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à la fonte des canons. Le siège produit un effet étrange. En temps ordinaire, la moyenne des suicides, à Paris, est de trois par jour au moins. Depuis le 24 septembre, pas un seul suicide dans la capitale. Les vols, les assassinats ont également diminué dans la proportion de 600%. Ce dernier chiffre se conçoit. D'abord, avant l'investissement, on a fait sortir de Paris plusieurs milliers de mauvais garnements. Puis, tous les hommes valides étant obligés de monter la garde aux remparts, messieurs les assassins, obligés de mourir pour la patrie, n’ont pas le temps de travailler.
SAMEDI s0IR, 22 octobre. — Temps sombre. C'imme mouvement militaire, rien qui vaille la peine d’être noté. Le citoyen Blanqui se plaint amèrement de n'avoir pas été réélu par le 169 bataillon, et attribue sa défaite aux jésuites. Voyez-vous les disciples de saint Ignace intriguant à Belleville contre le vieux conspirateur ? Il faut avoir de l’aplomb pour oser débiter des rengaines aussi bêtes et aussi vieilles. Le commandant Sapia, traduit devant un conseil de guerre pour avoir voulu renverser le gouvernement, vient d’être acquitté. Nous recevons aujourd’hui une dépêche de Tours qui nous annonce le départ de Gambetta pour Besançon, où il va organiser la défense nationale, Le reste de la dépêche ne contient que des phrases sonores. Pour la dixième fois le gouvernement nous répète que l’armée prussienne est complètement démoralisée. Pourquoi ces troupes qui, depuis le 4 août, marchent de victoire en victoire, seraient-
elles démoralisées ? Sous le rapport matériel, elles sont dans une meilleure situation que nous, puisqu’elles font chaque jour des razzias dans les départements, où elles enlèvent la viande de boucherie et les légumes. Comme logement, les soldats du roi Guillaume sont mieux traités que nos mobiles qui campent en dehors des murs, puisqu'ils ont pour s’abriter les maisons des villages abandonnés à quinze lieues à la ronde. Ajoutez à l’enivrement de leurs incroyables succès et à leur bien-être matériel l’assurance que leur donne Guillaume qu'ils feront Noël à Paris, et vous comprendrez que les Germains peuvent et doivent attendre avec patience le moment où la faim nous forcera à leur ouvrir nos portes, ce qui arrivera nécessairement si les armées qui viennent à notre secours sont anéanties par l’ennemi. Le gouvernement devrait laisser aux journaux officieux le soin de raconter aux jocrisses les billevesées de cette force. Les clubs vont toujours leur petit bonhomme de chemin. Ennuyeux presque toujours, ridicules très souvent, mais rarement terribles. Les jacobins du temps jadis deviennent de plus en plus difficiles à trouver. Hier, au club de la Cour des Miracles, on a voté à l’unanimité que la France ne devait pas se borner à chasser les Prussiens, mais qu’elle avait le devoir de passer le Rhin et d'aller proclamer la république à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Comme il faut des canons pour réaliser ce projet mirobolant, on a fait une collecte. Remarquez qu’il y avait là plus de cinq cents démo-
crates de la plus belle eau. Devinez combien la quête a produit? Quatre francs ! Ces belliqueux citoyens n’ont même pas donné chacun un sou, car le chiffre de la collecte aurait été au moins de vingt-cinq francs. Forts en gueule, maïs durs à la détente, ces ultra-radicaux. Dans le Journal officiel de ce matin, le gouvernement déclare absolument faux le bruit qui avait couru au sujet des balles prussiennes empoisonnées. Pour ma part, je n'avais pas un instant ajouté foi à cette rumeur alarmiste.
DIMANCHE soIR, 23 octobre.—Pluie torrentielle jusqu'à trois heures, soleil et beau temps jusqu’au soir. Ce matin, à 2 heures, un corps d’éclaireurs a enlevé 22 sacs de légumes aux Prussiens. Une dépêche de Gambetta, publiée ce matin dans l’Oficied, annonce qu'Orléans est occupé par les Prussiens, qui sont également entrés à Châteaudun, Eure-et-Loir. L'armée de la Loire n’est donc pas encore formée, puisqu'elle laisse la ville de Jeanne d’Arc aux mains de l’ennemi ? Ou bien, après avoir été victorieuse, le 11, à Artenay, a-t-elle été vaincue dans un nouvel engagement? Tout cela n’est guère rassurant. On a fait venir d'Algérie l'artillerie qui s’y trouvait et qui est beaucoup plus considérable qu’on ne le croyait. Guillaume maître d'Orléans, les membres du gouvernement délégués à Tours vont-ils continuer à demeurer dans cette ville, où leur sécurité me semble assez compromise ? Les Prussiens publient à Versailles un journal français intitulé le Nouvelliste, qu’ils répandent à profusion dans
les départements. Le Figaro de ce matin a pu se procurer le numéro du 21, dont il donne de nombreux extraits. La feuille de M. de Bismark annonce sérieusement que sur les hauteurs qui entourent la capitale, on voit les Parisiens s’égorger régulièrement tous les jours depuis le commencement du siège, et que toutes les classes de la population soupirent après l'entrée des Prussiens à Paris. Cet aimable journal nous apprend même que nous ne mangeons plus que de deux jours l’un, et que l’on a emprisonné tous les prêtres en attendant que l’on renouvelle les massacres de septembre. Heureusement que le gouvernement envoie deux ou trois fois par semaine des ballons montés qui font connaître aux provinces la véritable situation de la capitale. Chapitre des on dit. Insurrection en Corse qui aurait proclamé Napoléon IV. Le duc d’Aumale poserait sa candidature comme député à la future constituante dans le département de la Charente. Le prince Napoléon, dont la lâcheté proverbiale a fait tant de mal à l’empereur dans l’armée et dont l’impiété a tant contribué à rendre la dynastie impopulaire dans le monde catholique, aurait succombé à une congestion cérébrale, à son château de Prangins, en Suisse. Il y a quelques jours, on annonçait que Napoléon III avait eu une attaque d’apoplexie, aujourd’hui on affirme qu’il est devenu complètement idiot. Depuis hier on voit des pêches. Elles se vendent la modeste somme de vingt sous pièce. Les œufs valent maintenant trois francs cinquante à quatre francs la douzaine,
Lunpt soir, 24 octobre. — Temps sombre avec des averses dans l’après-midi. Calme complet sur toute la ligne. Nous venons d’avoir une aurore boréale comme l’Europe n’en a pas vu depuis un siècle. Le ciel était rouge comme si un incendie formidable avait éclaté autour de Paris. On à cru un instant que c'était la forêt de Bondy qui brûlait. Tout le monde était aux portes. Beaucoup de gens regardaient avec anxiété ce spectacle étrange et voyaient dans ce phénomène, les uns, le signe de grands malheurs pour la patrie, les autres, le présage de la défaite des Prussiens. Ce gigantesque manteau rouge, à travers lequel les étoiles scintillaient comme des paillettes d’or sur un fond de velours, se déroulait sur nos têtes et semblait devoir nous ensevelir dans un suaire sanglant. C’était grandiose maïs sinistre. Peut-être aussi les tristesses d’un siège qui se prolonge, les malheurs de la France qui semble s'effondrer sous les pas de l’invasion, la douloureuse incertitude de l’avenir, nous faisaient-ils voir dans ce spectacle merveilleux un côté sombre, qu’en des temps moins malheureux nos yeux n'auraient pas su trouver. Au moment où je vous écris, 93 heures du soir, le ciel a une teinte rosée comme le champagne œil-de-perdrix. Dans l'après-midi, une fabrique de bombes a fait explosion à Montmartre. Une personne tuée, trois blessées. Pour amadouer le XT: arrondissement, qui ne pouvait, comme Calypso, se consoler de la perte de son maire, le citoyen Mottu, le Journal officiel de ce matin nous annonce que le boulevard du
Prince-Eugène, qui traverse le susdit arrondissement, portera désormais le nom de Voltaire, et que la statue du frère de la reine Hortense, qui se trouve sur la place qui occupe ie centre de ce boulevard, sera renversée et remplacée par celle du patriarche de Ferney. On a destitué le maire qui faisait la guerre aux crucifix, mais pour consoler les radicaux, on leur donne la statue de celui qui a écrit: Écrasons l’infâme ! La statue du prince Eugène, qui s’est tant de fois battu glorieusement et victorieusement contre les Prussiens, était, il me semble, dans les circonstances présentes, plus en situation que celle de l’homme qui fut le plat valet de ce chenapan de génie que l’histoire nomm: Frédéric le Grand. Le gouvernement a commis là une grande faute, car sa faiblesse prouve à la France qu’il en est réduit à compter avec la faction infime qui a déclaré la guerre non seulement au christianisme, mais à toute religion. Il y a trois jours, l’organe le plus violent de ce parti, la Patrie en danger, imprimait la monstruosité suivante: Guerre aux Prussiens ! mais surtout guerre à Dieu! car c'est notre croyance absurde dans un être suprême qui est la cause de tous nos malheurs. Je pense qu'avant longtemps le gouvernement de l'Hôtel de Ville paiera cher la pusillanimité qui lui fait subir la pression d’un parti aussi odieux que sacrilège, aussi insensé qu'impuissant.—Depuis quelques jours, les légumes frais sont assez abondants et les prix très abordables par les petites bourses. On nous fait espérer que nous serons débloqués avant quinze jours
par la mise en activité du chemin de fer d'Orléans. Quel bonheur si je PM enfin recevoir de vos nouvelles, dont je suis privé, depuis quarante jours ! Mani soi, 25 octobre.—Pluie toute la journée. Pas d'opérations militaires dignes d'être mentionnées. Aujourd’hui je n’ai entendu ni le clairon ni le tambour. Comme la rue de l’Entrepôt est une des rues les plus larges du quartier, on y fait l’exercice deux fois par jour, le matin à sept heures, l'après-midi à quatre heures. Si j’avais autant de pièces de cent sous que j'ai entendu de fois depuis deux mois: Par file à droite, par file à gauche, marche ! je serais presque un rentier. Gambetta nous envoie de Tours des nouvelles qui portent la date du 21. La petite ville de Châteaudun a fait une défense héroïque. Les gardes nationaux, aidés de quelques francs-tireurs, ont soutenu pendant toute une journée le choc de 5,000 Prussiens et leur ont mis 1,800 hommes hors de combat. Il ne faut pas oublier que Châteaudun est une ville ouverte, et que ses défenseurs n'avaient d’autres remparts contre l’artillerie de l'ennemi que des barricades élevées à la hâte. Ce n'est qu'après avoir bombardé et incendié cette courageuse cité, qui ne compte que 6,000 âmes, que les soldats du roi Guillaume ont pu s'établir sur ses ruines. M. Thiers est revenu à Tours gros Jean comme il était parti. Du reste, tout le monde s’y attendait. I] faudrait être bien naïf pour croire que l’Europe, toute monarchique à l'exception de la Suisse, prendra la défense, contre un roi, d’une république qui veut non
ro
seulement chasser l'invasion, mais encore renverser tous les trônes. Grand émoi parmi les fumeurs. Il paraît qu'il n’y a plus de tabac que pour un mois. J'aime bien à fumer ma pipe, mais si le siège ne doit pas nous imposer de plus rudes sacrifices que celui-là, je m'en consolerai facilement. Impossible de sortir de Paris sans la permission de l’autorité. Même ceux qui veulent se risquer en ballon doivent avoir un permis du gouverneur de Paris. En ce moment, il y a 3,145 demandes de permissions de prendre la clé, non pas des champs, mais des airs. Les gens de Belleville, qui ont si souvent et si bruyamment demandé de faire des sorties, s’abstiennent prudemment de s'engager dans les 40,000 volontaires demandés par le gouvernement à la garde nationale pour faire des régiments de marche. Ils disent maintenant que c'est un piège que les Jésuites (lisez Trochu) leur tendent afin de les faire massacrer par les Prussiens. Braves quand ils savent qu'on ne peut les envoyer sur le champ de bataille, lâches quand on leur offre d'aller au feu, les gueulards sont les mêmes dans tous les pays. On dit que la ville de Mgr Dupanloup est en feu. Comment, par qui incendiée ? La rumeur ne le dit point. Espérons que ce cancan sinistre ne sera pas confirmé, car ce serait une perte irréparable que la destruction de la magnifique ‘athédrale d'Orléans. Entre six et sept hevres ce soir, nous avons cru que le spectacle d'hier allait se renouveler. Le ciel, pendant une dizaine de minutes, est devenu rose, puis il a repris son aspect ordinaire,
MERCREDI, 26 octobre.—Pluie toute la journée. Assiégés et assiégeants se tiennent tranquilles. Orléans est occupé par l’ennemi, mais il n’est pas incendié. Sur les 400,000 gardes nationaux, 45,000 seulement se sont offerts pour former les régiments de marche que le gouvernement a demandés à la bonne volonté des Parisiens, afin de pouvoir faire des sorties sérieuses contre les Prussiens. Je m'attendais à mieux que cela. Pans ce moment de crise suprême, tout homme valide, marié ou célibataire, devrait se faire un devoir de marcher volontairement à l’ennemi. Est-ce que les trois quarts des soldats de Guillaume ne sont pas des pères de famille? Comment peut-on espérer de repousser l'invasion, si pour sauver la patrie, qui a déjà un pied dans la tombe, on n’a pas le courage de s'imposer les sacrifices que les envahisseurs s'imposent depuis trois mois? Auraient-ils donc raison ceux qui prétendent que les Français sont dégénérés ? Les rumeurs sont nombreuses aujourd’hui. Le second fils de Victor-Emmanuel aurait accepté la couronne d’Espagne. Un habitant de Versailles aurait tiré sur le roi Guillaume sans le blesser, Bismark serait très malade de l’affection nerveuse qui a failli l'emporter il y a un an. Bourbaki formerait une armée dans le Nord pour alle: débloquer Bazaine. Guillaume ferait venir d’Allemagne une nouvelle armée de 200,000 hommes pour renforcer celle de Paris, affaiblie par les corps qui s’en détachent tous les jours pour aller ravager es départements. Les fameux canons Krupp seraient enfin ar-
rivés dans le camp ennemi et le bombardement devrait commencer mardi. Je ne crois pas un mot de tous ces cancans.
