LETTRES
ET
Le commerce de librairie dans lequel Octave Crémazie était engagé le fit passer en France en 1856. Il crut faire un acte de patriotisme en faisant parvenir à Napoléon III un exemplaire de lAistoire du Canadu par F.-X. Garneau et une de ses propres-poésies, probablement celle qui porte pour titre le Vieux Soldat canadien, et qui avait été composée à l’occasion de l’arrivée à Québec de la corvette française 4 Cupricieuse, L'empereur fit accuser réception de cet envoi par une lettre des plus flatteuses.
Parmi la correspondance de Crémazie se trouve une lettre de cette époque adressée à ses frères.
A MM. JAcQUEs ET JosEPH CRÉMAZIE.
Paris, 10 avril 1856.
Mes chers frères,
ms Après vous avoir écrit jeudi dernier, je me suis rendu à l’Académie. Une réception acadé-
mique est bien certainement une des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre. M. de Broglie, le chef du parti orléaniste, avait à faire l’éloge de M. de Saint-Aulaire, auteur d’une Histoire de la Fronde. Tout naturellement lui, le soutien de la monarchie parlementaire, il n’a trouvé de beau dans cet épisode de l’histoire de France que le parlement et le conseiller Broussel. M. Nisard, qui répondait au nom de l'Académie et qui est complètement rallié au gouvernement de l'Empereur, n’a pas partagé l'opinion du récipiendaire. Il a trouvé que le parlement ne faisait que de l’embarras, et que les seuls grands caractères de cette époque sont bien Anne d'Autriche et Mazarin.
Cette lutte à mots couverts entre le gouvernement absolu, représenté par Nisard, et le régime parlementaire, défendu sous le nom de la Fronde par M. de Broglie, était excessivement intéressante, et ceia d’autant plus que le champion de ce dernier parti essayait de relever son drapeau. entouré de presque tous ses compagnons des combats d'autrefois: Thiers, Guizot, Odilon Barrot, Montalembert, qui étaient assis autour du récipiendaire.
Outre l'intérêt attaché à la réception de M. de Broglie, il y avait encore un grand attrait pour moi, celui de «voir les quarante immortels. La partie réservée aux spectateurs contenait autant d'illustrations que les fauteuils académiques. Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin, le comte de Falloux, Dumas fils, le maréchal Vaillant, le maréchal Canrobert et une foule de célé-
brités de tout genre garnissaient les banquettes des tribunes réservées aux spectateurs. Toutes les grandes dames du faubourg Saint-Germain étaient aussi là, depuis les vieux noms historiques, comme Rohan, Clermont-Tonnerre, Brézé, Montesquiou, jusqu’à ceux sortis hier des rangs de la foule, comme les Duchâtel, les Pereire, etc. Somme toute, c’est bien la plus belle journée de mon séjour à Paris... Adieu, chers frères.
Ce fut en novembre 1862 qu’eut lieu le désastre commercial qui occasionna l'effondrement de la librairie de Crémazie et son départ précipité du Canada. C’est alors que s'ouvre la correspondance qui va suivre et qui ne se termine qu’à sa mort.
On sait la terrible congestion cérébrale dont Crémazie fut pris à son arrivée à Paris. On sait aussi avec quelle bienveillance M. Hector Bossange lui ouvrit les portes de son château de Citry, au commencement de sa convalescence. Un plus long séjour à la campagne lui étant nécessaire, il prit le parti de se rendre à Châteauneuf, sur les bords de la Loire,
A MM. Jacques Er JosgpHt CRÉMAZIE.
Châteauneuf,S juin 1865, Mes chers frères,
REP … Je marche beaucoup tous les jours.
Tantôt je vais faire une longue promenade sur les bords de la rivière, tantôt je vais visiter les villages environnants. 5
La semaine dernière, je suis allé à Germigny des
Prés, village de huit cents âmes, à une lieue de Chàteauneuf. Il y a là une église bâtie en 806, très curieuse à voir ; elle renferme une mosaïque du style byzantin, qui passe pour la plus ancienne mosaïque de la France. Ce jour-là, c'était la fête du pays. Sur la place de l’église, les villageoïs et les villageoises dansaient au son du violon, que jouait un ménétrier perché sur un tonneau. C’était curieux, mais les villageoïses ne ressemblaient pas du tout aux bergères de Florian. Avec leur teint hâlé et leurs gros sabots, ces paysannes m'ont paru bien inférieures à nos Aabitantes.
J'étais avec M. Lubin. Nous sommes entrés chez des paysans au moment de leur dîner. Sur un escabeau, haut d’à peu près deux pieds et long de trois, la femme pose une immense gamelle contenant une soupe au pain de seigle et aux pommes de terre. (Ce pain est noir comme celui de nos campagnes.) On mange à la gamelle avec la cuillère. La soupe enlevée, on place sur la table un gros morceau de lard bouilli, dont chacun coupe une tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, on la met sur un gros morceau de pain et on la mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le diner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse cruche en grès qui renferme de la piquette. Les assiettes, la nappe, les fourchettes semblent parfaitement inconnues. Franchement nos paysans sont beaucoup plus heureux que ceux de France.
En revenant vers neuf heures, nous avons rencon-
tré une bande de jeunes gens qui s’en allaient gaiement
à Saint-Benoît, en chantant:
As-tu vu la lune, mon gars”?
exactement sur le même air que nous...
Les élections ont eu lieu la semaine dernière ici pour le corps législatif. Châteauneuf, qui est un pays rouge, a donné une majorité au candidat de l’opposition, ce qui n’a pas empêché le duc de Tarente, fils du maréchal Macdonald, candidat du gouvernement, d’être élu à une forte majorité. Tout s’est passé de la manière la plus tranquille; la plus grande liberté est accordée aux candidats de l'opposition. On distribue, comme chez nous, des professions de foi dans toutes les maisons, et, comme c’est le scrutin secret dans toute la force du terme, chacun peut librement voter selon ses convictions,
Aussitôt qre ma tête sera bien, je retournerai à Paris pou; m'y placer comme employé dans quelque bureau d ‘ffaires. La vie ici coûte presque aussi cher qu'à Paris ei j’y éprouve beaucoup plus les douleurs de l'isolement et de l’exil.…
À M. JAcQUuESs CRÉMAZIE.
Paris, 27 juillet 1863, Mon cher Jacques,
ss Il règne à Paris une grande fermentalion à propos de la Pologne. La réponse de Gorts-
chakoff aux trois puissances occidentales est considérée comme un défi, et, dans le quartier où je demeure, Belleville, quartier essentiellement ouvrier, on n’entend parler que de la Pologne. La Bourse, ce baromètre
de la politique, baisse tous les jours et on s’attend à la guerre avec la Russie.
Les révolutionnaires donnent la main aux journaux religieux pour crier: Vive la Pologne! Quelle sera la dupe dans cette mise en scène qui me paraît un peu exagérée? Dieu seul le sait. Maïs ce qu'il y a de certain, c’est que tous les partis opposés à Napoléon cherchent à faire leurs petites affaires sous le manteau de la sympathie pour la Pologne. Car je ne comprends pas trop comment les journaux religieux font tant de tapage en favorisant la révolution polonaise, dont les principaux chefs étaient les compagnons de Garibaldi dans le vol du royaume de Naples. L'avenir nous dira ce qui doit sortir de cette croisade polonaise...
AU MÈME
Paris, 11 avril 1864. Mon cher frère,
.…………… Pour les Parisiens, la réception de M. Dufaure à l’Académie française a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut, l’année dernière, âgé de
quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du parlement en 1787, il fut mêlé à toutes les révolutions qui ont agité la France depuis soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut toujours assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. FM n’y a rien de bien littéraire dans une pareille existence. Maïs à quoi servirait-il d’être grand seigneur si on ne pouvait entrer à l’Académie sans être homme de lettres ?
M. Dufaure, avocat et homme politique, qui n’est pas beaucoup plus littérateur que M. Pasquier, a fait un éloge assez lourd de son prédécesseur.
En répondant au récipiendaire, M. Patin n’a pas été plus heureux, et tous les journaux de Paris ont recommencé leur guerre contre l’Académie.
Sous le régime actuel, les séances publiques de l'Institut ont un grand attrait. Presque tous les acadéniciens sont opposés à l'Empereur, et une réception académique est toujours une fête attendue avec impatience par les légitimistes et les orléanistes. Le nouvel élu et celui qui le reçoit savent toujours parsemer leurs discours d’allusions plus ou moins voilées au gouvernement de Napoléon, allusions que les belles comtesses et les vieux marquis du faubourg Saint-Germain s’empressent de couvrir d’applaudissements. Comme les partisans des Bourbons n'ont ni la liberté, ni proba-
blement la force de faire une opposition ouverte, ils s'amusent à faire cette petite guerre d’allusions spirituelles et d’épigrammes mordantes. Chez nous, en Amérique, où nous avons la liberté de réunion et celle de la presse, cette lutte serait ridicule. Ici, ce n’est pas seulement un besoin, c’est, si je puis m’exprimer ainsi, une volupté de l'esprit.
À MM. Jacques Er Josepx CRÉMAZIE.
Paris, 13 décembre 1864,
Mes chers frères,
J'ai reçu, vendredi, vos lettres du 25 novembre. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir être près de vous pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, mais je n’ose l’esptrer.
Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure, En rentrant, j'achète le Petit Journal. Monté dans ma chambre, au quairième étage, j'allume mon feu (je suis devenu un allumeur de feu de première force) et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie et je reste à rôver en tisonnant mon feu.
Pour l’homme isolé, il n’est pas de plus agréable
compagnon que le feu de cheminée. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les plus heureuses de la journée...
