétant los splendours du ciel?

Pourtant tu la brisais dans ta course insonséo, # Comme un enfant brise un jouot,

Et tu foulais aux pieds la pauvre délaisséo, “Sans lui donner même un regret,

‘ Courbé par le malhour, isolé, sans défense, “Quand tu marchais silencieux

‘Et cherchais on pleurant, pour calmer ta souffrance, “Un rayon d'espoir dans les cioux,

“Que faisaient tos amis, tes amis de la terre, “ Qu'autrofois nourrissait ta main?

“ Do leurs traits acérés augmontant ta misère, “Ts te frappaiont de leur dédain !

# En torturant ton corps, moi le Ver, moi le Maître, “Ton corps qui fut mon ennemi,

# En rendant au néant cette part de ton être, # Q mort, je suis bien ton ami!

“ Car cette mort du mort, de cette chair flétrie “ Que ton âme vient de quitter,

“ C’est le dernier rayon du soleil de la vie, “ Puisque souffrir c’est exister.”

Mais ici du vieux mort la voix faible, indécise, Se tut; puis on le vit, frissonnant sous la brise, Rajuster son linceul déchiré par le vent ; Sur sa main décharnée il appuya sa tête Comme pour reposer sa pensée inquiète ; Puis il reprit bientôt son récit émouvant,

—“ Ils parlèrent encor les deux causeurs funèbres, “ Ils parlèrent longtemps, et l'écho des ténèbres

“ Aux tombeaux apportait les notes de leur chant. “ Mais bientôt cependant un solennel silence

“ Remplacça ce duo d'angoisse et de vengeance,

“ Puis le cri seul du Ver s’éleva triomphant,

“ Horrible fut ce cri. Se levant dans ma bière,

“ Tous mes vers, révoillés à ce cri de leur frère,

“ Répondirent soudain en torturant ma chair,

“ Et de tous les tombeaux une clameur immense “ De douleur et d’effroi, d'horreur et de souffrance, “ S'éleva comme un chant qui monte de l'enfer.”

Et le vieux mort se tut. La lune haute et pâle, Iluminant le ciel de ses rayons d’opale Eclairait les trois morts de ses douces clartés, Le chemin Saint-Louis était désert et morne ; Un lugubre corbeau, posé sur une borne, Salua les passants de ses cris attristés,

Montmorency roulait ses vagues mugissantes ;

Les bruits mystérieux des forêts ondoyantes Semblaient le chant lointain d’une immense douleur ; Et les chantres des bois, cachés dans le feuillage, Avaient pour ce soir-là changé leur doux ramage Pour le cri fauve et dur qu'inspire la terreur,

Les trois morts s’en allaient suivant la même voie ; Attiré par leur chair, seul, un oiseau de proie,

Des yeux ardents cherchait l'instant de les saisir. ‘Les arrêtant soudain dans leur marche tremblante, La voix du jeune mort s’éleva frémissante,

Faible comme un écho, triste comme un soupir :

—“ Ce cadavre flétri, rebut de la nature,

‘“ Boue infecte où le Ver trouve sa nourriture,

“ Ce mort auquel le Ver disait: Je suis le Roi!

“ Ce foyer dégoûtant de honte et de misère,

“ Ce pauvre enfant qui crut aux larmes de sa mère, # Compagnons du tombeau, ce cadavre, c’est moi !

“ L'océan de douleurs que l’on nomme la tombe, “ L'impénétrable nuit, la nuit lourde qui tombe

“ Sur nos os décharnés comme un manteau de plomb; “ Les formidables voix qui montent de l’abîme,

“ Le Ver, ce roi-bourreau, qui vit de sa victime;

“ Tout ce je ne sais quoi qui n’a pas même un nom,

“ Me faisait moins de mal que cette voix stridente “ Du Ver qui déchirait de sa morsure ardente

“ Ce souvenir sacré, dernier reste du cœur !

“ Douter si l'être pur à qui l’on doit la vie

“ Sur son fils verse encore une larme bénie :

“ Quel tourment de l’enfer égale cette horreur ?

Ah! qui donc dois-je croire, effroyable mystère !

La parole du Ver ou l'amour de ma mère ?.…

Venez, la neuvième heure a déjà retenti ;

Allons, allons frapper au seuil de ces demeures “ Où coulèrent, hélas ! nos plus charmantes heures, & Hit nous saurons bientôt si le Ver a menti.”

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Québec, octobre 1862,

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