Pour rendre hommage à l’héroïsme de Châteaudun, le gouvernement vient de donner son nom à la belle rue qui s'appelait Cardinal- Fesch sous le règne du tyran. On ne parle plus de Garibaldi. Je crois que si la France compte, pour sorur du péril extrême dans lequel elle se trouve en ce moment, sur les exploits de ce vieux révolutionnaire, elle ferait aussi bien de traiter de suite avec Bismark. Les éditeurs d'ouvrages sur la guerre font de brillantes affaires. Depuis le 4 septembre, il s’est vendu 840,000 exemplaires de P École du soldat. Sapia, acquitté par le conseil de guerre, n'a pas été réélu par son bataillon. Les ultra-radicaux ont envoyé au gouvernement une députation pour demander que les cloches des églises et la colonne Vendôme soient employées à la fonte des canons. Le général Trochu a répondu que l’on ne fait plus des canons de bronze, mais d'acier, et qu’il fallait laisser les cloches aux clochers et la colonne à la place Vendôme. Autre cancan. La république serait proclamée à Munich et le peuple aurait pendu le compositeur Wagner!
Jeupt soir, 27 octobre, — Pluie torrentielle toute la journée. Le soir, un vent à soulever l’Arc de triomphe. Pendant l'après-midi, canonnade continuelle sur les ouvrages que les Prussiens cherchent à établir à Saint- Cloud, à Brimborion et à Montretout. Il paraît que
décidément les fameux canons Krupp sont arrivés au camp du roi Guillaume, qui va commencer à nous bombarder la semaine prochaine. Sur toute l'enceinte de Paris il n’ÿ a que deux points de vulnérables, Grenelle et Passy. Encore faudra-t-il que les Allemands puissent établir leurs batteries, ce qui n’est nullement prouvé. Dans la rue de l’Entrepôt, nous sommes complètement à l’abri des bombes, la partie nord de la capitale étant impossible à prendre et à bombarder. On ‘annonce pour demain l’arrivée de M. Thiers à Paris. C’est un sauf-conduit de l’empereur de Russie qui lui permettra de franchir les lignes prussiennes. D'après les rumeurs qui circulent aujourd’hui, le gouvernement russe serait disposé à venir au secours de la France, si on revenait à la monarchie en rétablissant la famille d'Orléans sur le trône. Il va sans dire que cette proposition n’a aucune chance de trouver un accueil enthousiaste à l'Hôtel de Ville. Une cinquantaine de Russes, d’Anglais et d’Américains ont quitté Paris aujourd’hui avec la permission de M. de Bismark. Est-ce la crainte du bombardement qui fait fuir ces étrangers? Le Combat de Félix Pyat annonce ce matin comme un fait positif que Bazaine avait capitulé et fait la paix avec Guillaume au nom de Napoléon III. Cette nouvelle à sensation a produit une vive et douloureuse émotion, À la Bourse, la rente a baissé de 75 ce. Le Journal officiel a énergiquement donné le démenti à Félix Pyat. Rochefort, qui a reçu la dé putation de la garde nationale qui venait dénoncer le
Combat au gouvernement, a répondu que la feuille du citoyen Pyat avait menti sciemment, que son rédacteur était un lâche et un misérable. Le soir, sur le boulevard, on achète les numéros du Combat qui sont en vente dans les kiosques et on les brûle sur le trottoir. Je viens de voir un de ces autodafés en allant chercher le journal. Rouen n’est pas occupé par l’ennemi. Les Normands ont élevé un camp retranché, défendu par 70,000 hommes, autour de leur capitale. Pour faire le siège de Rouen dans ces conditions, il faudrait au moins 120,000 hommes. En ce moment, les Prussiens sont dans l'impossibilité de disposer d’une pareille armée sans rendre ineffectif le blocus de Paris. Par ce temps de pluies continuelles, il est réellement pénible de voir des centaines de pauvres femmes, ouvrières et bourgeoises, obligées de faire la queue à la porte des boucheries municipales. Plusieurs de ces mères de famille sont tombées malades pour avoir attendu pendant cinq ou six heures, les pieds dans la boue et les vêtements trempés, le maigre rationnement que le gouvernement accorde à chaque personne. Si on ne change pas le système actuel de distribution, nous aurons une émeute de femmes avant quinze jours. Aujourd’hui le beurre frais se vend vingt francs la livre.
Venprept1 soir, 28 octobre. — Pluie à verse pendant toute la journée. Ce matin, les francs-tireurs, soutenus par un régiment de ligne, se sont emparés du Bourget, près de Saint-Denis. Les Prussiens, qui occupaient ce village depuis le commencement du siège, sont reve-
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 365 nus vers trois heures avec trente canons pour reprendre cette position. Après une lutte de deux heures, ils ont été repoussés avec des pertes considérables. A près le cancan Bazaïne, nous avons le racontar Roubher. L’ex-président du sénat serait chargé de négocier la paix avec le roi Guillaume, qui ne reconnaît d’autre gouvernement que celui de Napoléon III. La France accepterait la perte de la Lorraine et de l'Alsace et l’abandon à la Prusse des navires composant les deux flottes de la Baltique, et paierait une indemnité en argent. M. Rouher se ferait fort de faire ratifier ce traité par les chambres françaises. Pour obtenir cette ratification, on neutraliserait temporairement la ville de Reims, où se réuniraient le sénat et le corps législatif. Le traité stipulerait qu’une fois la ratification obtenue, les provinces françaises qui ne se soumettraient pas aux conditions acceptées par les corps de l'État, seraient déclarées rebelles, et la Prusse s’engagerait à joindre ses troupes à celles de l’armée de Metz pour dompter la rébellion. Je ne crois pas un mot de cet énorme canard, lancé dans le seul but d'augmenter la haine des Parisiens contre l’Empire: Ce projet d’une paix honteuse est-il réalisable? La province a-t-elle à ce point la crainte ou la haïne de la république, que Napoléon TIT, ramené comme Louis XVIII par les baïonnettes teutonnes, lui semble préférable au gouvernement du 4 septembre ? Comme nous sommes bloqués depuis quarante-trois jours, nous ne connaissons rien des départements que les phrases
reter‘’ :santes que Gambetta nous envoie de Tours et qui ne peuvent nous faire connaître l’état des esprits dans le reste de la France. Je ne puis croire, cependant, que le parti bonapartiste puisse rêver, par des moyens aussi indignes, la restauration du régime impérial. On annonce la mort de la reine d’Espagne, qui aurait été emportée subitement à Houlgate. On dit que les Allemands, au nombre de 12,000, ont envahi le Mans et occupent Laval. Rien d’ofliciel. Nous avons failli avoir une émeute à propos du charbon. Les cuisinières parisiennes emploient le charbon de bois. Comme ce combustible, devenu très rare, se vend aujourd’hui six francs le boisseau, un charbonnier a eu l’idée triomphante, mais passablement canaille, de vendre pour du vrai charbon, des petits morceaux de bois trempés dans l’encre. Colère parfaitement justifiée des ménagères, qui veulent écharper l’Auvergnat coupable de cette mauvaise et malhonnête plaisanterie. Rassemblement, bousculades, enfin arrivée de la garde nationale, qui empoigne le charbonnier et ferme sa boutique. Les clubs continuent à étonner les natifs. Celui des partisans de Blanqui, à la Barrière-Blanche, a décidé à l’unanimité que le citoyen général Trochu serait invité à soumettre tous ses plans, même les plus secrets, à la discussion et à l'approbation des clubs. SAMEDI s0IR, 29 octobre. — Temps sombre le matin, pluie battante pendant l’après-midi. Les Prussiens, au nombre de 20,000, avec trente pièces de canon, ont essayé par cina fois de reprendre le Bourget. Cons-
tamment repoussés, ils ont été obligés de se retirer en laissant une très grande quantité de morts et de blessés sur le champ de bataille. Le Combat de ce matin affirme que la reddition de Metz lui a été donnée comme un fait certain par Flourens, qui disait tenir cette nouvelle de Rochefort. Ce soir, Flourens reconnaît bien avoir donné cette nouvelle à Pyat, mais nie avoir dit qu’il tenait ce renseignement de Rochefort. Ce serait une personne attachée au gouvernement provisoire qui lui aurait annoncé la capitulation de Bazaine. Quelle personne? Tout cela ne me semble pas très clair. Les forts de Vanves, de Bicêtre et de Metz ont tonné toute la journée pour démolir les ouvrages des Prussiens. Les impérialistes réfugiés à Londres viennent de fonder un journal intitulé {a Situation, qui semble donner quelque plausibilité au projet Rouher dont j'ai pris note hier. Aujourd’hui, je suis allé sur la place du Panthéon, où se font les enrôlements volontaires. Draperies rouges, armes en faisceaux, drapeaux tricolores, l'inscription: Citoyens, la patrie est en danger, rien ne manque à la mise en scène, rien si ce n’est les volontaires. Pendant une demi-heure que je suis resté là à faire le badaud en écoutant un long monsieur tout de noir habillé, une manière de notaire ou d’avoué, qui faisait l'éloge de Garibaldi, j'ai vu se présenter un seul patriote, un jeune homme en blouse bleue, qui avait une de ces bonnes et honnêtes figures comme on en rencontre souvent dans nos campagnes, T1 a été vivement applaudi par la foule. A part le luxe
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de la mise en scène, ces enrôlements de volontaires ressemblent assez à nos élections. On parle d’un grand projet d’union républicaine que M. de Kératry tenterait en ce moment de réaliser avec l'Espagne. Les cortès proclameraient la république et céderaient, moyennant cinq cent millions de francs, Cuba aux États-Unis. A ces conditions, le gouvernement américain ferait une alliance offensive et défensive avec la France et l'Espagne contre la Prusse et garantirait la neutralité de la Russie. Mest avis que ce beau projet a bien peu de chances de succès, surtout si, comme on l’annonçait ces jours derniers, le duc d'Aoste a été proclamé roi à Madrid. Le d{"ret abolissant l’ordre de la Légion d'honneur pour tout ce qui n’est pas militaire, a paru dans le Journal officiel de ce matin. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville, qui a pris le nom de la défense nationale, devrait s'occuper de chasser les Prussiens et laisser à la future constituante le soin de faire ou d’abroger les lois. Le décret de ce matin est done une nouvelle boulette à porter au débit des hommes du 4 septembre.
DIMANCHE soIr, 80 octobre. — Magnifique journée d'automne. Les boulevards sont encombrés de promeneurs. Les familles, en toilette des beaux jours, inondent les avenues et les places publiques comme au temps jadis. Qui pourrait croire que nous sommes bloqués depuis quarante - quatre jours? Ce matin, 40,000 Prussiens, soutenus par quarante-cinq pièces de canon, ont attaqué le Bourget. Les défenseurs de ce
village, conquis vendredi, ont dû battre en retraite avec des pertes considérables. C’est toujours le même système depuis le commencement du siège. On est constamment obligé de se replier devant le nombre. Puisque, sans compter les 400,000 hommes de garde nationale, il y a dans Paris 200,000 soldats et mobiles, pourquoi n’envoie-t-on pas les troupes d’attaque en nombre suffisant ? On murmure beaucoup en ce moment et je crois que nous aurons des émeutes avant peu. Du reste, l’impression générale semble mauvaise aujourd’hui. Rien de précis, rien d’officiel, mais il souffle dans l'air comme un vent de malheur. Il doit être arrivé des nouvelles fâcheuses au gouvernement. Les petits, comme moi, ne sont pas dans le secret des dieux. Je parierais dix contre un qu'avant quarantehuit heures, le journal officiel nous annoncera quelque désastre. La capitulation de Bazaïne ? Une armée de la province anéantie par les Prussiens ? Qui sait ? M. Thiers est arrivé aujourd’hui à Paris et, sans prendre le temps de se rendre chez lui, s’est dirigé immédiatement vers le Ministère des affaires étrangères. Il a passé toute la journée avec Jules Favre. Aujourd'hui, à deux heures, on a élevé sans tambour ni trompette, en tapinois, comme des gens qui commettent une action honteuse, la statue de Voltaire sur le piédestal qui portait celle du prince Eugène. On dit que Napoléon III vient de former un ministère, in partibus infidelium, composé de Palikao, Persigny, Rouher, Pietri, La Guéronnière, Émile de Girardin, Il
paraît que les bestiaux souffrent beaucoup dans les squares et jardins où ils sont parqués depuis le commencement du siège. Comme ils maigrissent à vue d'œil, on va les abattre et saler leur viande. Les Américains ne sont pas en odeur de sainteté auprès de PBismark. Plusieurs familles yankees qui ont voulu quitter la capitale hier, n’ont pu franchir les lignes prussiennes et ont été brutalement renvoyées à Paris. J'ai mangé du cheval ce soir et il me pèse sur l’estomac. Je vais me faire un peu de thé. Vous ai-je dit que j'avais un ménage complet, se composant d’une lampe à esprit de vin avec une petite casserole en ferblanc, plus une petite machine également en ferblanc qui me sert pour le thé et le café? Le tout me coûte 2 fr. 50. J’oubliais une tasse, une soucoupe, un sucrier et une petite cuiller, qui coûtent 1 fr. 25 les trois articles. Vous voyez que je suis un bon parti et je ne comprends pas comment une héritière ne m’a pas encore offert sa main avec 100,000 francs de rente. Ces Françaises, ça ne sait pas distinguer les partis avantageux. Au lieu de prendre des pilules de Morrison, quand je digère mal, ce qui m'arrive assez souvent, je me fais une tasse de thé que j’avale bouillant et sans lait, et je suis sûr que dix minutes après, j'ai l'estomac débarrassé. Il va sans dire qu’il faut mettre une quantité de thé suffisante, une pleine cuillerée pour une tasse. Si c'était de l’eau chaude avec du lait et une dose homéopathique de thé, comme on le boit trop souvent en Canada, ça ferait autant d’effet qu’un cautère sur une
jambe de bois. Je vais donc me payer du thé pour éperonner mon cheval, qui fait une station berucoup trop longue dans mon estomac.