À SA MÈRE
Paris, 7 février 1865.
Ma bonne mère,
J'ai reçu, vendredi et samedi de la semaine dernière, vos lettres du 13 et du 20 janvier. Ce qui m'a surtout causé un bonheur inexprimable, c’est la réception de votre portrait, que j’ai trouvé dansles journaux que Joseph n’a envoyés.
Maintenant que j'ai votre photographie, je pourrai vous embrasser tous les soirs ettous les matins, comme je le faisais quand j'étais près de vous. Ce qui me console en regardant votre portrait, c'est que vous ne paraissez pas avoir vieilli depuis que j'ai eu la douleur de vous quitter. J'ai donc l'espérance de pouvoir vous revoir avant de mourir.
La semaine prochaine, j'espère que je pourrai vous envoyer mon portrait. Je suis assez bien et vis mainte-
nant à Belleville. J'ai une bonne chambre. J’ai dans mon professeur * un compagnon avec lequel je passe une ou deux heures de la soirée, soit à jouer aux dominos, soit à causer; ce qui me distrait un peu.
Pour ce qui est de M.$., je serais bien heureux de le revoir, mais il vaut mieux ne pas lui donner mon adresse. Sa vue rouvrirait chez moi bien des blessures qui sont à peine fermées.
Après bien des souffrances et des combats, je suis parvenu à accepter avec résignation l'isolement où mes fautes m'ont placé. Le Canada, les amis d’autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et mes deux frères. Le reste n'existe plus pour moi. Demain vous me diriez que F. E. est à Paris que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute ma force de résignation et renouvellerait toutes les douleurs des premiers jours de mon exil.
Donc ne dites rien à M. K. de l'endroit où je vis. Si vous en avez l’occasion, remerciez-le de son affection pour moi. Encore une fois, il vaut mieux que je ne le rencontre point. Si jamais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps de revoir mes amis; si je dois rester toujours en exil, mieux vaut qu'ils soient morts pour moi comme je suis mort pour eux...
Votre pauvre enfant.
* Probablement M. Cavenagh, professeur de langues.
A M. JACQUESs CRÉMAZIE.
Paris, 25 février 186$.
Mon cher frère,
………….… Mercredi, quand j'ai dîné chez M. Bossange, il a bien vouiu me promettre une carte d’admission pour le corps législatif. Samedi matin, je recevais cette carte. A une heure, j'étais au palais Bourbon, et, à deux heures et demie, messieurs les députés faisaient leur entrée dans la salle des séances. J'ai eu la bonne fortune d’entendre parler Rouher et Thiers, qui ont occupé presque toute la séance. Rouher a d’abord parlé pendant près de deux heures, puis Guéroult pendant une demi-heure. Alors Thiers est venu attaquer le gouvernement, à propos de la loi sur la presse, au sujet de l’amendement présenté par l'opposition sur le compte rendu des débats de la chambre. M, Rouher, qui avait déjà parlé pendant deux heures sur ce sujet, a répliqué. Thiers est revenu à la charge, ce qui a nécessité un nouveau discours de Rouher. Ce sont deux terribles jouteurs que ces orateurs. Thiers, tout petit, portant avec grâce ses soixantequinze ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste, quoique la pensée soit toujours revêtue d'une forme modérée, Rouher, tout au contraire, est un gros homme dont lu puissante rmembrure annonce la force physique
et dont le large front atteste la force intellectuelle et
l’indomptable énergie. Thiers est plutôt un causeur, mais un causeur qui s'élève aux plus hauts sommets de l’éloquence quand il a en face de lui un adversaire qui lui rend la monnaie de sa pièce. Rouher m'a semblé, par son ton plus solennel, par son geste plus étudié, répondre mieux que Thiers à l’idée que nous nous faisons du grand orateur. Maïs ce qui est admirable dans tous les deux, c’est l’éloquence. Quelle clarté, quelle méthode dans l’improvisation! Comme les phrases succèdent aux phrases, les périodes aux périodes, sans effort, sans hésitation! Tout cela coule comme un fleuve dont la source est intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tâtonnements, des #4 et des heu qui les aident à trouver leurs phrases. Tci, rien de cela. L'expression propre arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase faite dans le feu de l’inspiration est claire, nette, élégante comme si elle avait été enfantée dans le silence du cabinet. J'ai vu là toutes les sommités politiques. Je garderai longtemps le souvenir de cette journée...
A MM. Jacques Er Joseprt CRÉMAZIE.
Paris, 23 août 1870.
Mes chers frères,
mm Vous avez dû être aussi surpris qu'affligés en apprenant la défaite de l'armée française, le 6
LETTRES ET PRAGMENTS DE LETTRES. 243 août. Les Anglo-Canadiens doivent être contents de voir que la vieille France a été obligée de reculer devant leurs cousins allemands. Qu'ils ne se hâtent pas trop cependant d’entonner le chant triomphal. La France a encore plus d’un atout dans son jeu, et le dernier mot de cette lutte gigantesque n’est pas encore dit.
Le comte de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, fait des prodiges depuis dix jours. La nation se lève, les armées sortent de terre comme par enchantement, et je crois plus que jamais que la victoire définitive appartiendra à la France. MacMahon a maintenant à Châlons une armée de deux cent vingt-cinq mille hommes, composée, non vas de mobiles ou de gardes nationaux, mais bien de vieilles troupes qui ont vu le feu. C’est dans les plaines de la Champagne que se livrera la grande bataille, et je crois que, cette fois, les chances de succès sont du côté du drapeau tricolore.
Une autre armée se forme à Lyon. Elle pourra dans quelques jours mettre en ligne cent vingt-cinq mille hommes de troupes aguerries.
Ici, à Paris, on prépare la défense de la capitale. Tout est à peu près terminé. Si la fortune, dans la prochaine rencontre, se déclarait encore pour la Prusse, Paris, avec ses forts détachés et son enceinte continue, aussi imprenable que Gibraltar, pourrait tenir assez longtemps pour permettre aux armées du Midi et de l'Ouest de venir écraser les Prussiens sous les murs de
la vieille Lutèce. J’ai toujours une confiance entière dans l'issue de la lutte. Les Anglais se frottent les mains et crient déjà sur les toits que la France est perdue. Bien que leurs intérêts commerciaux soient avec la nation française, le fanatisme religieux les entraîne du côté de la Prusse protestante.
La France catholique vaincue, humiliée, c’est le commencement de la fin pour la race latine.
L’Angleterre, qui a toujours vu d’un œil jaloux le grand rôle que la France joue dans le monde, ne se sent pas de joie en voyant ses kinsmen des forêts de la Germanie vaincre et rançonner cette nation gauloise qui tient depuis si longtemps le flambeau de la civilisation. Ce qu’elle à toujours été incapable de faire, la Prusse semble, pour le moment, en voie de l’accomplir. Mais qu’elle attende la fin, j'espère qu’elle rira jaune.
Vous savez déjà que les Prussiens ont été rossés par Bazaïine dans les journées des 14, 15, 16 et 18. Bien que ces combats ne puissent avoir une influence décisive immédiate, ils ont cependant une importance considérable, parce qu’ils empêchent le prince Frédéric- Charles d'opérer sa jonction avec l’aile gauche, commandée par le prince royal. Pendant que Bazaïne tient en haleine les Prussiens devant les murs de Metz, MacMahon concentre une armée formidable à Châlons pour livrer bataille au fils du roi de Prusse.
Si les Prussiens perdent une grande bataille dans les plaines de la Champagne, la retraite leur sera coupée par l’armée de Metz, Les hordes de la Ger-
LETTRES ET FRAGMENTS DE LETTRES. 245 manie laisseront cinq cent mille cadavres sur le sol français, car leur déroute sera effrayante. Poursuivis par l’armée de MacMahon, harcelés par les quarante mille francs-tireurs qui parcourent la Lorraine et l’Alsace, foudroyés par les canons de Strasbourg et de Metz, leur désastre n'aura de comparable que la retraite de Moscou.
D'ici à quelques jours, la partie suprême sera jouée. Peut-être au moment où je vous écris, les armées ennemies sont-elles aux prises entre Verdun et Châlons.
L'anxiété des premiers jours est disparue ; la confiance est revenue. Les boulevards sont aussi fréquentés que si l'utopie de labbé de Saint-Pierre était réalisée. On se presse à toutes les mairies de Paris, où le gouvernement fait afficher les nouvelles qu'il reçoit du quartier général. Depuis deux jours, cependant, nous sommes sans nouvelles, parce que les fils télégraphiques ont été coupés par les reconnaissances prussiennes. On n'ose pas dire, point de nouvelles, bonnes nouvelles, car on craint toujours un revers possible.
En attendant, les partis politiques tâchent de faire leurs petites affaires. Les républicains offrent ia convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sort de la France et nous disent, en montrant le comte de Paris: ‘ Prenez mon ours.” Il serait un fin politique celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France
dans un mois. Si la France sort victorieuse de la crise terrible qu’elle traverse en ce moment, il est probable que Napoléon IIT reviendra aux Tuileries. Je dis: il est probable, car, parmi les généraux que la défaite du 6 août lui a imposés, il y en a plusieurs, tels que Changarnier, Trochu, le nouveau gouverneur de Paris, etc., qui sont des orléanistes de premier choix. On parle déjà de Trochu comme du Monk qui doit replacer sur le trône la famille de Louis-Philippe.
Je ne sais pas ce que la Providence réserve à la France, mais si le comte de Paris doit remplacer Napoléon III, je crois que l’on écrira bientôt de la France ce que Kosciusko disait de la Pologne: Finis Poloniæ !