Dix heures. Je suis débarrassé des embarras que me causait [a plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, mais il vient de m’arriver un malheur. J’ai cassé mon sucrier, un magnifique sucrier qui m'avait bien coûté cinquante centimes (dix sous). En achèterai-je un autre ? Quand je me suis permis cette fantaisie d’un luxe asiatique, nous vivions sous le tyran. Aujourd’hui que nous avons l’ineffible bonheur de respirer sous la république une ££ indivisible, je me demande si les immortels principes de 89 permettent à un citoyen de se servir 4 une faïence qui rappelle les plus mauvais jours du despotisme! Comme je n’oserai jamais résoudre cette question pleine d’insondables profondeurs, je me contenterai à l'avenir d’un modeste sac en papier. Sur ce, bonsoir.
Lunpr sorr, 81 octobre.—Pluie toute la journée. Un déluge de mauvaises nouvelles. Bazaine a capitulé le 27 octobre. N'ayant plus de munitions ni de vivres, ayant mangé tous les chevaux de son armée, il a dû subir les rigoureuses conditions acceptées par Napoléon III à Sedan. Les Prussiens ont fait 173,000 prisonniers, comprenant les troupes de Bazaïine et la garde nationale de Metz, 700 canons, 250,000 chassepots, ete. Il y a maintenant plus de 350,000 prisonniers français entre les mains des Allemands. L'histoire ne nous offre pas d'exemple d’une suite de dé-
sastres aussi foudroyants. Après un bombardement de quatre jours, les Prussiens sont entrés dans Soissons, où ils ont fait 4,000 prisonniers. Vernon, comme Châteaudun, a été bombardé et incendié. Chartres est investi. La catastrophe de Metz, annoncée officiellement ce matin, produit une excitation douloureuse dans toute la ville, qui est déjà mal disposée par la malheureuse affaire du Bourget. M. Thiers, arrivé hier avec des propositions d’armistice, a passé toute la journée et toute la nuit en conférence avec les membres du gouvernement. Comme la masse ne comprend pas le sens du mot armistice, elle s’imagine que l’on va signer la paix en acceptant toutes les conditions de M. de Bismark. Des groupes nombreux se forment, Malgré la pluie, je vais voir ce qui se passe. Sur la place du Château-d’Eau, on n’entend que des paroles indignées, on ne voit que des gestes menaçants. On crie à la trahison. Les propos les plus absurdes sont acceptés comme parole d'Évangile. Un gros homme, cheveux rouges, yeux bleus bêtes, étend une espèce de battoir que je suppose être sa main, et crie: “Citoyens, Thiers est une canaille! Il est allé vendre la France à Saint-Pétersbourg. L'empereur de Russie lui a donné cinquante millions pour le prix de sa trahison.” Un setit bossu habillé en gentleman, qui sent le patchouli à quinze pas, crie d’une voix aiguë : “Il n’a pas seulement vendu la France, il a reçu dix millions de la famille svurbon qui va revenir, sous la protection des despotes, nous ramener la féodalité et l’inquisition. A
bas Thiers ! ” Un grand animal qui ressemble énormément à Savard le typographe (de Québec), prétend que c’est la réaction cléricale qui veut faire la paix afin d’anéantir la république et de rétablir le pouvoir temporel du pape. La cohue va en augmentant. Bientôt le cri À l’Hôtel de Ville ! poussé par les gardes nationaux de Belleville, qui débouchent par la rue du faubourg du Temple, attire l’attention des politiqueurs de la place du Château-d'Eau. Un gigantesque drapeau rouge précède la milice citoyenne, composée des électeurs de Rochefort. Tout le monde les suit. La pluie continue à tomber, je n’ai pas de parapluie. Comme je ne tiens pas à attraper un rhume ou un rhumatisme pour le plus grand bien de la Sociale, je rentre chez moi. A deux heures et demie, panique dans notre rue. On annonce que l’on se tire des coups de fusil à l'Hôtel de Ville. Le faubourg Saint-Antoine serait descendu en masse sur la place de Grève. Les boulangeries de notre quartier sont envahies par les ménagères effarées qui viennent faire leurs provisions de pain pour plusieurs jours dans la crainte que la guerre civile n'empêche la circulation dans les rues. Le clairon sonne à droite, le rappel est battu à gauche, partout on appelle la garde nationale aux armes. À cinq heures, je sors, malgré la pluie qui continue à tomber en cataractes. Au coin du boulevard de Sébastopol, je rencontre un imbécile qui m'apprend d’un air triomphant que le gouvernement réactionnaire et clérical du 4 septembre est renversé, et que les citoyens Blanqui, Flourens, Pyat, Mottu, le
fameux destructeur de crucifix, V. Hugo, Bonvalet, le restaurateur, forment le nouveau pouvoir chargé de chasser les Prussiens et d’aller proclamer la république dans toutes les capitales de l’Europe. Cette canaille de Jules Favre, ajoute mon homme, n'était qu’un jésuite, comme ce sacristain de Trochu. Il est certain qu'ils ont déjà volé chacun dix millions à la caisse publique. Mon animal me donne une poignée de main que je ne lui demandais pas et continue son chemin en criant: Vive la république démocratique ct sociale ! Remarquez que je n’ai pas eu le temps de dire un seul mot à ce bonhomme-là, Je rentre à la maison, où j’annonce qu’on vient de renverser les hommes du 4 septembre. Les bonnes gens n’en peuvent croire leurs oreilles. Les bourgeois sont consternés. Dans leurs rêves de cette nuit, je suis certain qu'ils verront passer la guillotine de 93. Il faut bien avouer que le rétablissement de la commune et du comité du salutepublic ne nous ouvre pas des perspectives précisément agréables. Voilà le tapage qui recommence. La rue de l’Entrepôt retentit du son du clairon comme un champ de bataille. Il est neuf heures et demie. Est-ce le gouvernement Blanor* ui commence à faire des siennes ? Je vais aller vcu un peu de quoi il retourne,
Dix heures et quart. J'arrive de la porte Saint-Martin. On bat le rappel dans toutes les rues. Pourquoi ? Je l’ai demandé à vingt personnes. Les uns affirment que les Prussiens attaquent en masse le fort d’Aubervil-
liers et que leurs obus viennent éclater sur le mur d’enceinte. Les autres prétendent que l’on se bat devant l'Hôtel de Ville. Les gardes nationaux arrivent de tous les côtés. Les bataillons se forment. Les uns marchent sur l'Hôtel de Ville, quelques-uns montent le faubourg Saint-Martin pour se rendre aux remparts. La pluie a fait place à un vent glacé qui nous pince joliment bien. Je n’ai pas de paletot. Je commence à sentir le froid. Comme pour me réchauffer je ne tiens nullement à courir, sur la place de Grève, recevoir les balles des défenseurs du comité du salut public ou à me rendre aux remparts pour offrir ma poitrine d’homme libre aux obus monarchiques du roi Guillaume, je rentre tranquillement me coucher prosaïquement dans mon lit. À demain.
MaRpI s0IR, 1°" novembre, — Temps splendide. En 1848, Henri Murger demandait tous les matins à son concierge sous quel gouvernement il avait le bonheur de respirer. Nous pourrons bientôt faire comme lui. Hier soir, nous 4 10ons pour maîtres la raison sociale Blanqui, Flourens, Pyat et Cie. Ce matin, nous avons été agréablement surpris en apprenant que les gardes nationaux avaient rétabli le gouvernement provisoire. Jusqu'à trois heures du matin, l’émeute triomphe, Elle décrète l'élection de la commune, la guerre à outrance, la mise en accusation du général Trochu. A quatre heures du matin, 120,000 gardes nationaux en armes cernent l'Hôtel de Ville. Les mobiles bretons, en passant par le souterrain qui unit la caserne Napo-
léon au palais municipal, surgissent, comme d’une boîte à surprise, au milieu des émeutiers, qui sont bientôt entourés et désarmés. On laiïsse sortir les auteurs de cette algarade sans les molester, et Flourens, monté sur son cheval de bataille, retourne tout penaud à Belleville avec ses hommes, qui n’ont plus de fusils, mais qui font un nez long comme d'ici à demain. On ne fait pas d’arrestations afin de ne pas donner, dans ce temps où l’union est si nécessaire, un prétexte à M. Blanqui et Cie pour se poser en martyrs et pour exciter leurs partisans à la guerre civile. Les décrets de ce gouvernement qui a duré dix heures sont annulés par les hommes du 4 septembre, réinstallés à quatre heures du matin. Æ finita la comedia. Comme je n’ai pas été témoin de cette déplorabie :‘ ridicule aventure, je ne puis vous envoyer d’autres détails que ceux que je copierais dans les journaux. Il est donc beaucoup plus simple de vous envoyer ces journaux, qui vous parviendront en même temps que ces lignes quand nous serons débloqués. Quand? Dieu seul le sait. Les journaux officieux, en parlant de la défaite des émeutiers, disent que force est restée à la loi. Il me semble plutôt que force est restée à la force. Jules Favre, entouré par les partisans de la commune qui le tenaient prisonnier, leur reprochait de vouloir renverser le gouvernement du 4 septembre par la violence. Et vous, lui a-t-on répondu, est-ce que ce n’est pas par la violence que vous avez renversé l'empire ? On ne dit pas ce que Jules Favre a répondu. A l'heure
qu’il est, il n’y a pas plus de loi que de droit. Au point de vue des principes, si Blanqui et Pyat avaient réussi à se maintenir à l'Hôtel de Ville, leur autorité eût été tout aussi légitime que celle du gouvernement provisoire, puisqu’elles ont toutes deux une origine commune, la violence. Je ne dis pas cela pour défendre Blanqui et autres farceurs ejusdem farinæ, mais seulement pour rappeler que, du moment qu’on sort de la légalité, on n’a plus le droit de reprocher aux autres ce que l’on a fait soi-même. Il n’en est pas moins très heureux pour la France que la tentative des partisans de la commune ait avorté. Les membres du gouvernement provisoire ne sont pas des petits saints, mais du moins ce sont des gens honorables, des messieurs, tandis que les chefs de la clique de Belleville ne sont, à l’exception de Flourens, que des voyous. Tout le monde est si content d’avoir échappé à la dictature de la voyoucratie, que l’on semble oublier les malheurs de ces derniers jours. Malgré les inquiétudes de toutes sortes causées par la situation pleine de périls de la capitale, les Parisiens n’ont pas oublié que c’est aujourd’hui la veille de la fête des morts. Des centaines de mille personnes se rendent aux différents cimetières pour déposer sur les tombes aimées une couronne d’immortelles et donner au souvenir des êtres chéris qui ne sont plus une prière et une larme. Rien à noter en fait d'opérations militaires.
MERCREDI s0IR, 2 novembre. — Un froid de chien, Comme opérations militaires, rien de sérieux. Ce ma-
tin, les murs étaient couverts d’affiches officielles annonçant un plébiscite pour demain. Les membres du gouvernement provisoire, à qui l’algarade du 31 octobre a mis la puce à l'oreille, sentent le besoin de légitimer par le suffrage universel le pouvoir qu'ils ont pris par la violence à la suite de la capitulation de Sedan. Jusqu'à ce jour, les hommes du 4 septembre ne sont qu’un accident. Si le vote de demain se prononce en leur faveur, ils seront un gouvernement régulier, autant qu’il est possible de l'être, puisque nous sommes toujours séparés du reste de la France. On parle de la conclusion de l’armistice dont M. Thiers avait apporté les conditions quand il est venu à Paris dimanche dernier. On dit même que les signatures sont données, mais que l’armistice ne sera rendu public que le lendemain du plébiscite. Je crois que la partie est perdue, bien perdue. La capitulation de Metz, le manque d'énergie de la province travaillée en tous sens par les partis qui divisent le pays, ne nous permettent plus d’espérer une solution heureuse à l’'épouvantable crise que nous traversons en ce moment. Il serait injuste, cependant, d’accuser de lâcheté ou de manque de patriotisme tous les habitants de la province. Les Prussiens étendant leurs ravages jusqu'à cinquante lieues au sud de Paris, il est tout naturel que les paysans des bords de la Loire et de tous les départements du Centre songent à défendre leurs familles et leurs biens avant de marcher au secours de la capitale. Les Allemands, qui conduisent la guerre
actuelle avec une grande habileté, ont bien compris que le meilleur moyen d'empêcher les départements de secourir Paris, c'était d’envahir les provinces en même temps qu’ils investiraient la capitale. N’ayant plus d'armée régulière, ne pouvant pas compter sur le reste de la France, que peut faire le gouvernement ? On demande des sorties en masse. Trochu refuse. Il a raison, car, sans artillerie, ce serait envoyer la mobile et les gardes nationaux à la boucherie. On manque d'artillerie et d’artilleurs, deux choses qui ne s’improvisent pas. Au point de vue militaire, la France est ruinée. Pour se mettre en état de chasser l’envahisseur, il faudrait six mois. Paris sera obligé de se rendre dans soixante jours ou il mourra de faim. Puis, pendant ce temps, l’invasion, comme une gigantesque tache d'huile, s’étendra sur tout le territoire, qu’elle couvrira de ruines et de cadavres. Je ne suis pas un fort politiqueur, mais il me semble que l’armistice, donnant à la France la faculté d’élire une assemblée constituante, est aujourd’hui la seule issue à une situation aussi compromise. Cette assemblée, nommée par le pays tout entier, pourra seule avoir assez d'autorité pour imposer à la nation, soit pour la continuation de la guerre, soit pour la conclusion de la paix, les sacrifices nécessaires au salut de notre pauvre mère patrie, qui saignera longtemps de la blessure presque mortelle que l’Allemagne vient de lui faire. Que de ruines accumulées de tous côtés ! Com-
bien faudra-t-il de milliards pour réparer le mal causé par les Germains ?
Comme je vous l’écrivais le lendemain de la bataille de Reïchshoffen, je crois que les Prussiens ne sont que l’avant-garde de cette invasion tartare qui doit, avant longtemps, fouler à ses pieds le cadavre de la race latine.
JEUDI SOIR, 3 novembre.—Toujours très froid. Rien des forts ni des Prussiens. Est-ce une trève tacite en attendant l'armistice? C’est aujourd’hui que se décide le sort du gouvernement provisoire. Je crois que les oui seront au moins cinq fois plus nombreux que les non. Les républicains sérieux n’ont pas plus de goût que les impérialistes pour les voyous de Belleville. Sur les trente-six journaux quotidiens publiés à Paris, quatre seulement conseillent un vote négatif. Nous avons quelques nouvelles des départements et de l'étranger. Il ne faut plus se faire d'illusions sur la province. Elle se lève, non pas pour venir au secours de Paris, mais pour se défendre chez elle. Le lendemain de la chute de l’Empire, le gouvernement actuel a envoyé dans les départements des commissaires républicains qui, au lieu de s'occuper uniquement de l’organisation de la défense nationale, ont cherché à faire de la propagande démocratique et anti-religieuse. Ces agissements révolutionnaires n’ont pas enthousiasmé les provinciaux, peu républicains de leur nature. Ils laissent Paris et ses démocsocs se défendre contre les Teutons et se contentent de défendre leurs
familles et leurs propriétés. Le prix de la viande, à l'exception du bœuf, qui se tient à un prix raisonnable, augmente tous les jours. L’âne se vend quatre francs la livre. Un lapin vaut vingt-cinq francs. Le veau est aussi rare que le merle blanc. Le beurre frais atteint le chiffre fabuleux de vingt-quatre francs la livre. Un canard d’une jolie force. Napoléon III se serait échappé du château de Wilhemshohe, aurait réuni tous les soldats français prisonniers en Allemagne et serait en ce moment maître de Berlin! Les journaux n’impriment pas des calembredaines de ce calibre, mais les bourgeois naïfs se les racontent à l'oreille avec des allures mystérieuses. Autre cancan. L’impératrice irait demeurer à Rome avec le prince impérial. Il me semble que le moment serait mal choisi pour aller habiter la ville éternelle.
VENDREDI SOIR, 4 novembre.—Cinq degrés au-dessus de zéro. Si on reste longtemps dans sa chambre, il faut faire du feu. Quelques coups de canon tirés on ne sait pourquoi. L'autorité militaire n’a pas publié un seul rapport depuis trois jours, ce qui ne lui est pas arrivé depuis le commencement du siège. Rochefort a donné sa démission de membre du gouvernement provisoire. Sa position n’était plus tenable. Dégoûté de ses partisans, qu’il a vus à l’œuvre dans la journée du 81, ne pouvant souscrire à l’armistice puisqu'il a toujours prêché la guerre à outrance, le rédacteur de la défunte Lanterne n'avait qu’une chose à faire, rentrer dans la vie privée, Il avait certainement la verve du
pamphlétaire, mais les connaissances pratiques, la science politique et sociale, le jugement nécessaire au législateur, lui faisaient complètement défaut. Les voyous de Belleville, pendant l’envahissement de l'Hôtel de Ville, ont saccagé et souillé les salons du palais municipal. On évalue à plus de deux cent mille francs les dégâts causés par cette canaïille. Voici le résultat du plébiscite: cinq cent cinquante-sept mille neuf cent quatre-vingt-seize oui et soixante-deux mille six cént trente-huit non. Il faut bien remarquer que dans ce dernier chiffre, il y a un grand nombre d’électeurs qui, bien loin de partager les idées de Blanqui, ont voté non, parce qu’ils ne veulent pas de la république. Les nouvelles de Lyon sont déplorables. Esquiros, qui a établi le régime de la terreur dans sa malheureuse cité, refuse de reconnaître l’autorité du gouvernement de Paris. Les jésuites sont chassés ou emprisonnés et leurs biens confisqués. Les églises sont transformées en casernes et en écuries. Tous les journaux catholiques sont supprimés. Il paraît que la terreur règne également à Bordeaux, à Toulouse et à Marseille. Il y a en ce moment à Tours plus de cinq millions de lettres qui attendent que Paris soit débloqué pour arriver à destination. J'espère que, dans cette énorme quantité de correspondances, il y en aura bien quelques-unes de vous. Demain on procédera à l'élection des maires des vingt arrondissements de Paris.
SAMEDI SOIR, 6 novembre. — Temps sombre, un peu
moins froid qu'hier. Rien comme opérations militaires. Félix Pyat, Millière, ete., auteurs de l’envahissement de l'Hôtel de Ville, le 81 octobre, ont été arrêtés ce matin. Blanqui et Flourens ont réussi à se dérober aux recherches de la police. Les bruits d’armistice font baisser les prix des denrées. Les épiciers avaient accaparé une grande quantité de marchandises qu’ils cachaient dans leurs caves, afin de vendre à des prix exorbitants quand l’approvisionnement du gouvernement aurait été épuisé. Ainsi les œufs ont subi une baisse de quatre-vingt-dix francs par mille. On espère toujours que l’armistice sera signé demain ou après-demain. J'ai mal à la tête depuis le matin, ce qui m’empêche d’en écrire bien long aujourd’hui. Du reste, pas de nouvelles, pas rien, comme disait M. Corriveau.
DIMANCHE s0IR, 6 novembre. — Belle journée, mais froide. Silence des forts et des avant-postes. La Prusse refuse l’armistice proposé par les grandes puissances. Elle l’accorderait à la condition que Paris ne se ravitaillerait pas. Cette fin de non-recevoir est une mauvaise plaisanterie, car Bismark n’aurait qu’à nous accorder un armistice de trois mois dans ces conditions et il serait sûr, à l'expiration de cette trève qui aurait épuisé toutes nos provisions, d'entrer dans la capitale sans brûler une cartouche. La famine nous forcerait à lui ouvrir les portes. C’est donc la guerre à outrance. On doit faire une sortie formidable cette semaine. $i les Français remportent un succès sérieux, Bisz.ark
scra peut-être très heureux de demander l'armistice qu’il refuse aujourd’hui dans un langage si hautain. L'horizon est sombre comme un manteau de deuil. Espérons encore, espérons quand même en des jours meilleurs. Les Parisiens sont décidés à aller jusqu’au bout. D'ici à dix jours, nous aurons une boucherie sous les murs de Paris. Hier, on a procédé à l'élection des maires. Mottu, l’iconoclaste, a été réélu à une pe- : tite majorité. Échec pour le gouvernement qui l'avait destitué, J’ai toujours la tête qui me fait souffrir. Lunpr sorr, 7? novembre.—- Un froid noir qui vous gèle le corps et l’âme. Rien de sérieux au point de vue militaire. Aujourd’hui se fait le ballottage dans les arrondissements qui n’ont pas donné une majorité absolue. Ici, on ne se contente pas de la majorité relative comme chez nous, on exige la majorité absolue, c’està-dire, la moitié plus un de tous les suffrages exprimés. Demain, on votera pour les adjoints, et, après-demain, on procédera au ballottage. C’est l'élection à jet continu. Les épiciers ont fait disparaître les provisions que l'espérance de l'armistice avait fait mettre en vente. Que ces gens-là prennent garde ! Le mécontentement contre eux augmente chaque jour, et si on m'apprenait, un beau matin, que le peurle souverain a pendu à la lanterne du coin une douzaine de ces honnêtes accapareurs. je n’en serais nullement étonné. Depuis dix jours, nous sommes sans nouvelles de Tours. Les Prussiens occupent-ils la capitale de la Touraine? Le gouvernement délégué est-il prison-
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 385 nier? Les pigeons, qui jusqu'à ce jour ont été les messagers réguliers de la correspondance officielle, ont-ils été tués et mangés à la crapaudine par les Allemands? Le gouvernement en sait-il plus que le public? Les nouvelles de la province sont-elles à ce point désastreuses que Jules Favre aime mieux laisser croire qu’il ne reçoit rien de Tours que de faire connaître la profondeur de l’abîme dans lequel la France est tombée ? On parle du bombardement très prochain de Paris. Je m’obstine toujours à ne pas y croire. L'investissement, rendu infranchissable par l’arrivée des troupes qui assiégeaient Metz, devra, à moins de succès extraordinaires dans les prochaines sorties, ouvrir les portes À Bismark d'ici à deux mois. Pourquoi prendrait-il la responsabilité du bombardement de la capitale de l’Europe, quand il peut arriver à son but sans lancer un obus? Bien mauvaises nouvelles de Marseille. La terreur y règne d’une façon plus épouvantable qu’à Lyon. On fait payer aux riches un impôt de 25°% sur le revenu. On a arrêté tous les prêtres et les religieux, on les a revêtus de la livrée du bagne et on les a promenés par toutes les rues de la ville, au milieu des injures de la canaille. Peut-être y a-t-il beaucoup d’exagération dans ces rapports qui nous arrivent on ne sait trop comment. Je souffre toujours de la tête, mais moins qu’hier.
Marpt sorr, 8 novembre.—Brouillard très épais. Le Mont-Valérien a canonné toute la journée les ouvrages des Prussiens. Le silence obstiné du gouvernement
est toujours très mal interprété. On prétend que les nouvelles de la province sont tellement désastreuses que nos dictateurs n’osent pas les faire connaître au publie. Il paraît que ce vieux singe, Crémieux, cette vieille chouette, Glais-Bizoin, et le tonitruant Gambetta commettent boulettes sur boulettes. On assure que, marchant sur les traces d’Ollivier et de Palikao, ces messieurs nous annonçaient des victoires de l’armée de la Loire qui n'étaient que des défaites. Gambetta aurait lancé une proclamation déplorable, dans laquelle il accuse Bazaïne de trahison. En attendant, la viande fraîche s’épuise, nous n’en avons plus que pour jusqu’au 20 du présent mois. Il va falloir nous mettre au régime des salaisons. Ce régime qui, prolongé trop longtemps, finit par engendrer le scorbut, peut convenir aux hommes valides. Malheureusement, pour les femmes, les vieillards, les enfants et les malades, ce mode d’alimentation devra avoir des conséquences funestes. Déjà la mortalité augmente dans une proportion inquiétante. Le chiffre des morts de la semaine dernière dépasse de quatre cent soixante celui de la huitaine précédente. C’est surtout parmi les enfants que la mort exerce le plus de ravages. L'extrême difliculté de se procurer du lait, même à des prix insensés, explique pourquoi la population enfantine est décimée depuis l’investissement., Laisser mourir tous ces pauvres enfants qui doivent être la France de l’avenir, n'est-ce pas manger son bien en herbe ? L’horizon s’assombrit de plus en plus, et Dieu
seul connaît le nombre et la grandeur des catastrophes que l'avenir nous réserve. On dit que la guillotine fonctionne à Lyon comme aux beaux jours de 93. Le préfet de l’empire aurait inauguré la sanglante machine en montant sur l’échafaud comme fonctionnaire du tyran. Je souffre toujours de la tête, mais les douleurs deviennent de moins en moins aiguës.