Les d'Orléans représentent les boutiquiers et les avocats, deux classes qui ne sont guère héroïques. En présence de la Prusse, qui veut rétablir l'empire d’Allemagne, ce n’est pas avec des métaphores ou des prosopopées que l’on conservera à la France le rang qui lui appartient en Europe.
Avant - garde, par sa position géographique, des peuples de race latine, la France, comme le dit Chateaubriand, est un camp. Elle doit avoir toujours la main sur son épée. M’est avis que les héros de l’agiotage ou du mur mitoyen qui veulent diriger les destinées de la nation, trouveront trop lourde pour leurs mains débiles la flamboyante épée de Charlemagne, de Louis XIV et de Napoléon.
On se dit à l'oreille les cancans les plus fantaisistes À propos de Napoléon IIT. Il est devenu fou,
disent les uns. — Il s’est suicidé, racontent les autres. —]1 s’est sauvé à Londres. — Il s’est enfui en Belgique. — Tous ces bruits absurdes sont mis en circulation par les ennemis de l’empire, qui voudraient bien se partager sa succession.
I1 pourrait se faire que Paris fût assiégé par les Prussiens. On dit que cette éventualité entre dans le plan de Bazaine, afin de pouvoir mieux écraser les envahisseurs. Si vous étiez une semaine ou deux sans recevoir de mes nouvelles, il ne faudrait pas vous inquiéter.
AUX MÊMES
Paris, 30 août 1870,
Mes chers frères,
Vous avez été bien étonnés d'apprendre la douloureuse nouvelle de la défaite de l’armée française, et vous vous demandez comment il se fait que cette armée, invincible depuis Waterloo, ait été brisée à son premier choc avec la Prusse. D’abord le plan de bataille était mauvais. On avait échelonné les troupes sur toute la frontière ; l’ennemi, que l’on ne croyait pas si nombreux, a écrasé les deux extrémités, Forbach et Reichshoffen, sans qu’il fût possible au centre de porter secours.
D'ailleurs, les deux cent cinquante mille hommes que la France avait sur les bords du Rhin ne pouvaient
résister, avec les armes nouvelles, aux masses profondes de l’armée allemande. Songez que la Prusse et ses alliés se lancent sur la France avec plus d’un million de soldats!
On ne voulait pas croire en France que l’Allemagne mettrait un pareil nombre de soldats en ligne, ‘ar on supposait que la Prusse allait faire la guerre selon les usages du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire qu'elle ne lèverait que le nombre de soldats que l’intendance peut nourrir. Or, il n’y a pas de commissariat qui puisse alimenter un million d'hommes en campagne. On se trompait. Les Allemands comptent, pour se nourrir, non pas sur l’intendance militaire, mais sur les pays amis ou ennemis qu'ils traversent. Ils prennent tout ce qu’ils trouvent chez le bourgeois comme chez le marchand, dans le château comme dans la chaumière. Je n’ai pas besoin de vous dire qu'ils oublient toujours de payer.
Ce n’est pas une guerre, c’est une invasion de hordes barbares, comme celles qui ont détruit l'empire romain, une invasion plus terrible même, puisque les Prussiens sont animés d’une haine féroce contre tout ce qui est catholique et de race latine, tandis que les Huns et les Vandales, sans haïne contre les Romains, qu'ils ne connaissaient pas, ne cherchaïent, en marchant vers le midi, qu’un sol plus fertile et un ciel plus attiédi.
La religion joue un rôle immense dans la lutte gigantesque à laquelle nous assistons. Tous les journaux
LETTRES ET FRAGMENTS DE LETTRES. 249 d’outre-Rhin ne cessent de dire, sur tous les tons, que le but de la race germanique est de dominer la race latine, afin de la moraliser et de l’arracher à l’influence idiote ct perverse (ces deux épithètes sont textuelles) de la papauté. La cause de la France est donc aujourd’hui une cause sacrée, puisqu'elle représente l'existence (to be or not to be) de la race latine et du catholicisme.
C’est tellement vrai que le fanatisme protestant, plus encore que la différence de race, domine la guerre actuelle, que les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismark. Dans le midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand.
Nous avons à la maison une famille daroïse. Il est bien évident qu’elle devrait être pour la France contre la Prusse, qui a volé au Danemark le duché de Holstein. Les Danoïs sont protestants, et la famille dont je vous parle désire le triomphe de l’Allemagne.
Chez les Suisses, les cantons catholiques sont pour la France, les cantons protestants pour la Prusse.
Ces réformateurs sont bien les dignes descendants des contemporains de Luther. Vous verrez dans les journaux qu’en Lorraine ils sont entrés dans un couvent, et ont violé et massacré les religieuses. Du reste, comme du temps de Cromwell, ces infamies sont torjours accompagnées de prières et de textes de la Bible. Quelle abominable race de scélérats hypocrites !
Je ne vous parle pas des événements de la semaine: les journaux vous renseignent mieux que je ne saurais le faire. Je préfère vous dire quelques mots de notre situation à Paris.
Vendredi, une communication ministérielle nous a appris que le prince royal de Prusse marchait sur Paris. Dans la capitale, cette nouvelle n’a produit aucune espèce de panique, mais à dix lieues à la ronde, une terreur bien excusable après ce qui se passe en Alsace et dans la Lorraine, s’est emparée de tous les paysans. Samedi et dimanche, on ne rencontrait que de grandes charrettes à foin remplies de meubles de ménage, de lits, etc., avec la femme et les enfants couronnant le tout, tandis que le mari conduisait le cheval par la bride. Sur le boulevard du prince Eugène, je ne saurais compter le nombre de ces pauvres familles qui ont passé devant moi depuis cinq heures jusqu’à six heures du soir, avant-hier. Depuis hier, le mouvement s’est ralenti. D'ailleurs les dépêches d’hier soir nous apprennent que le prince royal se dirige maintenant vers le nord, afin de porter secours au prince Frédéric - Charles, menacé par la jonction de Bazaine et de MacMahon. D'ici à deux ou trois jours, nous aurons certainement une bataille formidable, dans laquelle sept cent mille hommes au moins seront engagés.
En attendant, Paris est vivant comme dans ses plus beaux jours. Il a plus que la vie ordinaire, il a la fièvre, non de la peur, mais du combat. Les préparatifs
de défense se font sur un pied gigantesque. Je suis allé vendredi sur les fortifications, qui ont seize lieues de tour. Il y a sur cette enceinte immense deux mille sept cents canons énormes. Ceux des remparts à Québec sembleraient des coulevrines à côté de ces engins. Les forts sont armés de mitrailleuses et de canons-revolvers. Toute la garde nationale est sur pied ; on distribue des fusils dans les mairies.
Au coin de la rue de l’Entrepôt les gardes nationaux se sont réunis, hier, pour se rendre au Vauxhall, où ils ont procédé à l'élection de leurs officiers. Les communautés se transforment en ambulances. Prêtres, moines, religieuses, tout le monde travaille au salut de la patrie. Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes du ministère de la guerre sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Paris est complet pour trois mois. On met à la porte tous les Allemands; et tout ce qui compose le noyau ordinaire des révolutions, repris de justice, voleurs, etc., a été pris dans un immense coup de filet et dirigé sur les mairies centrales de la province. Paris est prêt à recevoir les Prussiens. Sans compter la garde nationale, nous avons en ce moment cent vingt mille soldats à Paris. Je crois que si le roi de Prusse et notre Fritz ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu’ils sont volés. C’est toujours ennuyeux de préparer un beau dîner et de voir les convives faire
défaut. Quand bien même les Prussiens voudraient faire le siège de Paris, leurs boulets ne pourraient atteindre la ville proprement dite. Tout au plus pourraient-ils toucher les dernières maisons des faubourgs, celles qui avoisinent les fortifications. Les Prussiens ne peuvent s'approcher des murs avant de s'être emparés de tous les forts qui protègent la capitale, ce qui est presque impossible. Ki le télégraphe vous apprenait que Paris est bombardé, soyez sans inquiétude pour moi; je ne cours pas plus de danger de mourir en héros dans la rue de l’Entrepôt, que si j'étais dans la rue de la Fabrique, à Québec. Du reste, je suis convaincu que les Prussiens ne viendront pas chez nous. MacMahon et Bazaine vont leur donner assez de besogne dans le nord-est de la France pour les empêcher de pousser leur pointe jusque sur les bords de la Seine.
Je finis en vous répétant : Le triomphe définitif restera à la France !
AUX MÊMES
Paris, 6 septembre 1870.
Mes chers frères,
Que d'événements douloureux depuis ma dernière lettre! L'empire n'existe plus, la république est proclamée. Vous verrez dans les journaux que je vous
envoie les détails de cette lutte homérique de quatre jours, qui vient aboutir à l’'épouvantable désastre de Sedan.
Quand, samedi après-midi, la nouvelle de la capitulation de l’empereur, avec quarante mille hommes, s'est répandue dans Paris, personne ne voulait y croire, et cependant c'était bien la vérité. Comment cela a-t-il pu se faire? 11 serait diflicile, en ce moment où les versions les plus insensées sont mises en circulation, de se prononcer sur cet acte qui termine si tristement ia carrière de Napoléon ITT.
On dit que ces quarante mille soldats, qui s'étaient battus depuis quatre jours, n’avaient pas mangé depuis trente-six heures, et que Sedan n’avait ni munitions pour se défendre contre les quatre cent cinquante mille Allemands qui l’entouraient, ni provisions pour nourrir seulement dix mille hommes pendant deux jours. Tous les villages à cinq lieues à la ronde ayant été brûlés par les Prussiens, il était impossible de se ravitailler. D'ailleurs, comme un îlot perdu au milieu de l'Océan, ces glorieux débris de l’armée de Mac- Mahon étaient entourés, pressés par les flots toujours grossissants de l'invasion germanique.