MERCREDI s0IR, 9 novembre.—Brouillard humide et froid. Neige le soir. Canonnade sur toute la ligne, fusillade aux avant-postes, sans résultat important. Te décret mobilisant le tiers de la garde nationale, a paru ce matin dans l’Oficiel. Cela va donner, avec la ligne et la mobile, une armée de 400,000 hommes pour attaquer les lignes prussiennes. On parle toujours de sorties en masse. On fait des phrases sonores sur les victoires de demain. Malheureusement aujourd'hui nous apporte toujours la défaite et le demain de la victoire n'arrive jamais. Les phrases et les avocats finiront par perdre la France complètement. Les airs crânes, supportables quand on est vainqueur, sont parfaitement ridicules quand on est vaincu. Les lignes prussiennes ont une profondeur de trente lieues autour de Paris, Quand on ferait une sortie de 300,000 hommes et que l’on réussirait à faire une trouée, en quoi notre situation serait-elle améliorée ? Il faudrait au moins 150,000 hommes pour occuper les positions conquises sur l'ennemi; car, autrement, les Prussiens qui doivent avoir, maintenant que l’armée du prince Frédéric-Charles est arrivée devant Paris, au moins 450,000
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hommes, rétabliraient l’investissement. Si à ces 150,- 000 vous ajoutez 50,000 mis hors de combat dans la sortie de 300,000, vous aurez un total de 200,000 soldats enlevés à la défense de la capitale. Il ne resterait plus que 250 à 800,000 hommes pour défendre les murs dans le cas d’une attaque nouvelle par les assiégeants. Comme cette armée de défense ne se composerait plus que de gardes nationaux, les troupes de la ligne et de la mobile devant être occupées à défendre les positions conquises en dehors de Paris, il est évident qu’elle ne serait pas de taille à lutter avec les légions aguerries du roi Guillaume. Je crois que c’est Jà la raison qui fait reculer l’époque des grandes sorties jusqu’au jour où l’on apprendra que la province vient au secours de la métropole. Si les armées formées dans les départements tombent sur les derrières des Prussiens, les Parisiens, en sortant en masse pour attaquer en même temps le front de l’ennemi, seront certains d’écraser les assiégeants. Maïs où sont les armées de la province annoncées si pompeusement dans les bulletins de Gambetta ? Tout le monde en parle comme on parle du loup-garou, mais personne ne les a vues. On assure qu'un membre du gouvernement aurait dit que la position était tout à fait désespérée. Cette certitude d’une catastrophe inévitable expliquerait peut-être le désaccord que l’on dit exister entre le général Trochu et les autres membres du gouvernement. Le gouverneur de Paris voudrait faire une sortie de 400,000 hommes. Les membres civils de la
défense nationale s’opposeraient à la réalisation de ce projet, qui laisserait 100,000 hommes sur le champ de bataille, cette formidable hécatombe n'ayant aucune chance de sauver la situation, qui serait irrévocablement perdue. Tout cela est-il vrai ? J'espère que non. I] faut pourtant que, d’ici à quelques jours, on prenne une résolution suprême, car on dira bientôt au gouvernement: ‘ La famine est à nos portes et vous délibérez !” Ma tête est beaucoup mieux aujourd’hui. JEUDI sorR, 10 novembre. — Pluie toute la journée. Rien d’important au point de vue militaire. Ce matin, le gouvernement annonce dans l’Oficiel qu’il n’a pas reçu de nouvelles de Tours depuis le 26 octobre. On dit que les Prussiens ont fait venir des faucons de Hollande, et que ces ennemis héréditaires des pigeons font la chasse aux messagers aériens. Aucuns disent que la délégation envoyée à Tours a rompu toute relation avec le gouvernement de Paris et qu’elle gouverne maintenant pour son propre compte. En ce moment, il y aurait une douzaine de dictateurs en France, puisque Marseille, Lyon, Bordeaux, Toulouse, ont chacun un gouvernement indépendant qui ne reconnaît plus l’autorité de la capitale. Dans l'Ouest, quatorze départements acclameraient Henri V. En Normandie, on crie: Vive Louis-Philippe IT! Plaise à Dieu que l’unité de la France ne sombre pas au milieu de toutes ces dissensions! Les gens de Belleville ont élu pour maire un nommé Ranvier, compromis dans l'affaire du 31 octobre et qui a été arrêté le 4 novem-
bre. Aujourd’hui, ils font des menaces au gouvernement et déclarent qu’ils marcheront sur l'Hôtel de Ville si on ne leur rend pas leur maire. Le pouvoir du 4 septembre vient de leur répondre en nommant une commission qui administrera le 20° arrondissement jusqu’à ce que Ranvier ait subi son procès. Je ne crois pas que les Bellevilloïis descendent dans la rue. Ils ont manqué leur coup le 31 octobre, et ces tentatives-là ne se recommencent pas tous les quinze jours. D'ailleurs, le plébiscite du 3 novembre a trop bien montré leur impuissance, pour qu'ils essaient de lutter contre l’immense majorité de la capitale. Blanqui et Flourens continuent à défier les recherches de la police. Les nouvelles les plus incroyables circulent aujourd’hui, Gambetta, qui était allé à Marseille pour faire reconnaître l'autorité du gouvernement de Paris, aurait été arrêté, jugé et condamné à mort par le comité de salut public de la cité phocéenne. Bourbaki aurait été battu près d’Amiens.—Les cafés sont autorisés à fermer une heure plus tard, c’est-à-dire à onze heures et demie, à la condition qu’ils éclaireront leurs établissements avec un autre mode d'éclairage que le gaz, qui est maintenant rationné, On dit que Crémieux et Glais-Bizoïn sont devenus fous. Après les innombrables sottises commises par ces deux vieilles ruines, cette folie, venant couronner toutes leurs brioches, ne m'étonnerait nullement, On assure que l’Algérie est en pleine rébellion contre la France. Les Kabyles, qui ont reçu, paraît-il, de l'argent et des munitions des agents de
Bismark, ont levé l’étendard de la guerre sainte et courent sus au giaour. On devait s’y attendre. VENDREDI SOIR, 11 novembre. — Beau temps, mais trop froid pour commencer l’été de la Saint-Martin. Pas de rapport militaire aujourd’hui. Les Prussiens se sont tellement fortifiés autour de Paris qu’il faudra faire un véritable siège pour les déloger des positions qu’ils occupent. On parle beaucoup moins de la fameuse sortie en masse qui doit les anéantir d’un seul coup. Je n’ai pas de confiance dans le succès de ce coup de tête. On fait une surprise avec 10,000 hommes, on n’en fait pas avec 400,000. Il faut au moins vingt-quatre heures pour faire sortir et mettre en ordre de bataille une pareille masse de troupes. Comme les assiégeants ne sont pas aveugles, ils réuniront un nombre sinon supérieur, du moins égal. L'armée prussienne se compose de troupes sérieuses, et sur les 400,000 hommes sortis de Paris, il faudrait compter au moins 200,000 gardes nationaux qui n’ont jamais vu le feu; il est donc évident que toutes les chances seraient encore du côté de l’ennemi. On recommence à parler d’armistice. Instruits par les déceptions du passé, nous devenons de moins en moins crédules. Chaque jour nous enlève quelques-unes de nos dernières illusions et de nos dernières espérances. Les événements vont se précipiter. Nous n’avons plus de viande fraîche que pour une dizaine de jours. Si, cette fois encore, le vainqueur refuse l'armistice, il ne restera plus aux Parisiens qu’à combattre le combat suprême, en
disant comme le gladiateur antique: Patria, te morituri salutant. La province ne donne pas signe de vie, du moins à notre connaissance. Nous voici au cinquantecinquième jour de siège et pas un régiment de la province n’a encore paru sur les derrières des lignes prussiennes. Si Paris se sauve, il ne devra, après Dieu, son salut qu’à lui-même. La vie sociale commence à se ressentir de la prolongation de l’investissement. Le nombre des boutiques fermées augmente tous les jours. Le commerce, à part celui des substances alimentaires, est presque nul. Quelle cataracte de faillites après la guerre! Pour le moment, comme on ne paie plus ses billets, on tient debout tout de même, mais le quart d'heure de Rabelais sera terrible. Aujourd’hui, on dit que Gambetta n’a pas été à Marseille. En ce moment, il serait à Tours, en proie, depuis près d’un mois, à des accès de folie très inquiétants. Cet état maladif de son esprit expliquerait peut-être les proclamations dans lesquelles il annonçait les victoires des Parisiens, qui avaient chassé les Prussiens du département de la Seine. On assure que le gouvernement de Tours, définitivement brouillé avec celui de Paris, fait procéder en ce moment aux élections pour la constituante. Quel gachis ! et comment en sortirons-nous ?
SAMEDI SOIR, 12 novembre. — Temps sombre le matin, pluie froide dans l’après-midi. Combats d’avantpostes sans résultat sérieux. Les Français se sont emparés de Créteil, où les Prussiens étaient établis depuis le commencement du siège. Les chances favorables à
la conclusion d’un armistice semblent augmenter depuis vingt-quatre heures. Le langage de la Russie, très énergique d’abord, serait aujourd’hui menaçant. Ce n’est plus le gouvernement provisoire qui traite avec la Prusse, ce sont les quatre puissances neutres qui négocient avec Bismark. Un avis de l’administration des postes nous apprend qu’un ballon a été pris par les Prussiens. Vous portait-il une de mes lettres ? J'espère que non. On dit que le gouvernement de Tours est renversé et remplacé par un triumvirat orléaniste, comnosé de MM. Kératry, Daru et de Talhouët. Avec ces bons hommes-là la république ne fera vas longs jours. Le bœuf commence à devenir rare et augmente de prix dans le commerce de détail. Le cheval se vend 2 fr. 50 la livre. Une anguille de Seine a été achetée hier au prix incroyable de soixante-dix francs. Hier, comme je traversais le Palais-Royal, je vis un grand nombre de personnes arrêtées devant la montre de Chevet. Je fais comme tout le monde, je regarde. C'était tout simplement un pain de beurre frais qui étonnait les natifs. Qui aurait jamais dit qu’un jour viendrait, où, dans la capitale du monde civilisé, une vulgaire motte de beurre exciterait autant de curiosité, j'allais dire autant d’admiration, que l'Apollon du Belvédère? Il faut dire que ce beurre se vendait quarante-cinq francs la livre.
DIMANCHE soir, 13 novembre. — Très beau temps. Beaucoup de monde sur les boulevards. Canonnade sur les deux rives. Les négociations pour l'armistice
vont le train de la blanche. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement tolère dans les rues l’exhibition des caricatures sur l’impératrice. La malheureuse femme est représentée tantôt complètement nue, posant devant le prince de Joinville, tantôt dans des postures tout à fait indécentes. Ce genre d'attaques contre une personne qui a laissé, partout où elle a passé, le souvenir de ses innombrables charités, est aussi lâche qu’odieux. Tous les journaux demandent à la Préfecture de police de mettre un terme à ce scandale qui déshonore les places publiques et les boulevards. Pourquoi toutes ces gravures n’ont-elles pas encore été saisies ? On a probablement peur de se faire traiter de réactionnaires par la sainte canaille. À tous les coins de rues, vous rencontrez des hommes, des femmes, voire même de toutes jeunes filles, qui vous offrent une brochure à dix centimes en criant: “ Demandez La femme Bonaparte, ses amants, ses orgies ! ” (C’est le titre de cette saleté.) Si on criait cela de la dernière des filles publiques, elle aurait le droit de faire arrêter celui qui dévoilerait ainsi sa conduite privée. Et parce qu’une femme a été impératrice, que, pendant un règne de dix-sept ans, on n’a pas eu un mot à dire sur ses mœurs, elle n'aurait pas le droit à la protection que l’on accorderait à la plus misérable des courtisanes ! Décidément, je deviens de moins en moins fanatique de la république une et indivisible. Deux mauvaises nouvelles circulent ce soir. Tours étant menacé par les Prussiens, le gouvernement Gambetta,
Crémieux et Cie se serait replié sur Périgueux. Le général Cambriels, ne pouvant plus tenir la campagne dans les Vosges, aurait été obligé de se réfugier sous le canon de Besançon.
LunDI s0IR, 14 novembre.—Beau temps, mais froid. À Champigny, on a refoulé les lignes prussiennes, en leur faisant subir des pertes considérables. Aujourd'hui, Félix Pyat a été mis en liberté. Il paraît que l'on ne donnera pas suite à la poursuite commencée contre les chefs de l’affaire du 31 octobre et que, d'ici à quelques jours, tous les prévenus seront rendus à leurs familles. M’est avis que c’est là ce que l’on a de mieux à faire puisqu'on a commis la sottise d’emprisonner les chefs de l’algarade de l'Hôtel de Ville. Les hommes du 4 septembre n’ont une existence légale que depuis le vote du 3 novembre. Avant cette date, ils n'avaient d'autre mandat que celui qu’ils se sont donné eux-mêmes le lendemain de Sedan. En cherchant à les supplanter, Blanqui et Flourens n’attaquaient pas un pouvoir de droit, mais un pouvoir de fait, qui avait lui-même renversé l’Empire par la violence. Maintenant que le plébiscite du 3 novembre lui a donné plus de 500,000 votes, le gouvernement provisoire a le droit et le devoir de sévir contre ceux qui voudront le démolir. Jules Favre, assure-t-on, aurait refusé d'aider à l’établissement de la république en Espagne, avec Prim comme président. À bon chat bon rat. Non seulement le dit Prim n’a pas offert un soldat à la république française, mais il a même
trouvé très inopportune la reconnaissance du gouvernement de l'Hôtel de Ville par l'ambassadeur du cabinet de Madrid. Ce matin, le chemin de fer de Vincennes a commencé ses voyages réguliers entre Paris et Nogent. Il n'avait pas marché depuis cinquante-huit jours. J’y pense, si on cherche à établir la république en Espagne, c’est donc que la candidature du duc d’Aoste n’a pas réussi. Nous vivons tellement séparés du reste de l’univers, que nous ignorons ce qui se passe chez nos plus proches voisins. Bonne nouvelle, officielle cette fois. Une dépêche de Gambetta à Trochu annonce que le général d’Aurelle de Paladines a repris Orléans après un combat de deux jours. Les Prussiens ont perdu 2,000 hommes hors de combat, 1,000 prisonniers, 2 canons et une grande quantité de munitions et de provisions. Cette dépêche prouve d’abord que l’armée de la Loire existe, puis que le gouvernement de Tours n’a pas été renversé comme on le disait, enfin que Gambetta n’a pas été guillotiné à Marseille. L'effet moral de cette petite victoire est excellent. Les Parisiens, extrêmes en tout, ne veulent plus entendre parler d’armistice et parlent déjà d'aller à Berlin. O Athéniens ! Espérons que le salut de la France nous viendra, comme au temps de Jeanne d’Arc, de la vieille cité orléanaise.
Map soIR, 15 novembre.—Beau temps. Reconnaissances heureuses sur plusieurs points. On s'attend à un grand coup de chien d’ici à quelques jours. On annonce la mort, à Caen, äe M. Baroche, l’ancien mi-
nistre de Napoléon IIT. Son fils a été tué, le 30 octobre, à l'affaire du Bourget. Le Daily Telegraph du 3 novembre a pu arriver à Paris. Il nous apporte des nouvelles très graves. Dijon, après un combat de huit heures, a été pris par les Prussiens. Bazaine se serait rendu quand il avait encore des munitions et des provisions pour un mois. Il serait maintenant auprès de l’empereur avec Canrobert et Lebœuf. Esquiros, à Marseille, veut se séparer du gouvernement de Paris et fonder la république de la vallée du Rhône. $i toutes ces rumeurs sont fondées, nous avons en perspective une guerre civile qui pourrait bien amener le démembrement définitif de la France. Notre vieille patrie devra-t-elle subir le sort de la Pologne? Le général Trochu vient encore de lancer une proclamation interminable, qui ne prouve pas grand’chose. Quel faiseur de phrases que ce gouverneur de Paris ! On annonce que Rochefort va faire de nouveau paraître sa Lanterne. Qui diable pourra-t-il bien éreinter maintenant ? Ses ex-collègues du gouvernement ? Les journaux de ce matin annoncent qu’un second ballon est tombé entre les mains des Prussiens. J’en suis désolé, car s’il vous portait encore une lettre de moi, vous serez quinze ou vingt jours sans recevoir de mes nouvelles. Je vous écris régulièrement chaque semaine. Deux rumeurs excellentes. Bourbaki aurait repris Chartres, et le vainqueur d'Orléans, Aurelle de Paladine, aurait opéré sa jonction avec Kératry, qui commande l’armée de l'Ouest.
MERCREDI s0IR, 16 novembre.—Temps gris. La journée n’a été signalée que par la canonnade habituelle, qui devient plus ‘’équente et plus intense à mesure que les ouvrages de l’ennemi se découvrent. Plusieurs journaux anglais, arrivés ce matin, confirment la victoire d'Orléans. Le bruit court que l’armée de la Loire aurait chassé les Prussiens d’'Etampes. On parle beaucoup de Bazaïine. Naturellement on crie à la trahison. Déjà les vendeurs de journaux lancent le cri de 1793 : ‘Demandez l’infâme trahison de Bazaine!” Je comprends cette spéculation de basse librairie, maïs je ne conçois pas que Gambetta, deux jours après la reddition de Metz, lance une proclamation furibonde pour déclarer Bazaine traître à la patrie. Un journaliste peut se permettre ces tirades à effet, mais un ministre de l’intérieur et de la guerre n’a pas le droit de dénoncer, sans preuves, un maréchal de France à l'indignation publique. Peut-être Bazaïine aurait-il le droit de diré au gouvernement de Tours: J’ai lutté pendant soixantedix jours contre l'ennemi, et dix jours contre la famine. Pendant ce temps-là, vous qui avez pris la responsabilité de présider aux destinées de la France, au lieu de travailler jour et nuit à l’organisation de l’armée, vous avez perdu au moins un mois à faire de la propagande républicaine et à placer vos amis. Qui de vous, qui n'avez pu envoyer quatre hommes et un caporal à mon secours, ou de moi, qui ai tenu pendant soixante-dix jours, doit être déclaré traître à la patrie ? M'est avis que MM. Crémieux, Gambetta et Cie se-
raient fort empêchés de répondre. Gambetta est un avocat du Midi qui vendrait son père pour faire une belle phrase. En 1848, les avocats ont perdu la république; en 1870, ils perdent non seulement la république, maïs encore la France. Depuis le 4 septembre, à Paris seulement, soixante-dix avocats occupent les plus hautes situations dans les ministères, même dans ceux de la guerre et de la marine. Trochu, le gouverneur de Paris, est aussi un fabricant de phrases. Il a une excellente plume de bataille pour confectionner des tartines. On ferait un volume avec les proclamations, ordres du jour, lettres, écrits par lui depuis la chute de l'empire. Aussi l’appelle-t-on le général Trop-lu. D’aucuns pensent que le moindre soldat, avec une bonne épée et non pas avec une plume de Tolède, qui livrerait constamment des combats sous les murs de Paris, afin d’épuiser l’ennemi en détail et de l’empêcher d'aller en province écraser les armées de secours qui ne sont pas encore complètement organisées, ferait beaucoup mieux les affaires de la France que cette espèce de rhéteur botté, éperonné et doré sur tranches,qui trempe son épée duns son encrier, Il commence à m'agacer, ce gouverneur de Paris. On dit que Bazaine est à Wilhemshohe, où se trouvent aussi l’impératrice et les maréchaux Canrobert et Lebœuf, A dater de ce jour, le gaz est rationné. Les cafés, magasins, ete., sont obligés de fermer à sept heures. Ils peuvent rester ouverts jusqu'à minuit à la condition de ne plus brûler de gaz. Dans les maisons particulières, on laisse les
becs ouverts jusqu’à dix heures. Le 15 décembre, il n’y aura plus un mètre de gaz. Il faudra bien revenir à l’huile et à la chandelle de nos aïeux. On commence à vendre des rats. Le prix varie de six à dix sous, suivant la grosseur.
JEUDI SOIR, 17 novembre. — Beau temps; pluie et neige dans la soirée. L’Officiel de ce matin publie un ordre du jour du général Bourbaki, qui nous apprend que les francs-tireurs du Nord ont capturé un convoi considérable escorté par une forte troupe prussienne. Dans cette rencontre, l’ennemi a perdu quatre cent soixante-cinq hommes. Ce succès, arrivant après la victoire d'Orléans, excite beaucoup d'enthousiasme. Une hirondelle ne fait pas le printemps, dit le proverbe. Si le ouvernement, enorgueilli par ces deux succès, qui, en définitive, ne changent-pas essentiellement la position matérielle, voulait faire sa tête et refuser l’armistice que la Russie travaille en ce moment à faire accepter par la Prusse, il s’exposerait à perdre, dans Alexandre TI, le seul ami de la France dans la crise actuelle, La Prusse victorieuse a pu emprunter, en un seul jour, un mill'ard en Angleterre. Avant Reichshoffen, il lui avait été impossible de placer son emprunt de cent millions de thalers. Jusqu'à Sedan, John Bull donnait bien ses smpathies à l’Allemagne, mais il n’osait risquer ses sous sur le jeu de Bismark. Aujourd’hui, il donne son coeur et sû fortune comme les héritières des comédies ce Scribe, Enfin la police a fait saisir les gravures dont je vous parlais dimanche: ce
n’est pas malheureux. Le jour commence à se faire sur la capitulation de Metz. C’est bien la famine, et non la trahison, qui a forcé Bazaine à se rendre. On parle toujours d’une grande sortie. Elle tarde bien. Il est possible qu’on ne veuille rien entreprendre tant que l’on croira à la probabilité de l’armistice.—Une avalanche de rumeurs. Garibaldi forme rapidement une armée considérable dans les Vosges. Le général Michel remplace le général Cambriels. Le colonel Lafon, des francs - tireurs parisiens, aurait battu les Prussiens près du Bourget et leur aurait pris quatorze canons. J’en doute beaucoup. Les assiégeants auraient démasqué, sur les hauteurs de Châtillon, une batterie de cent dix-huit canons Krupp et commenceraient le bombardement dans quarante - huit heures. Je continue à n’en rien croire. Napoléon ITI aurait abdiqué en faveur de son fils. Le prisonnier de Guillaume peut bien signer toutes les abdications du monde, je crois que son fils ne franchira pas de longtemps le seuil des Tuileries. Vous êtes bien heureux là-bas. Sans être millionnaires, vous pouvez manger des pommes quand le cœur vous en dit. Ici, une petite méchante pomme se vend quinze sous ; uné poire, de vingt à vingt-cinq sous. Ce matin, j'ai marchandé par curiosité, des pommes d'api. Elles Ctaient grosses comme des cerises. On a eu le toupet de me demander trois sous pièce. Décidément je passerai l’année 1870 sans mordre à une pomme. C’est un petit mal-
heur,
VENDREDI SOIR, 18 novembre.—Brouillard intense le matin et le soir. Beau temps dans la journée. Toujours la même chanson, canonnade des forts, fusillade des avant-postes. Quelques journaux anglais, arrivés hier au soir, nous donnent des nouvelles de l'extérieur. Mazzini serait à Tours, comme si Garibaldi ne suffisait pas pour compromettre la république aux yeux des rois et des peuples chrétiens. L’Offciel de ce matin nous apprend que Thiers est arrivé à Tours le 7 courant. Les négociations au sujet de l’armistice sont donc définitivement brisées. On affirme, cependant, que les puissances neutres continuent, en les accentuant davantage, leurs démarches auprès du roi de Prusse, afin d’arriver à poser les bases d’une paix prochaiïne. La Russie mobiliserait son armée, et déjà 427,000 hommes marcheraïient sur la frontière prussienne. Le gouvernement accuse Pyat, Blanqui et Cie d’être les alliés de la Prusse et prétend que, le 28 octobre, Bismark annonçait, en donnant les noms des chefs, l’invasion de l’Hôtel de Ville du 31. Il paraît qu’à Tours, les solliciteurs de places sont plus nombreux que les volontaires. Tous les culotteurs de pipes des quatrevingt-neuf départements, qui ont souffert sous le tyran, ce qui veut dire que sous l’empire ils ont ingurgité une quantité invraisemblable de bocks et de petits verres qu'ils ont rarement payés, viennent demander qui une préfecture, qui une perception. Ils se gardent de demander des fusils, car la sainte fraternité des peuples ne leur permet pas de verser le sang de leurs
frères prussiens. L'armée des Vosges cause beaucoup de mal aux ennemis en coupant les chemins de fer et interceptant les convois. Bonne nouvelle. La garnison de Verdun a fait une sortie et a mis en déroute 15,000 Allemands. Le général Michel remplace le général Cambriels à l’armée des Vosges, ce dernier ayant donné sa démission afin de ne pas servir sous Garibaldi. Canards n° 1. Napoléon TITI serait à Versailles et ferait son entrée triomphale à Paris, avec le roi de Prusse, le 2 décembre. Les Prussiens, à Lagny, auraient crucifié le maire et ses adjoints. Bismark, non content de l’Alsace et de la Lorraine, demanderait aussi la Cochinchine.
SAMEDI SOIR, 19 novembre. — Brouillard le matin, temps gris et humide l'après-midi. Forte canonnade des forts de Bicôtre, de Montrouge et de Vanves. L’Officiel de ce matin publie une dépêche de Gambetta, qui nous apprend que l’armée de la Loire a fait 2,500 prisonniers à la bataille d'Orléans. L'ordre règne maintenant à Marseille, Lyon, Toulouse, Perpignan et Saint-Etienne, toutes ces villes ayant enfin reconnu l'autorité de la délégation de Tours. Tant mieux si tout cela est vrai. Comme Gambetta est un natif des bords de la Garonne et qu’il a fait ses preuves comme baron de Crac, bien des gens se permettent de douter de l'exactitude des nouvelles qui nous viennent de Tours. Les pommes de terre se vendent en ce moment huit et dix francs le boisseau. Comme ce légume, qui se trouve encore en grandes quantités, est caché dans les caves
de messieurs les accapareurs, le gouvernement va mettre en réquisition toutes les pommes de terre de la capitale et les vendre lui-même à des prix raisonnables. C’est parfaitement juste. Le chiffre de la mortalité va toujours en augmentant. Dans la semaine qui a pris fin jeudi, le nombre des morts dépasse deux mille, dont cinq cent quatre-vingts de la petite vérole. Dans les ambulances, on ne compte que dix mille deux cent soldats et mobiles malades ou blessés. Si l’on songe qu’il y a en ce moment à Paris près de 600,000 hommes sous les armes, on trouvera ce chiffre bien peu élevé. On a tué, faute de fourrage et pour faire durer la viande fraîche plus longtemps, les animaux du Jardin d’acclimatation. Grâce au massacre de ces pauvres bêtes, les Parisiens pourront manger du lama, du daim, de la gazelle, du bison, de l’ours et de l’élan. Nous avons maintenant un nouveau marché, le marché aux rats, établi sur la place de l'Hôtel de Ville. Ils sont vivants dans des cages comme les lapins. Ce ne sont pas les pauvres mais les riches qui font hausser le prix de ces petits rongeurs. C’est une mode que de manger un salmis de rats. La sauce coûte probablement plus cher que le poisson. On dit que c’est un mets qui aurait fait venir l’eau à la bouche à feu Brillat-Savarin. C’est possible, mais j'aime mieux m'en tenir à mon morceau de bœuf bouilli ou de cheval rôti. On ne laiïsse plus sortir un seul étranger de Paris. Un certain nombre de Britishers, espérant que le siège de Paris ne durerait pas trois se-
maines, n'avaient pas voulu quitter la capitale. En bons Anglais, ils voulaient avoir des émotions. Aujourd’hui que nous en sommes au 63° jour de l’investissement et qu’il n’y a pas de raison pour que, le 1er janvier 1871, nous ne soyons pas dans la même position, puisque les assiégeants ne peuvent prendre Paris par la force et que l'intérêt de la défense est de tenir aussi longtemps que possible pour permettre à la France d’organiser l’écrasement de l'invasion, nos John Bulls, qui ne peuvent plus recevoir d'argent du Old England, commencent à faire piteuse figure. Vingt fois par jour, ils damnent Trochu, qu’ils appellent Bismark IT. Cancans du jour. Bismark It" aurait été empoisonné par un Polonais. Pour le roi Guillaume, il se contente de se coucher tous les soirs suûl comme 86,000 Polonais. Garibaldi, après avoir traversé le Rhin à la tête de ses corps francs, révolutionnerait la Bavière. On aurait découvert un complot qui devait faire sauter l'Hôtel de Ville.