Comment cette armée du duc de Magenta, après avoir fait des prodiges d’une valeur titanesque, s’estelle laissé envelopper par les troupes du roi Guillaume? D'abord, il y a une chose qui est évidente aujourd’hui, que Moltke est un stratégiste supérieur aux généraux français, qui, incomparables comme bra-
voure, ne possèdent pas, comme le vainqueur de Sadowa, ce coup d’œil qui sait embrasser un champ de bataille de plusieurs lieues. Cependant l’élan français pourrait compenser ce qui manque aux chefs en science stratégique, si l’armée se trouvait dans des conditions d'égalité numérique. Malheureusement, depuis que la guerre est commencée, la Prusse a toujours eu en ligne cinq et même sept soldats contre un. Dans la bataille de Sedan, MacMahon avait à lutter, le dernier jour, dans la proportion d’un contre neuf. Si à cela vous ajoutez une artillerie trois fois plus nombreuse, une cavalerie qui est à celle de la France comme dix à un, vous ne vous étonnerez que d’une chose, c’est que l’armée française n’ait pas été anéantie dès le premier jour. Cependant elle a lutté pendant quatre jours, et, le 31, elle était victorieuse sur toute la ligne.
Il faut bien ne pas oublier que, dans la lutte actuelle, ce n’est pas l’armée française qui se bat contre l’armée prussienne, mais toute la nation allemande armée jusqu'aux dents qui vient tomber, comme une masse, sur l’armée française, et non sur la nation, qui n’est pas encore armée.
Le comte de Palikao a commis une grande faute. Au lieu d'appeler sous les drapeaux, imméuiatement après Reichshoffen, tous les anciens militaires, tant mariés que célibataires, il a donné des armes aux célibataires seulement. Les Allemands, au nombre de huit cent mille, ont envahi la France. Dans ce chiffre formidable, les hommes mariés de la landwehr et de la
landsturm ccmptent au moins pour les deux tiers. Si Palikao avait fait la même chose, MacMahon aurait eu sept cent mille hommes au lieu de cent trente mille. Si l’armée française avait compté seulement trois cent mille hommes, le roi Guillaume serait en ce moment en pleine retraite sur le Rhin.
MacMahon avait cent trente mille hommes, le 29, mais, le 30, il ne lui ca restait plus que quatre-vingtdix mille, le général Failly s'étant laissé surprendre et ayant perdu trois divisions dans le combat de mardi.
Maintenant le nouveau gouvernement va-t-il se hàter de réparer la faute commise par Palikao? Je l’espère, mais les Prussiens s’avancent sur Paris. Dans dix jours, ils seront sous nos murs. Aura-t-on le temps de faire cette levée en masse ?
Quand la levée en masse de toute la France sera faite, aura-t-on assez de fusils et de munitions pour armer la nation? Le salut de la patrie dépend de la solution de ces deux questions.
Avant-hier, dimanche, la république a été, non plus proclamée, mais escamotée, car le corps législatif n’a nullement voté la déchéance de l’empereur. La garde nationale, au lieu de protéger le corps législatif, a jugé à propos d'envahir la salle des séances. Les mêmes hommes qui ont fait 48 ont fait 70. Arago, Crémieux, Jules Favre, Garnier-Pagès, sont encore membres du gouvernement provisoire. Ils ont fait un 2 décembre à leur manière. Ils ont dissous le corps législatif. On
nous dit, ce matin, que tous les membres de la droite ont été emprisonnés la nuit dernière. Quand on foule aux pieds la légalité au nom de la démagogie, quand on fait appel à la violence en portant le drapeau rouge, cela s'appelle le peuple qui se lève dans sa majesté. Quels saltimbanques que tous ces démagogues !
Rochefort, sorti de prison, est membre du gouvernement provisoire. On doit bien rire en Europe. Les troupes, peu nombreuses du reste, qui gardaïient le palais Bourbon, ont fait cause commune avec la garde nationale. L'armée, vaincue, humiliée, ne peut pardonner à Napoléon de s'être rendu, quand il avait encore quarante mille hommes avec lui. L'empire, s’écroulant sous le poids de la défaite et de ses fautes, pendant les derniers jours, laissait ia place libre au parti assez hardi pour s'emparer du pouvoir. Les républicains, qui, depuis le commencement de la guerre, n’ont cessé d’ameuter le peuple de Paris contre l’empire, devaient tout naturellement hériter du pouvoir que Napoléon a laissé tomber de ses mains sous les murs de Sedan.
La république, à ce moment suprême, est un glaive à deux tranchants. Si, comme en 1848, le mouvement révolutionnaire se propage en Italie, en Espagne, en Autriche et en Prusse, il } surra se faire que Guillaume, rappelé chez lui par l'insurrection, se hâte de conclure une paix honorable pour la France. Si, au contraire, l’idée républicaine ne dépasse pas les murs de Paris, alors le gouvernement du 4 septembre aura singuliè-
rement aggravé sa position. Les gouvernements dont la neutralité a été, à l'exception de l’Angleterre, sympathique à la France jusqu’à ce jour, en voyant la révolution qui s’y est introduite, pourraient bien changer leur neutralité en hostilité et renouveler la Sainte- Alliance de 1815, afin d’étouffer à sa naissance le mouvement révolutionnaire qui menace tous les trônes de l'Europe. Donc, si d'ici à trois ou quatre jours, la république française reste sans écho dans les pays qui lui répondirent si promptement en 1848, la positi.n de notre mère patrie sera très grave.
Cette révolution s’est faite, du reste, sans brûler une cartouche. Il n’y a eu ni combat, ni vol, ni aucun des accompagnements obligés de ces algarades populaires.
J'ai parcouru tous les boulevards, dimanche soir. Tout le monde criait: Vive la république! La morne tristesse de la veille avait fait place à une joie que je ne comprends pas, car ce n’est pas avec un mot mis à la place d’un autre que l'on trouvera des armées et des munitions.
Hier, le côté ridicule a commencé à paraître. On plante des arbres de la liberté, on entonne le chant du Départ et le chant des Girondins. On abat les aigles partout où on les rencontre. Tout cela est puéril.
Tout est tranquille. Les vendeurs de décorations vous appellent citoyens. On passe en leur riant au nez. Quelques-uns vous traitent d’aristos. Les acclamations bruyantes des boulevards ont peu d’écho dans les
quartiers sérieux, où la population semble aussi
effrayée de la république que de l’arrivée des Prussiens. Jusqu'à présent, l’ordre le plus parfait règne dans Paris. Attendons.
Je n’ai qu’une confiance médiocre dans le gouvernement provisoire, qui ne compte qu’un seul homme, Trochu. Les autres sont des avocats très forts sur le chapitre des phrases, mais peu ferrés sur les moyens de repousser l'invasion. Ce qu’il nous faut, c’est un gouvernement sans phrases. Je n'ai pas perdu tout espoir, je crois encore que les Prussiens viendront se briser devant les murs de Paris.
Je pense que Paris ne sera pas encore attaqué la semaine prochaine, et que je pourrai vous écrire avant l’investissernent de la capitale, si toutefois les Prussiens peuvent tenter cette opération gigantesque.
À SA MÈRE
13 septembre 1870, Ma bonne mère,
Je me porte parfaitement bien, mieux, hélas ! que la pauvre France, qui n’a peut-être jamais traversé une crise aussi horrible que celle qui vient de fondre sur elle. Je crois qu’elle sortira de cette douloureuse épreuve, mais ce sera au prix des sacrifices les plus durs et les plus pénibles. Paris est armé jusqu'aux dents et la défense est formidable,
Nous avons deux cent mille hommes de garde nationale, cent cinquante mille de garde mobile et cent quatorze mille de troupes régulières, ce qui fait près de cinq cent mille hommes. Avec cette masse, on peut donner du fil à retordre aux Prussiens.
Nous avons un approvisionnement complet pour deux mois et suffisant pour nourrir deux millions de personnes. Nous ne pouvons donc pas mourir de faim. Nous paierons probablement un peu plus cher.
Personne ne paraît douter un instant de la défaite définitive du roi de Prusse, dont l’armée va se fondre par les pluies et les maladies, sous les murs de Paris.
La chute de Napoléon entraîne celle du pouvoir temporel du pape.
Quand vous recevrez cette lettre, les troupes italiennes seront depuis longtemps à Rome, car Victor- Emmanuel a donné ordre à son armée de franchir la frontière pontificale. Il ne pouvait en être autrement.
Les hommes qui sont aujourd’hui à la tête du gouvernement français ont toujours été des adversaires de la papauté. Membres du corps législatif, ils ont toujours reproché au gouvernement impérial l’appui qu'il donnait à Pie IX.
Non seulement la révolution du 4 septembre va probablement forcer le pape à reprendre le chemin de l'exil, mais encore, dans le midi, elle a servi de prétexte à des violences contre les ministres de la religion. A Lyon, on a chassé les Visitandines de leur couvent, après avoir volé et pillé. Tout cela est
bien triste et n’annonce rien de bon pour l’avenir. J'ai bien peur de voir la guerre civile succéder à la lutte nationale.
Dimanche, je me suis approché de la sainte table. Plusieurs militaires ont communié en même temps que moi.
Je suis bien content d'apprendre que Mgr Baillargeon continue à aller mieux.
Je serai probablement quelques semaines sans vous écrire et sans recevoir de vos nouvelles, car nous serons sans doute bloqués avant peu. Soyez sans inquiétude.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre pauvre enfant.
À LA MÊME
Paris, 18 septembre 1870.