DIMANCHE soIR, 20 novembre.— Temps magnifique. Saint-Martin va-t-il enfin nous donner son fameux été de novembre, que nous appelons l’été des sauvages ? Canonnade très vive et très efficace sur le Bourget. Reconnaissances heureuses sur la rive sud. Hier et avanthier, une masse de maraudeurs, comme il en sort chaque matin des milliers dès que les portes sont ouvertes, qui s’est trop éloignée des forts, a servi de cible aux balles prussiennes. On parle de cinq cent einquante morts. Ce chiffre est évidemment exagéré. Du
reste, quelque triste que soit la fin de ces malheureux, il faut bien avouer qu’ils appartenaient à la classe la plus abjecte de la société et qu’ils vendaient à l’ennemi des renseignements sur la situation de la capitale. Toujours les demi-mesures. On n’a pas osé saisir les gravures obscènes sur l’impératrice, on s’est borné à prier les papetiers de ne pas exposer dans leurs montres les nudités dont je vous parlais ces jours derniers. Ils peuvent continuer à les vendre à l’intérieur de leurs boutiques. Les clubs continuent à faire parler de leurs prouesses. Un énergumène, à la Salle Favié (Belleville), après avoir déblatéré pendant une heure contre les prêtres et la religion, à fini son speech en disant qu’il voudrait pouvoir escalader le ciel afin d’aller poignarder Dieu ! Quand l’impiété atteint ce degré de folie, on devrait tout simplement envoyer le blasphémateur à Charenton. Le journal ultra-rouge, Le Faubourien, qui nous fait connaître les élucubrations des frères et amis des clubs de Belleville, consacre deux colonnes à faire l'éloge du courageux citoyen qui a enfin osé dire ce que pense la révolution du Dieu des chrétiens, de ce Dieu qui ne vaut pas mieux que Napoléon III! Dans la même séance, le même club a condamné à mort l’empereur, Rouher, Emile Ollivier et Bazaine, et a engagé tous les patriotes à exécuter eux-mêmes l'arrêt de mort porté contre les suppôts du tyran. En bon français, cela veut dire que l'assassinat des chefs du parti impérialiste est le plus saint des devoirs. Heureusement que ces excentricités sinistres
ne rencontrent de partisans que dans une infime minorité aussi lâche qu'impuissante. Les bruits d’armistice renaissent depuis deux jours. On assure que l'attaque du moulin d'Orgemont, qui devait avoir lieu hier, à midi, a été contremandée par le général Trochu, à cause de l’arrivée, à Versailles, d’un courrier de cabinet apportant les propositions de paix des puissances neutres. Rumeurs de la journée. Les Français auraient remporté, près de Besançon, une grande victoire sur les Prussiens, qui auraient eu dix mille hommes hors de combat et laissé deux mille prisonniers entre les mains des vainqueurs. On continue à affirmer la marche triomphante de Garibaldi en Bavière, et on prétend même que le roi Louis aurait été obligé de s'enfuir de Munich.
LunDt soIR, 21 novembre. — Beau temps le matin, pluie torrentielle pendant l'après-midi. Canonnade toute la journée. Des affiches officielles nous annoncent qu’à dater de demain nous serons mis au régime de la viande salée et du cheval. Il reste bien encore de la viande fraîche, maïs on la conserve pour le service des ambulances et des hôpitaux. Bismark vient de publier une circulaire dans laquelle il essaie de démontrer que l'armistice, sans ravitaillement, aurait fait le bonheur de Paris et de la France. Décidément ce Richelieu d’outre-Rhin veut faire croire à l’Europe que des vessies sont des lanternes. À Versailles, la petite vérole fait des ravages effrayants. Depuis plus d’un mois, l’armée allemande perd de deux cents
à trois cents hommes par jour. À la variole noire, contre laquelle il n’y a pas de remède, viennent se joindre la dyssenterie et le typhus. Le Times, dans son numéro du 9 courant, évalue à 30,000 le chiffre des morts causées par la maladie dans les troupes de Guillaume depuis l'investissement de la capitale. Le Moniteur de Seine-et-Oise, organe officiel du roi de Prusse, qui nous donne ces nouvelles, nous apprend aussi que M. Thiers, dans sa dernière visite aux cours de l’Europe, a chaleureusement plaidé la cause du pape. Qui aurait jamais pensé que le roi de Prusse publierait son journal officiel dans la ville de Louis XIV? Aurait-on jamais cru que le dernier défenseur du pouvoir temporel serait M. Thiers, un voltairien de la plus belle eau? Nous pouvons bien dire avec Racine :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?
Les nouvelles qui nous arrivent de la province continuent à être bonnes. Il y à maintenant dans les départements plus d’un demi-million d'hommes sous les armes. Ajoutez à ce chiffre les 225,000 mobiles et soldats de la ligne qui sont à Paris, je ne parle pas des 400,000 gardes nationaux qui gardent les remparts et les forts, et vous aurez une masse d'hommes égale à celle de l'invasion. On prétend qu’il faut encore quinze jours pour obtenir une artillerie de campagne capable de lutter avec celle des Prussiens. Donc, vers le 10 décembre, au plus tard, Paris sera en état de com-
biner son action avec celle de la province pour écraser les barbares du Nord. Racontars du jour. Un membre du gouvernement aurait dit, hier, que nous serions débloqués dans huit jours. Guillaume et Bismark auraient quitté Versailles, par crainte d’un mouvement de l’armée française sur le chef-lieu de Seïne-et-Oiïse, disent les uns, tout simplement par peur de la petite vérole, disent les autres. L'armée de la Loire s'étant emparée d'Étampes, les troupes du général von der Thann seraient refoulées du côté de Versailles. Changarnier, qui était à Metz avec Bazaine, aurait obtenu dus Prussiens, vu son grand âge, de n’être pas emmené en Allemagne comme prisonnier de guerre. Il serait à Tours en ce moment.
Map s0IR, 22 novembre. — Mauvais temps toute la journée. Aux avant-postes, escarmouches sérieuses à l’avantage des assiégés. L’Officiel de ce matin nous donne la réponse de Jules Favre à la circulaire de M. de Bismark. Le ministre des affaires étrangères prouve facilement l’insigne mauvaise foi du chancelier fédéral. Dans l'Univers, Louis Veuillot administre une jolie volée de bois vert au gouvernement, qui laisse encore étaler dans les passages les misérables gravures dont je vous parlais il y a quelques jours. Les négociations relatives à l’armistice semblent définitivement abandonnées. Aujourd’hui que l’on a les preuves que la province se lève sérieusement, on ne songe plus à une suspension d'armes. On ne veut que la guerre, et la guerre à outrance. On annonce la capitulation de Verdun et de
Neuf-Brisach. La chute de ces deux petites places était prévue et ne saurait influencer le résultat de la campagne de Paris. Le maire de la capitale nous fait savoir que, le 30 novembre, il ne sera plus fourni de gaz aux particuliers. On réserve ce qui reste de charbon pour l'éclairage des rues. Nous allons revenir à la chandelle et aux quinquets du bon vieux temps. Le chat continue à faire la fortune des petits restaurants. On assure que plus de 25,000 matous sont déjà tombés, des gouttières où ils prenaient leurs ébats, dans la poêle à frire où ils ont pris le nom de lapins. Esaü a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. On raconte que le directeur des Variétés a donné une entrée gratuite pendant un an à son théâtre pc ar une livre de gruyère. Voilà un monsieur qui a une furieuse passion pour le fromage. Les on dit du jour. Le général d’Aurelie de Paladines aurait remporté une nouvelle victoire près d'Orléans et aurait forcé ‘l’armée du général von der Thann à mettre bas les armes. C’est trop beau pour ètre vrai. Le parti bonapartiste gagnerait beaucoup de terrain en province. On parle même de la restauration de Napoléon IIT comme d’une chose certaine. Je n’en crois rien. Dans les faubourgs, les ultra-radicaux, pour ameuter la populace contre le gouvernement de l'Hôtel de Ville, vont même jusqu’à dire que le général Trochu a cédé sa place à Napoléon III, qui est en ce moment le chef de la défense nationale sous le nom du gouverneur de Paris. Seulement, le vaincu de Sedan aurait coupé son impériale et fait
raser sa tête pour paraître chauve comme Trochu. Après celle-là, on peut tirer l'échelle.
MERCREDI 80IR, 23 novembre. — Pluie toute la journée. Le canon et la fusillade ont fait rage, mais pas d'engagement sérieux. Bonnes nouvelles d'Orléans. Gambetta annonce 200,000 hommes sur les deux rives de la Loire, avec une réserve de 100,000. Le 1er décembre, une nouvelle armée de 200,000 hommes sera prête à entrer en ligne. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai rencontré un homme qui criait de la viande de chien et de chat. En temps de siège, on ne se donne plus la peine de vendre du chien pour du veau, et comme Boileau, on appelle un chat, un chat. De toutes les viandes hétéroclites que nous ingurgitons depuis le commencement de l'investissement, la meilleure est incontestablement celle de l’âne. Sa chair est aussi tendre et d’un goût aussi agréable que celle de l’agneau. C’est un vrai festin de Balthazar quand on peut se procurer une tranche de maître Aliboron. Trochu lance ce matin un nouveau décret renvoyant devant la cour martiale les journalistes qui publieront les mouvements des troupes. Les déplorables indiscrétions de la presse prennent leur source à l'Hôtel de Ville. Comment espérer que ies douze mauvais apôtres qui nous gouvernent garderont, avec leurs vingt-cinq ou trente secrétaires, le secret des opérations décidées en conseil? La discrétion est évidemment une vertu monarchique qui rappelle les plus mauvais jours du tyran. Est-ce que ce serait la peine d’être er républi-
que une et indivisible, si on ne peut pas bavarder un brin et prouver aux natifs des cafés que l’on a de belles connaissances dans les hautes régions du pouvoir ? Aussi, le résultat le plus clair de tous ces propos indiscréts, c’est que les Prussiens, informés par les journaux de Paris qu'ils reçoivent chaque jour, ne se laissent jamais surprendre. M’est avis que Trochu doit commencer à avoir plein le dos de la clique d'avocats qui l'entoure et qu’un beau matin il pourra bien les faire jeter par la fenêtre par ses mobiles bretons, qui, du reste, ne demanderaïent pas mieux. Le club des femmes de Batignolles, comme celui de Belleville, tient à faire parler de lui. Dans la séance de lundi, une citoyenne Cherrot a proposé, et l’assemblée a adopté à l’unanimité la résolution suivante: Qu’une députation soit envoyée à l'Hôtel de Ville pour demander au gouvernement de fermer les maisons de prostitution ainsi que les couvents, les établissements conduits par les religieuses n'ayant jamais servi à autre chose qu'à faire des courtisanes. Pas de commentaires possibles à propos d’une aussi sacrilège assimilation. Les articles de Paris, les bibelots, se vendent à très bon marché. Les petits fabricants, pressés par le besoin, vendent au prix coûtant, souvent même à perte. Celui qui aursit quelques billets de mille francs achèterait à bon compte un bel assortiment. S'il fait cher vivre, il en coûte aussi pour se chauffer, Le bois qui se vendait 2 fr. 75 les 100 livres, vaut maintenant 4 fr, 25, et le charbon de terre est monté de trois à cinq francs. Si le siège con-
tinue encore deux mois, nous n’aurons plus que l’embarras du choix, mourir de faim ou périr de froid. Qui vivra verra, ou plutôt mourra.
Jeupt sotR, 24 novembre.— Temps gris, mais assez doux. Vives et sérieuses escarmouches à Bondy, où la garde nationale a reçu le baptême du feu. La milice citoyenne a combattu comme des soldats pour de bon et a refoulé les Prussiens dans cette forêt de Bondy, refuge des bandits au siècle dernier, qui retrouve dans les Prussiens ses hôtes d'autrefois. L’armistice revient sur l’eau. Bismark, inquiet de l'attitude de la province, serait beaucoup plus coulant sur les conditions. Rumeurs du jour. Révolution en Espagne. Dans un mouvement populaire à Madrid, Serrano aurait été tué, Prim emprisonné et la république proclamée. L'impératrice Eugénie se rendrait demain à Versailles pour signer un traité de paix. Napoléon IIT reviendrait en France avec les 325,000 soldats français prisonniers en Allemagne, ferait de Bourges la capitale de la France, et laisserait les Parisiens s'arranger comme ils voudraient dans leur ville, qui ne serait plus que le chef-lieu du département de la Seine. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est 1à un canard de la plus belle venue. Je souffre de la tête depuis ce matin. Je ne vous en écris pas plus long, car je vais me coucher.