Ma bonne mère,
J'ai reçu, hier soir, votre lettre du 2 courant. Je commençais à désespérer d’avoir de vos nouvelles, vu que les communications sont coupées par les Prussiens. Comme je suis heureux d'apprendre que votre santé est toujours bonne, et combien je remercie Dieu de la faveur qu’il m'accorde en me conservant ma bonne vieille mère!
Pour moi, je me porte bien.
Au moment où vous m'écriviez, vous espériez encore que la victoire allait couronner les efforts de la France. Hélas! quelques heures après le départ de votre lrttre, vous avez dû apprendre la catastrophe de Sedan et la chute de l’empereur. Aujourd’hui nous sommes en république, et les Prussiens campent sous les murs de la capitale. On s’est déjà battu avec les avant-postes.
Ici on est plein d’ardeur et de courage. On ne voit que des chassepots, on n’entend que le son du clairon et le roulement du tambour. Les gardes nationaux font l'exercice, soir et matin, dans les rues. Les munitions ne manqueront pas. Les provisions sont en quantité suffisante pour soutenir un siège de trois mois. Jusqu'à présent, la vie n’est pas plus chère qu’à l’ordinaire. Les fruits sont à un bon marché sans précédent. De magnifiques pêches se vendent un demi-sou, le raisin deux sous la livre. Les maraîchers et jardiniers des environs de Paris ont fait leur récolte en toute hâte pour ne rien laisser à l'ennemi. Ils arrivent en foule à Faris et vendent à n'importe quels prix les fruits qui ne se gardent pas, comme les pêches et les raisins.
Je ne pense pas que la capitale soit bombardée. [est probable que la paix sera conclue avant qu’on n'arrive à cette extrémité.
Les élections, qui ne devaient avoir lieu que le 16 octobre, se feront le 2 octobre. Le gouvernement a rapproché la date de la réunion des collèges électoraux
afin de pouvoir légaliser sa position, car le roi de Prusse refuse de traiter avec la république actuelle, qui n’a été proclamée que par les membres de l’extrême gauche. Si le gouvernement actuel fait la paix et paie l'indemnité que demandent les Prussiens, il est perdu, car les républicains rouges et les partisans de la monarchie se réuniront pour le renverser.
Les troupes italiennes doivent entrer à Rome aujourd’hui. Nos pauvres zouaves canadiens n’auront même pas la gloire d'exposer leur vie pour la défense du Saint-Siège, car il est probable que Pie IX n’opposera aucune résistance à la marche des soldats de Victor-Emmanuel. Triste et déplorable année pour nous, descendants des pionniers français. Nous voyons à la fois la chute du pouvoir temporel et l'invasion de la mère patrie.
Je vous écris dimanche au lieu de lundi, parce que, la ligne du Nord étant coupée, les communications avec l'Angleterre se font maintenant par Saint-Nazaire. Votre dernière lettre a mis plus de deux jours à venir de Londres.
Je commence un journal que je ferai, chaque soir, pendant la durée du siège, pour vous faire connaître les incidents et les bruits qui parviendront à mon oreille.
Je vois que notre pauvre archevêque est toujours bien faible, J'espère pourtant que le bon Dieu nous le conservera.
Je suis allé au bureau de poste en revenant de la
grand’messe. J’ai appris du chef des dépêches que l’on espérait pouvoir communiquer, pendant tout le siège, avec l'Angleterre, la ligne d'Orléans étant gardée militairement. Ce sera un peu plus long. J'aurai donc le bonheur de continuer à recevoir de vos nouvelles chaque semaine.
Je vous embrasse cent mille fois.
Votre pauvre enfant.
En envoyant à sa famille son Journal du siège de Paris que nous donnons ci-après, Crémazie l’accompagne de la note suivante qui fait comprendre dans quelles conditions ce journal a été écrit.
Je vous envoie aujourd’hui mon journal jusqu’au 19 décembre. J'y ai inséré régulièrement, chaque soir, les impressions de la journée. Vous verrez dans ces pages bien des choses qui n’ont existé que dans l'imagination des assiégés, des rumeurs insensées et des cancans absurdes. Séparés par une muraille de fer de la France et de l’univers, nous nous sommes nourris, pendant quatre mois, d’espérances trompeuses et d'illusions décevantes, Comme le mirage du désert, la délivrance
miroitait toujours à nos yeux, mais elle ne devait jamais devenir une réalité. Il vous faut donc, en lisant ces pages, vous mettre à la place des assiégés qui, pendant près de cinq mois, n’ont entendu d’autre musique que celle du canon et de la fusillade, n’ont connu la situation de la province que par les messages emphatiques et mensongers de Gambetta.
Non seulement nous ne connaissions pas ce qui se passait dans les départements, mais nous n’étions même pas renseignés sur les batailles qui se livraient à nos portes: le gouvernement de l'Hôtel de ville nous donnant comme des succès toutes les sorties de l’armée de Paris, à l’exception de l’affaire du 2 décembre, qui a été glorieuse, mais sans résultat, puisqu'il a fallu rentrer dans Paris le 4 au matin. Maintenant que le voile qui nous cachait le véritable état des choses se lève chaque jour davantage, nous pouvons bien dire, avec l'Écriture: Ærgo crravimus et ambulavinus in vias falsas. Traduction vulgaire: Nous nous sommes mis le doigt dans l'œil jusqu’au coude.
J'ai fini, hier, de mettre au net mes notes prises au crayon depuis le 19 décembre. Comme j’écrivais après coup, il m’eût été facile de faire le malin en prédisant une foule de choses arrivées depuis. J’ai copié scrupuleusement mes notes sans rien ajouter et sans rien retrancher.
Puissiez-vous y trouver quelque intérêt ! Je suis bien certain que vous n’éprouverez pas autant de plaisir en les lisant, vu le peu de soin de la forme, que j’ai senti
de bonheur à les écrire pour vous. Il me semblait que nous causions chaque soir ensemble.
Comme je ne sais pas quand je pourrai vous écrire, je commence à noter, chaque soir, les nouvelles et les impressions de la journée. Je ne vous raconterai pas les grands faits du siège, que vous connaîtrez par les journaux, mais seulement les petits faits, les bruits et les cancans.
Mani soir, 13 septembre 1870.—Aujourd’hui le général Trochu a passé la revue des gardes nationaux et des mobiles, en tout 400,000 hommes. Les boulevards, de la Bastille à la Madeleine, étaient occupés par la garde nationale. Les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à l'Arc de triomphe de l'Étoile, voyaient la garde mobile déployée sur les deux côtés de la grande allée. Le gouverneur de Paris, que j'ai vu passer sur la place du Château-d’'Eau, paraît plus jeune que le portrait publié par les journaux illustrés. Les cris de Vive la France! Vive Trochu ! étaient très nombreux. Celui de Vive la République! ne m'a pas semblé rencontrer le même écho.
Sur le trottoir, en face de la caserne du Prince- Eugène, en attendant l’arrivée du général Trochu, j’entends autour de moi les cancans les plus absurdes. Les uns disent que Napoléon IIT n’a capitulé à Sedan que pour donner 80,000 hommes de renfort aux Prussiens, qui doivent le remettre sur le trône quand ils auront pris Paris. Les autres prétendent, au contraire, que ces 80,000 prisonniers de guerre envoyés en Prusse
s’empareront, à un moment donné, des armes de l’ennemi, reviendront en France et tomberont sur l’arrièregarde de l’invasion allemande. Ce que l’on dit de la santé de l'Empereur semble assez plausible. Le pauvre homme est pris par trois maladies terribles, diabète, goutte et maladie de la moelle épinière. Cette dernière affection aurait amené un ramollissement du cerveau, cause des désastres de ces derniers jours. Des voyous parcourent la place du Château-d'Eau en vendant des caricatures où l’insulte basse, triviale, honteuse, est jetée à la famille impériale. Celles qui ont l’impératrice pour sujet frisent souvent, atteignent quelquefois le genre obscène. Tout cela est triste. Je n’ai pas besoin de vous dire que ces saletés ne trouvent d'acheteurs que dans cette lie de la population aui remonte à la surface dans les jours de trouble. Décidément, le peuple souverain n’est pas beau à voir au jour de son triomphe.
MERCREDI soir, 14 septembre.—Le matin, temps sombre ; le midi, le soleil se montre. Poussière insupportable. Les rues n’ont pas été arrosées depuis plusieurs jours, les hommes chargés de ce service étant employés au transport du matériel de guerre. Grand émoi dans la rue Vaugirard. Une bande de pignoufs ayant obtenu, on ne sait comment, un ordre de perquisition chez les jésuites. s’est présentée chez les révérends pères et a visité et fouillé toute la maison. Ces aimables drôles prétendaient que ces religieux cachaient des armes, voire même un canon, lesquelles
armes étaient destinées à la réaction. Inutile d'ajouter qu’il n’y avait pas même un pistolet de deux sous dans la maison de la rue Vaugirard. Nos hommes ont dù se retirer avec leur courte honte, si tant il y a que ces gens-là puissent avoir une honte, courte ou longue. L'Empire voyait des républicains partout; la république ne rêve que de réaction. Est-ce que l’on va nous ramener aux beaux jours de 93? Allons-nous être soupçonnés d’être suspects ?—Les Prussiens sont à cinq lieues. Les uhlans ont déjà paru dans la plaine Saint-Denis. Pendant ce temps-là, savez-vous à quoi s'occupe le gouvernement provisoire? Il nomme une commission pour changer les noms des rues de Paris. Est-ce assez byzantin ? Il faut cependant rendre justice aux hommes du 4 septembre. Ils travaillent sans relâche à l’armement de Paris et de la France. Ils ont plus fait en quatorze jours que Palikao en un mois. Cela se conçoit. Sous l’Empire, on ne voulait donner des armes qu'aux gens à bons principes, c’est-à-dire dévoués à l'Empire. Aujourd’hui, on distribue des fusils à tout le monde. Je sais bien que plus tard il nous en cuira, quand le peuple souverain de Belleville voudra mettre en pratique les thécries socialistes et commu. nistes des clubs. Il tournera contre le gouvernement actuel le chassepot qui lui avait été donné pour chasser l’envahisseur. Pour le moment, la grande question est de sauver Paris, et le pâle voyou de Belleville fera m°illeure besogne sur le dos des Prussiens que le bourgeois honnête et tranquille du Marais ou de la rue Vivienne.
On chassera d’abord le Teuton, sauf à se prendre aux cheveux quand le sol ne sera plus souillé par les hordes d’outre-Rhin. Pour en revenir à la commission qui doit changer les noms des rues de Paris, je pense bien que Jules Favre et Gambetta ne tiennent pas absolument à ce changernent. Comme tous les gouvernements sortis . de l’émeute de la rue, les maîtres actuels de l’Hôtel de ville sont harcelés par les républicains de la veille. Tous les farceurs qui, depuis dix ans, ont passé leur temps dans les brasseries à maudire Napoléon entre deux verres d’absinthe, se posent aujourd’hui en martyrs et racontent la fabuleuse odyssée des malñneurs qu’ils ont endurés sous le règne du tyran. Pour se débarrasser des plus importants de ces importuns on tâche de les caser. C’est pour les empêcher d'organiser des manifestations dans le genre de celle du 15 mai 1848 qu’on leur donne un os à ronger. Gare la mine le jour où l’on ne pourra plus placer les martyrs de la deuxième catégorie! Ce jour-là, le gouvernement ne sera plus qu’un affreux réactionnaire et l'insurrection sera le plus saint des devoirs.
JEuptsoïR, 15 septembre.—Sur le boulevard Magenta, j'ai vu défiler ce soir, à 7 heures, une partie du corps d'armée du général Vinoy, qui est arrivé trop tard à Sedan pour prendre part à la bataille. Les soldats, reposés des fatigues de la retraite, ont une allure tout à fait martiale. Les mitrailleuses attiraient surtout l’attention. Le défilé a duré près d’une heure. On dit qu'ils vont établir un camp retranché entre Joinville-
——————————— se
le-Pont et Charenton. Aux acclamations qui saluèrent ces braves troupiers, un malheureux provincial, accompagné de sa fille, a mêlé le cri de Vive l’Empereur ! On a manqué l’écharper sur place, pendant que sa fille, folle de terreur, était prise d’une attaque de nerfs. Il ne fait pas bon, en ce moment, d’être bonapartiste. Comme il faut une victime expiatoire, c’est l'Empereur que l’on rend responsable des malheurs de la patrie. Tout le monde dit aujourd’hui que la France était opposée à la guerre, que Napoléon III seul a voulu attaquer la Prusse, afin de mieux asseoir sa dynastie. Pourtant, Paris en masse demandait les bords du Rhin il y a deux mois. Non seulement Paris, mais toute la France a poussé le cri: À Berlin ! Depuis 1866, on a reproché chaque jour à l’Empire de n’avoir pas vengé Sadowa. Les journaux de l’opposition n’ont pas cessé un instant de rendre l'Empereur responsable de ce qu’ils appelaient l’humiliation de la France. Malheureusement les Français, impérialistes et républicains, ne soupçonnaient pas la formidable puissance militaire dont la Prusse vient de donner une preuve si rapide et si foudroyante. Napoléon vaincu a tous les torts. Quand on est empereur des Français il ne faut jamais être vaincu, ou, si la victoire fuit votre drapeau, il faut toujours savoir garder la gloire en se faisant tuer à la tête de l’armée. La victoire ou la mort! Un Parisien ne sort pas de là. Aujourd’hui, il y avait dans l'air cette odeur âcre de bois brûlé qui se produit quelquefois à Québec quand le feu est dans la forêt,
Ce sont.les bois des environs de Paris, incendiés par ordre de l’autorité militaire, qui nous envoient ce parfum qui nous prend à la gorge. Comme le charbon, si le siège se prolonge, pourrait devenir rare, on pose dans les rues des appareils destinés à isoler, au besoin, les conduits du gaz des maisons de ceux qui fournissent l'éclairage des rues. Par ce moyen on pourra toujours fournir aux besoins des lampes des rues, en laissant de côté les particuliers, qui s’éclaireront avec de la bougie ou du pétrole. Les commères du voisinage sont affolées en voyant ces travaux. Elles s’imaginent que l’on mine Paris pour le faire sauter comme la forteresse de Laon. Les journaux manquent de papier. Le Parlement, l'Histoire, le Public, le Volontaire cessent de paraître à cause de cette disette. Les communications sont coupées avec les départements qui alimentent l'imprimerie parisienne. Quelques feuilles s’impriment sur du papier brouillard. Je vous envoie un numéro de la Petite Presse imprimé sur papier à envelopper. C’est bon à conserver comme souvenir du siège de Paris. Villemessant, qui avait si bien blagué les républicains, abandonne la direction du Figaro, qui est vu d'un très mauvais œil aujourd’hui par les hommes au pouvoir. Le barbier endiablé ne compte que médiocrement sur les bons offices de son ancien collaborateur, Rochefort, l’un de nos reuf souverains, qui doit pourtant sa fortune au journal de Villemessant.
VENDREDI SOIR, 16 septembre.—Le temps continue à être magnifique, Les nuits sont froides. On parle
ne
d’une victoire remportée par Bazaine. Rien d’officiel cependant. On voit des espions partout. Un jeune Suédois, pensionnaire de la maison, a été arrêté avanthier, dans l’après-midi, sur le boulevard du Prince- Eugène. Comme il parle le français avec un accent (tranger très prononcé, un ouvrier qui lui avait adressé la parole a ameuté les passants en criant: C’est un Prussien! Mort aux espions! La garde nationale est venue à son secours et l’a conduit au poste et de là à la préfecture. Ce n’est qu'après une détention de trente-six heures qu’il a été mis en liberté, grâce à l'intervention de l’ambassade suédoise. Remarquez que ce jeune homme, comme tous les Scandinaves, déteste la Prusse et voulait s'engager comme volontaire dans l’armée française. La foule est toujours stupide, et je préfère le despotisme du grand Mogol à cette domination brutale des masses. Pour moi, je suis à l’abri de ces algarades, car j’ai maintenant l’accent d’un vieux Parisien. De plus, ii paraît que j’ai la tournure d’un officier en retraite, car lorsque je passe devant les stations de voitures, les cochers m'offrent leurs véhicules en m'appelant mon capituine. Après-midi, je suis allé voir la statue de la ville de Strasbourg sur la place de la Concorde. Elle est entièrement couverte de fleurs, et on fait queue pour mettre son nom sur le registre qui doit être offert à l’héroïque capitale de l’Alsace. Le jardin des Tuileries est fermé. Il sert maintenant de camp à la cavalerie. Le palais est transformé en ambulance. Plus de drapeau tricolore. Le drapeau
blanc avec roix rouge de la Convention de Genève flotte mélancoliquement sur le pavillon central, en at. tendant que les canons prussiens viennent remplir de blessés les salons de Napoléon III. Tandis que de la rue de Rivoli je contemplais campos ubi Napoleo fuit, cinq ou six mille mobiles de la Bourgogne ont passé en chantant un chant de leur pays dont l’air est, à quelques notes près, celui de: En roulant ma boule. Je n'ai pas pu saisir les paroles. La Claire fontaine vient de la Normandie. Nous devons Derrière chez ma tante à la Franche-Comté. ÆEn roulant ma boule appartient peut-être à la patrie de Charles le Téméraire.
SAMEDI, 17 septembre.—Le soir, à huit heures, je reçois les lettres de ma mère et de Joseph, ainsi que les journaux. C’est une heureuse surprise, car je commençais à croire que les communications étaient coupées avec l'Angleterre. Demain j'irai au bureau de poste m'informer si on peut encore expédier des lettres en Amérique. H.. est parti pour le Saguenay. J'en suis bien content, car cela va le reposer. Aujourd’hui combats d’avant-postes sous les murs de Paris à l’avantage des Français. Les troupes italiennes sont sous les murs de Rome. Les zouaves veulent résister, mais il est probable que le pape ne se défendra pas. Triste année pour nous Canadiens. Fils de la France, nous assistons à l’humiliation, à l'invasion de la vieille patrie. Catholiques, nous voyons le Saint-Père au pouvoir de ses ennemis et la chute, au moins pour le moment, du
PS
pouvoir temporel. L'avenir est sombre. Espérons que la Providence nous donnera bientôt des jours meilleurs !
DiMaNcHE, 18 septembre. — Temps doux comme au mois de juillet. Il nous faudrait de la pluie et du froid afin d’épuiser les Prussiens. Aujourd’hui, à l’église, il y avait beaucoup plus d'hommes que d’ordinaire. Habituellement, sur cent personnes qui assistent aux offices le sexe fort mais laid en compte cinq ou six. Ce matin, à la messe de dix heures, il y avait presque autant d'hommes que de femmes. D'où viennent ces fidèles? De la province qui se réfugie à Paris. Les Parisiens, en présence des balles et des obus prussiens, ont-ils retrouvé au fond de leurs cœurs la foi de leurs pères? Après avoir jeté au bureau de poste ma lettre et des journaux, je fais une promenade sur les boulevards. Comme aux jours les plus calmes, les trottoirs sont encombrés de familles endimanchées, les cafés sont pleins, et les moblots blaguent et rient comme si les Prussiens étaient à Berlin et non pas sous les murs de Paris. Au coin de la rue Vivienne, à la librairie Lacroix, je vois affichée une liste d'ouvrages qui, pubiiés en Belgique, n'avaient pu entrer en France sous l'empire. Ces productions, dont les titres seuls font deviner les infamies qu’elles renferment, sont dirigées, les unes contre le pape, les autres contre l’empereur. Naturellement, la république s’empresse d'autoriser la vente de tous ces livres.—Il paraît que l’on s’est battu près de Vincennes. Tous les voisins sont aux portes et
commentent les rencontres de la journée, qui semblent avoir été favorables aux armes de la France.
Lunpr sotr, 19 septembre.— Le temps est toujours trop beau. Décidément les Prussiens ont toutes les chances, Il n’y a pas eu d'engagement sérieux hier; seulement quelques escarmouches entre uhlans et francs-tireurs. Les Prussiens sont à Versailles, ils campent dans le parc. Le grand et le petit Trianon sont occupés par l'état-major. Les vandales respecteront-ils les richesses artistiques de ce palais sans rival? Le général Ambert a été arrêté parce qu’il ne voulait pas crier: Vive la république ! Cette arrestation, faite par les gardes nationaux, n’a pas été maintenue par l’autorité. Cependant, pour obéir à la pressioi. de la démagogie, le gouvernement a destitué le général. A compter d'aujourd'hui, le service des postes est interrompu, la ligne de l’Ouest ayant été coupée hier par les Prussiens. J'ai bien peur que ma lettre d’hier ne vous parvienne pas. L’employé du bureau de poste de la rue de Bondy est un monsieur bien informé. Il me dit que non seulement ma lettre partira, mais encore que les communications resteront ouvertes avec l’Angleterre pendant toute la durée du siège, et, le même jour, les voies ferrées sont coupées par l’ennemi. Il paraît que, sous la république comme sous le tyran, les informations officielles laissent quelquefois à désirer. Je suis allé faire un tour sur le boulevard Saint-Martin. Dans certains endroits on peut à peine passer sur le trottoir. Les mobiles, fatigués de l'exercice matinal, sont éten-
dus sur le bitume et dorment au soleil comme des lézards ou des lazzaroni. Au moment où je vous écris on entend le canon. Je vais aller voir ce qui se passe.— 94 heures.—J’arrive de la place du Château-d'Eau, qui est couverte de monde. À part quelques femmes effarées, l'attitude du peuple est calme. On s’est battu toute la journée, sans succès le matin, victorieusement le soir; voilà ce que je puis démêler dans les récits contradictoires de quelques soldats qui arrivent des fortifications, Pas de détails officiels, beaucoup de cancans. Les coups de canon qui continuent à retentir du côté de Saint-Denis ont pour but de chasser les Prussiens des bois voisins où ils veulent s'établir. Le ton de certains journaux religieux me semble bien étrange. Je comprends que les républicains éreintent le régime qui vient de tomber. Pendant dix-huit ans, ils ont été criblés d’amendes et de mois de prison, ils prennent leur revanche, c’est tout naturel. Maïs que le Monde, l'Univers, l'Union viennent nous parler de la tyrannie de Napoléon TIT, des charmes de la liberté, j'avoue que je n’y comprends plus rien. Comme dans le Barbier de Séville, je me demande: Qui diable trompe-t-on ici ?
MarprsotR, 20 septembre.—Toujours un beau temps désespérant. L'affaire d'hier a été très sérieuse. Les Prussiens ont eu plus de 6,000 hommes hors de combat, [ls se sont emparés de la redoute de Châtillon, que l’on n’avait pas eu le temps de fortifier d’une manière suffisante, Les mobiles de Paris et ceux de la Bretagne
se sont battus comme de vieilles troupes. Les recrues et les engagés volontaires du 3e zouaves, qui ont remplacé les vrais zouzous tués à Reïischoffen et à Forbach, ont lâché pied au premier feu et sont venus jeter la panique dans Paris. Sans cette malheureuse débandade d’une partie de l’aile droite, le combat de Chàtillon, bien que glorieux et ayant donné des résultats considérables, se fût certainement terminé par une grande victoire. Les Prussiens occupent les hauteurs de Meudon, d’où ils peuvent bombarder le mont Valérien. Comment n’a-t-on pas défendu et fortifié un point stratégique aussi important? L’un des plus brillants rédacteurs du Figuro, Auguste Villemot, le chroniqueur par excellence, est mort dimanche d’une attaque d’apoplexie dans son domicile de la rue Jacob, à l’âge de soixante ans. Son livre la Vie à Paris, qui renferme ses meilleures chroniques, restera comme un modèle du genre. Le chansonnier vaudevilliste Alexandre Flan est mort aussi dans ces derniers jour. Sa muse facile, miis peu châtiée et ne respectant guère les oreilles r'iastes, était populaire dans les faubourgs. De Flan il restera tout au plus quelques refrains qui dans vingt ans seront chantés par des ouvriers en ribote. Le gigantesque Lomon, l’un des rédacteurs du Pays, et par conséquent bonapartiste enragé, a été arrêté hier sur le boulevard par les gardes naticnaux républicains. Ce malheureux Lomon avait commis le crime énorme d’oser dire qu’il n’était pas partisan de la république. Il faudrait pourtant s'entendre sur le mot liberté.
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 271 Sous l’empire, on avait parfaitement le droit de dire à ses amis que l’on était républicain, orléaniste, légitimiste. Si on ne haranguait pas en public contre le régime impérial, on était bien certain de n'être nullement inquiété. Aujourd’hui, on n’a pas même le droit de dire que la république pourrait bien ne pas être le paradis sur la terre. Et les immortels principes de 89, je me demande ce que l’on en fait, si un citoyen n’a pas le droit d'exprimer ce qu’il pense.—Les zouaves pontificaux veulent défendre Rome jusqu’à la dernière extrémité. Ici, tout le monde, même ceux qui détestent la papauté, approuve ces braves soldats. On est indigné de la conduite infâme de l'Italie, qui, au lieu de venir au secours de la France, à qui elle doit tout, profite des malheurs qui viennent de fondre sur l’avantgarde de la race latine pour aller dépouiller Pie IX des quelques lieues de territoire qui lui restent encore. Le nouveau directeur général des postes, G. Rampont, annonce ce matin que les chemins de fer étant coupés, l'administration n’acceptera plus que des lettres écrites sur papier mince et sans enveloppe, afin de ne pas augmenter inutilement la charge soit des personnes, soit des ballons, qui essaieront de franchir les lignes ennemies. Pour les journaux, le service ne se fait plus que pour l’intérieur de Paris. La circulaire de l'hôtel des Postes invite les Parisiens à ne rien mettre dans leurs lettres qui puisse renseigner l’ennemi, qui fera tous ses efforts pour s'emparer des correspondances de la capitale. M. Thiers, de retour de Londres où il a échoué
dans sa mission pacifique, est arrivé à Tours. Dans les combats de ces derniers jours, les Prussiens sortent des bois, où ils s'empressent de retourner quand l’action devient trop chaude. La forêt de Bondy en contient une fourmilière, La sève des arbres, les pluies de la semaine dernière ont rendu inutiles les efforts faits pour incendier ces bois. Depuis quinze jours, nous avons à Paris plus de 100,000 mobiles, On se demande pourquoi ne pas avoir fait abattre tous ces arbres par ces gars jeunes et vigoureux.
MERCREDI sotk, 21 septembre. — Toujours un ciel d'été. L’artillerie d'Auberviiliers a aujourd’hui eulbuté par trois fois une batterie que les Prussiens voulaient établir. Toutes les troupes qui avaient donné dans les engagements de ces trois derniers jours viennent de rentrer dans Paris. Escarmouches sur toute la ligne des forts, sans importance sérieuse. On a fait aujourd'hui plusieurs manifestations contre la paix. Guerre à outrance! tel est le cri des faubourgs de Paris. Ces promenades à travers les rues de la capitale sont déplorables, Elles nous annoncent le retour des mauvais jours de 1848. Les purs de la démagogie avancée trouvent déjà que le gouvernement Fabre-Gambetta est rev tionnaire, On l’accuse de travailler pour les d'Orléans, On prétend que de Kératry, le préfet de police, s’enten : «vec les Prussiens pour rétablir Napoléon TIT. A propos de l’empereur déchu, on annonce que l’on a trouvé la preuve, dans la correspondance impériale saisie au moment où elle allait franchir les frontières,
que le vaincu de Sedan contrefaisait les billets de la banque de France. Vous verrez qu'avant peu on nous prouvera clair comme le jour que, chaque soir, il détroussait les passants au coin des rues. Je ne répondrais même pas qu’un monsieur, tout de noir habillé, portant longue barbe, longs cheveux et un feutre pointu, ne viendra pas, un beau soir, nous dire sur la place du Château-d’'Eau que le chef véritable des assassins et des voleurs qui ont leur quartier général dans les carrières d'Amérique, à Belleville, n’est autre que Napoléon ITT. Et puis, est-ce bien Troppmann qui a tué la famille Hinck? Je commence à croire que l'homme sinistre du 2 décembre pouvait bien être le véritable coupable. O bêtise humaine ! Par ce bienheureux temps de liberté, de fraternité, d'égalité, on peut s'attendre à toutes les monstruosités. — Aujourd'hui, à Batignolles, a eu lieu l'ouverture du Club des libres penseurs. En tête de leur programme se trouve cette déclaration: ‘La femme a le droit de choisir l’homme qui doit être le père de ses enfants et de s'en séparer quand il ne lui convient plus. Plus de religion, plus de mariage.” C'est du propre comme vous voyez. Heureusement que ces insanités ne peuvent avoir d’influence, Une quinzaine de vieilles folles avec une cinquantaine de jeunes drôlesses, heureuses d'attirer l’attention sur elles, vont clabauder pendant trois ou quatre jours. Dans une semaine le ridicule aura fermé ce club.
JEUDI sorR, 22 septembre.—M, Jules Favre, qui avait
quitté Paris, dimanche matin, pour se rendre au quartier général du roi de Prusse, au château de Ferrières, est rentré à l'Hôtel de Ville hier soir. M. de Bismarck lui a proposé les conditions suivantes: abandon de l’Alsace et de la Lorraine, reddition de toutes les places fortes assiégées en ce moment. Devant l’insolence de semblables propositions M. J. Favre a dû se retirer. Toutes les chances de paix sont donc évanouies. Il ne reste plus qu’à vaincre ou à mourir. Cette décision du gouvernement provisoire de résister jusqu’à la mort a été accueillie avec enthousiasme par toute la population. Des manifestations nombreuses ont eu lieu à l'Hôtel de Ville pour féliciter le gouvernement. Comme le roi de Prusse refusait de reconnaître la légalité de la révolution du 4 septembre, on avait convoqué les collèges électoraux pour le 16 octobre d’abord, puis pour ie 2 du même mois, afin que la France pût élire une constituante avant les pouvoirs nécessaires pour traiter avec l'ennemi. Les exigences de la Prusse rendant la paix impossible, on demande au gouvernement de remettre les élections à une époque ultérieure. On dit qu’un décret dans ce sens paraîtra demain dans le journal officiel.—Le canon g le toujours. Aujourd'hui, à Romainville, on a fait 800 uhlans prisonniers. La plaine d'Aubervilliers est couverte de cadavres et de blessés prussiens hachés par la mitrailleuse. Un des uhlans faits captifs hier disait à un de nos voisins qui était de garde à la porte de Belleville : On nous à bien trompés. Nos chefs nous assuraient que Paris n'était pas
capable de tenir vingt-quatre heures. Nous pensions entrer dans la capitale sans brûler une amorce. Nous laïisserons nos os en France.” —On dit que 6 à 7,000 Prussiens ont trouvé la mort sur le pont Saint-James, près de Ferrières, ce pont ayant sauté au moment où l’ennemi passait. Au combat de Châtillon, lundi dernier, les Prussiens reconnaissent avoir perdu 15,000 hommes. On a rétabli la taxe sur la viande et sur le pain, afin que les bouchers et les boulangers n’abusent pas de l’investissement de Paris pour vendre leur marchandise à des prix exorbitants. La manie de voir des espions prussiens partout fait des progrès tous les jours. Cham le caricaturiste, Paul Féval, le préfet de police, le comte de Kératry, ont été arrêtés comme suspects par les gardes nationaux, qui veulent faire du zèle. Si cela continue, la moitié de Paris passera son temps à arrêter l’autre. Toujours un temps splendide. Dans les circonstances actuelles, cette sérénité continuelle de l’atmosphère devint agaçante.
VENDREDI SOIR, 23 septembre. — Toujours la méme température. On se croirait dans le mois d'août. À trois heures, je passe sur le boulevard des Italier : À chaque pas des rassemblements de citoyens. Les figures sont radieuses. Je me mêle aux groupes et je prête l’oreille. Grande victoire du côté de Montrouge. On a pris 42 mitrailleuses, 40 canons, mis 80,000 hommes hors de combat, 25,000 prisonniers. C’est beaucoup trop beau pour être vrai. On dit que les Prussiens captifs doivent passer à 4 heures sur le bou-
levard Saint-Michel. Je prends la rue Montmattre, passe au milieu des Halles centrales, traverse la Seine et arrive devant le musée de Cluny. Foule énorme sur le boulevard Saint-Michel. Tout ce que j’ai entendu de l’autre côté de l'eau n'est que de la Saint-Jean comparé à ce que l’on dit ici: 60,000 prisonniers, 30,000 tués, 50,000 blessés, 55 mitrailleuses, 42 canons d'acier longs de trois mètres, il ne faut rien moins que tout cela pour contenter le quartier latin. Si je me rendais jusqu'à la barrière d'Enfer, je suis certain que j'apprendrais la capture du roi Guillaume avec ses 400,000 soldats. Dépouillé de ces chitires fantastiques, le succès de la journée se réduit à ceci: trente mille hommes de l’armée du prince Frédéric-Charles, se dirigeant vers Versailles, sont venus se heurter aux régiments français qui, leur barrant le passage à Antony et à Chevilly, les ont forcés à se rejeter du côté d’Arcueil, sous les feux croisés des forts de Bicêtre, de Montrouge et de la redoute de Villejuif. L’artillerie de marine et les mitrailleuses firent rage pendant deux heures et foudroyèrent ces malheureux Prussiens, qui furent bientôt obligés de battre en retraite en laissant 12 mitrailleuses et 900 prisonniers aux mains des Français, qui s’'emparèrent des positions occupées la veille par les mangeurs de choucroute. Réduit à ses proportions réelles, le combat de ce jour, première victoire importante de la campagne de Paris, a une grande valeur. Il relève le moral des peureux et des pusillanimes, qui en étaient venus à croire que les soldats du roi Guillau-
me étaient invincibles. J'ai fait un voyage pour le roi de Prusse, car tandis que nous faisions le pied de grue sur l’asphalte du boulevard Saint-Michel, 500 prisonniers défilaient par la rue Monge. Ceux qui les ont vus disent que ces pauvres diables faisaient pitié à voir. Leurs uniformes sont en lambeaux, les pieds passent à travers la chaussure, et leurs figures hâves et muladives racontent les douleurs et les privations de leur marche sur la capitale. On les a dirigés partie sur l'École militaire, partie sur le fort de Vincennes. Le journal officiel de ce matin publie le décret qui renvoie à une époque indéterminée les élections municipales et celles pour la constituante. T1 paraît que les papiers saisis chez Rouher, le président du défunt sénat, sont de la plus haute importance et promettent d’étranges révélations.
SAMEDI SOIR, 24 septembre.—Toujours un ciel d’Ttalie et un soleil de printemps. Nous avons en ce moment le journal de Blanqui, {a Patrie en danger, qui prêche les mesures les plus radicales. T1 demande le rétablissement de la commune de Paris, la guillotine en permanence et les autres aménités de 93. Heureusement que l’immense majorité hausse les épaules en lisant ces folies sanglantes d’un autre âge, Il y a bien à Belleville et à la Villette quelques milliers de chenapans qui ne demanderaient pas mieux que de mettre en pratique le programme du citoyen Blanqui, mais la peur de voir Guillaume protiter de la guerre civile pour s'emparer de la capitale et rétablir Napoléon FT,
les force à ajourner la guerre contre le bourgeois. Vienne le jour de la délivrance, toutes les mauvaises passions refoulées au fond du cœur des socialistes pendant l'investissement de Paris, éclateront avec la fureur des plus mauvais jours de la première révolution. Savez-vous qui les ultra-radicaux de Belleville voulaient élire pour la constituante ? L'ouvrier Mégy, celui qui a été condamné à vingt ans de travaux forcés pour meurtre d’un agent de police, et Eudes,* condamné à mort pour assassinat du pompier de la Villette. D'après les hommes de l’avenir, il suffit, pour acquérir d’un seul coup les connaissances et les talents nécessaires à un législateur, de tuer un serviteur du tyran. A ce compte-là, l'homme qui assassine une douzaine de sergents de ville et autant de pompiers, en criant: Vive la république! devra être le plus grand génie du siècle, puisque Mégy, qui n’a brûlé la cervelle qu’à un seul agent de police, est, pour ce fait, porté à la députation nationale. En voyant toutes les folies du régime qui a pris pour devise : liberté, égalité, fraternité, on se prend à soupirer après le gouvernement
du grand Turc.—Rien en dehors des fortifications aujourd'hui: de temps en temps on tire quelques coups de canon sur les corps de cavalerie prussienne qui s’aventurent trop près des forts, mais il n’y a pas d’engagements. L'investissement est complet. Impossible de sortir de la ligne des forts. Les courriers d’ambas-
sade sont bloqués comme tout le monde. Il n’y a pas
* Ces deux marryrs avaient été mis en liberté le 5 septembre.
de passeport, anglais ou américain, qui puisse faire franchir les lignes ennemies. Il n’y a plus que la voie aérienne qui soit libre. La poste envoie des ballons quand le vent est favorable, Où tombent ces mallespostes d’un nouveau genre? entre les mains des Prussiens ou entre celles des Français? Nous n’en savons encore rien.
DIMANCHE soir, 25 septembre. — Décidément, nous sommes condamnés au beau temps à perpétuité. Nous sommes en automne depuis quatre jours et cependant nous avons un soleil de juillet. Beaucoup de monde dans les églises. Même le soir, à l’archiconfrérie, on trouve un grand nombre d'hommes, militaires et pékins, qui viennent entendre la parole de Dieu. La situation militaire n’a pas changé depuis hier. Quelques coups de canon seulement du côté d’Aubervilliers, destinés sans doute à culbuter des batteries prussiennes. C’est pendant la nuit, du reste, que nous devons nous attendre aux attaques de l’ennemi. Il y a quelques jours, on a surpris des espions prussiens qui, du sixième étage d’une maison de Batignolles, faisaient des signaux, au moyen de lumières de couleurs différentes, au quartier allemand établi à Neuilly. Ces espions ont été envoyés à la Préfecture de police. Depuis, les malheureux Parisiens soupçonnent toutes les bougies et toutes les lampes d’avoir des relations criminelles avec Bismark. Quand on demeure au 5° ou au 6°, il ne faut plus allumer ni chandelle ni gaz, car les commères et les concierges, à qui l'affaire de Batignolles a mis