VENDREDI, 25 novembre. — Temps sombre comme hier. F.sillade très vive entre les avant-postes du pont de Sèvres et les Prussiens établis à Brimborion, Un cancan d’une jolie force. Révolution à Londres. La
reine serait en fuite, la république proclamée et 200,- 000 Anglais devraient débarquer à Calais pour tomber sur les Prussiens ! Je souffre toujours de la tête. Le matin, après le repos de la nuit, je suis assez bien, mais le soir il faut que je me couche de bonne heure.
SAMEDI SOIR, 26 novembre.— Pluie toute la journée. Pas de rapport militaire ce soir. À dater de demain, on ne pourra plus sortir de Paris. Les portes, constamment fermées, ne s’ouvriront que pour le militaire. Les maraudeurs ne pourront donc plus quitter la ville pour aller porter des renseignements à l’ennemi, et messieurs les journalistes, ne pouvant plus aller aux avant-postes, seront obligés de se taire sur les mouvements des troupes. Grand mouvement de mobiles et de régiments de marche de la garde nationale, On s'attend à une grande bataille sous les murs de la capitale, On parle toujours d’une restauration orléaniste. Sur ce sujet, les bavardages vont leur train. On dit que le comte de Paris est à l'Hôtel de Ville, et que deux mille de ses partisans sont cachés dans les caves et sous les combles du palais municipal!! Je souffre moins aujourd’hui, mais je ne vais pas encore très bien.
DIMANCHE soir, 27 novembre. — Beau soleil, temps doux. Rien à noter au point de vue militaire. Comme les Prussiens, nous avons la variole noire, Une danseuse, Mie Bazzacchi, célèbre dans le monde des théâtres, a été enlevée en trois jours par cette terrible maladie. Les victuailles coûtent toujours les yeux de
la tête. Jambon, quatorze francs la livre, Le fromage, dix francs. Les œufs, un franc pièce. Depuis quelques semaines, plusieurs propriétaires de chevaux nourrissaient leurs bêtes de pain, qui coûte maintenant moins cher que le fourrage. Le gouvernement vient de défendre cet abus. Ceux qui ne pourront plus nourrir leurs chevaux les vendront au gouvernement, qui les fera abattre pour l'alimentation de la ville. On dit que l’on a fusillé hier trois cocottes qui faisaient l’espionnage pour le compte des Prussiens. Ma tête va mieux aujourd’hui.
LUNDI s0IR, 28 novembre. — Temps sombre. Grands mouvements de troupes. Nous touchons au moment suprême. On dit que le prince Frédéric-Charles, battu près de Montargis, a été fait prisonnier. Je n’en crois rien. Je vous ai écrit aujourd’hui par ballon. J’ai la tête fatiguée et vais me coucher.
Manpt sotr, 29 novembre. — Même temps qu’'hier. Canonnade formidable pendant toute la nuit. Trochu et Ducrot sont sortis ce matin à la tête de 160,000 hommes. Jusqu’à présent ce mouvement a pleinement réussi. L’Hay, Thiais, Cœuilly, ont été repris sur les Prussiens par les Français, qui passent la nuit sur le champ de bataille. Les armées de province arrivent. On dit que le comte de Kératry, à la tête de 100,000 Bretons, est À huit lieues de Versailles. Guillaume et Bismark ont quitté cette ville en toute hâte. Grande est l'anxiété, grande aussi la confiance. Espérons que nous serons bientôt débloqués et que je pourrai enfin recevoir vos lettres,
MERCREDI SOIR, 30 novembre. — Temps sec et très froid. Je n’ai jamais entendu un vacarme pareil à celui de la nuït dernière. Tous les forts tonnaient à la fois. Les Prussiens, refoulés sur toute la ligne, ont abandonné presque toutes leurs positions. On dit qu’un régiment saxon s’est rendu. Sept cents prisonniers viennent d'arriver au fort de Vincennes. Le général Trochu envoie une dépêche, ce soir, de son quartier de Champigny, annonçant que la journée a été excellente et que l’armée du général Ducrot a pu traverser la Marne tout en repoussant l’ennemi. Le gouvernement défend aux journaux de publier d’autre compte rendu des combats sous Paris que celui donné par le Journal officiel.
Jeupt soir, 1° décembre. — Froid très sec. Hier, outre les positions conquises sur l’ennemi du côté de la Marne, les Français se sont emparés du village d’Epinay, près de Saint-Denis. On y a fait cent trente prisonniers et pris deux mitrailleuses. Aujourd’hui, le canon n’a presque pas parlé. On enterre les morts et on relève les blessés. On dit que les Français ont perdu hier neuf à dix mille hommes, et les Prussiens vingt à vingt-cinq mille. Les voitures d’ambulance passent à chaque instant sur le boulevard avec les victimes de la bataille d'hier. On ne s'attend pas à une nouvelle action avant demain. Les charbonniers qui vendent à faux poids, passent de mauvais quarts d'heure, On a failli pendre celui qui demeure dans notre maison, parce qu’il avait donné quarante-cinq livres de bois
quand il avait reçu le prix de cinquante livres. La garde nationale est arrivée à temps pour rétablir la paix et emmener le charbonnier chez le commissaire de police. Quelques bonapartistes hallucinés espèrent toujours que Napoléon III fera son entrée à Paris demain, 2 décembre.
VENDREDI SOIR, 2 décembre.— Un froid de loup. Au prix actuel du bois, il fait cher se chauffer. Depuis ce matin, à trois heures, on dirait un congrès de tonnerres. Les grosses pièces des forts donnent à la fois. C’est à devenir sourd. A trois heures après-midi, les estafettes commencent à arriver du champ de bataille. Elles traversent la ville en criant: Bonnes nouvelles ! Au coin de la rue Drouot, un officier qui a quitté le combat à deux heures et demie, raconte à un groupe dont je fais partie que, refoulée le matin sous les forts, l’armée française a repris l’offensive à onze heures et a enlevé avec un entrain admirable les hauteurs de Villiers-sur- Marne et de Chennevières. On s’est battu pendant huit heures contre plus de 100,000 Allemands. Dans sa dépêche de ce soir, le général Trochu exprime sa satisfaction de la tenue et du courage des troupes, et déclare que la victoire d’aujourd’hui est beaucoup plus importante que celle d’avant-hier. Pas le moindre Napoléon aux portes de Paris et le 2 décembre est passé ! |
SAMEDI $0IR, 8 décembre.— Pluie à torrents, boue à botte que veux-tu. Silence sur toute la ligne. Comme avant-hier, on relève les blessés et on enterre les morts,
On dit que Bourbaki est à Senlis, à douze lieues de Paris. Une dépêche de Gambetta, datée du 3 novembre, nous apprend qu'après trois jours de combats heureux, l’armée de la Loire est arrivée à Montargis, à cent dix kilomètres de Paris. Si les armées qui viennent à notre secours ne rencontrent pas des forces ennemies trop nombreuses, nous pourrions bien être débloqués d’ici à huit jours. Quel bonheur de pouvoir enfin lire vos lettres, qui me font défaut depuis trois mois ! Les deux derniers ballons partis de Paris sont tombés, l’un en Hollande, l’autre à Christiania, en Norvége. IL est probable que vous recevrez une de mes lettres avec le timbre hollandais ou norvégien. Les affaires commerciales sont nulles en ce moment. Le nombre des boutiques fermées augmente chaque jour. La misère envahit les rues. On ne rencontre que mendiants et infirmes qui demandent du pain. Je crois que si nous ne sommes pas débloqués dans un mois, la position ne sera plus tenable.
DIMANCHE soIR, 4 décembre. — Froid sibérien. Pas d'engagements sous les murs. Ce matin, l’armée du général Ducrot a repassé la Marne et est venue camper dans le bois de Vincennes. Il paraît qu’il n’entrait pas dans le plan de Trochu de garder les positions conquises dans les derniers combats et que le résultat que l’on cherchait a été obtenu. Nous autres, pauvres pékins, nous ne comprenons rien à ces combats glorieux qui nous laissent gros Jean comme devant. On nous a dit qu’il fallait avoir confiance dans le plan du général
Trochu, et nous continuons à croire au succès définitif de la campagne, bien que nous ne comprenions rien à ce qui se passe depuis huit jours. On évalue à vingtdeux mille, tués ou blessés, le chiffre des pertes dans les rangs ennemis, dans les journées des 29, 30 novembre et 2 décembre. Celles des assiégés ne dépassent pas six mille. Dans les bouillons, les prix sont doublés. Le pair et Le vin seuls se vendent aux taux ordinaires. Les pauvres souffrent beaucoup par ce temps de froid extrême, le bois se vendant à cinq francs les 100 livres. Si le siège continue encore pendant un mois, la vie deviendra tout à fait impossible pour les petites bourses.
LuNDI s0IR, 5 décembre.—Toujours un froid très vif. La retraite du général Ducrot produit une mauvaise impression dans la population. On se demande si Trochu va suivre l'exemple de Bazaine, qui faisait des sorties très brillantes, mais qui était toujours obligé de venir se réfugier sous les canons de Metz. Comme la capitale de la Lorraine, sommes-nous destinés à subir une capitulation? Pas d’opérations militaires aujourd’hui. Le général Renault, le commandant Franchetti, des éclaireurs à cheval, ont succombé hier aux blessures qu’ils avaient reçues dans la journée du 2 décembre. Pas de nouvelles d'Orléans depuis trois jours. Ce silence devient inquiétant dans les circonstances actuelles. Notre salut dépend des armées de la province, surtout de celle de la Loire. Que deviennent les pigeons messagers ? Sont-ils dévorés par les éper-
viers et les faucons que les ennemis ont fait venir d'Allemagne pour leur donner la chasse ? Depuis cinq jours, nous n'avons plus de gaz dans les maisons. C’est le pétrole qui est le dieu de la lumière, et la bougie est son prophète. Presque toutes les boutiques ferment à la tombée de la nuit. Les rues sont encore éclairées au gaz, seulement un bec sur trois. A six heures, la capitale a un aïr morne qui fait l’âme triste. Les cafés seuls restent ouverts jusqu’à minuit. Grâce aux lampes à pétrole, ils sont encore éclairés suffisamment. Les cafés font de l’or en ce moment. Comme le charbon est aussi rare que le merle blanc et que le bois se vend déjà six francs les 100 livres, tous les célibataires, et dans une ville assiégée ils composent la majorité de la population, puisqu’un très grand nombre de gens mariés, ayant envoyé leur famille en province avant l'investissement, sont célibataires pro tempore, vont passe: leurs soirées au café, où, pour huit sous, il sont chauffés, éclairés, abreuvés d’une tasse d’excellent café, sans compter les journaux qui sont à leur disposition. Par ce temps de froidure et de siège, c'est donc une économie que de passer sa soirée au café. Les cabinets de lecture sont également encombrés, mais ils ne peuvent recevoir qu’une cinquantaine de personnes à la fois, tandis que trois à quatre cents personnes sont parfaitement à l’aise dans tous les cafés des grands boulevards.
MaRpt 80IR, 6 décembre.—Toujours très froid. Mauvaise nouvelle aujourd’hui. Le général en chef de l’ar-
mée assiégeante, le comte de Moltke, a envoyé par un parlementaire une lettre au général Trochu, lui annonçant que l’armée de la Loire avait été battue et que les Prussiens occupaient de nouveau Orléans. Le commandant des forces ennemies offre de donner un saufconduit aux officiers que les autorités françaises voudraient envoyer pour vérifier cette défaite. Le gouverneur de Paris a répondu qu’il ne jugeait pas à propos d'employer le moyen proposé par le général ennemi, pour s'assurer de la vérité de la nouvelle communiquée par l'état-major prussien. On croit généralement que cet empressement du général en chef allemand de nous faire connaître le désastre d’une armée française, doit cacher un piège. D'abord, est-il bien vrai que l’armée de la Loire ait été battue? En admettant comme vraie la dépêche de M. de Moltke, estce toute l’armée d’Aurelle de Paladines qui a été battue, ou seulement le corps d'armée chargé de défendre Orléans ? Dans le premier cas, ce serait un désastre de la plus haute gravité ; dans le second, nous n’aurions à déplorer qu’un fait de guerre tout à fait secondaire. Paris est très agité ce soir. Pourvu que la voyoucratie de Belleville ne cherche pas, comme au lendemain de la capitulation de Metz, à profiter de l'émotion publique pour tenter un coup de main contre le gouvernement. Rien sous les murs de Paris aujourd’hui. MERCREDI s0IR, 7 décembre. — La température s'est un peu adoucie depuis hier. Pas de rapport militaire aujourd’hui. L’émotion produite hier au soir par la
422 JOURNAI, DU SIÈGE DE PARIS, lettre de M. de Moltke, est calmée. La bourse ne s’est pas effrayée de la prétendue défaite de l’armée de la Loire. La rente n’a baissé que de vingt-cinq centimes. Nous continuons à être sans nouvelles de Tours, ce qui jette l'inquiétude dans la population parisienne, car nous n’osons pas dire, pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Les rumeurs abondent. Le roi de Prusse, ne se sentant plus en sûreté à Versailles après la défaite de ses troupes sur les bords de la Marne, serait parti pour Reims. Napoléon III, si Paris succombe, ferait son entrée avec les troupes prussiennes. La guerre serait sur le point d’éclater entre l’Angleterre et la Russie à propos de l’éternelle question d'Orient. JEupi soir, 8 décembre. — Pluie et neige. Toujours même silence sous les murs de Paris. Ces messieurs de Belleville, qui faisaient un si beau tapage dans les premiers jours du siège et qui demandaient avec tant de violence des chassepots pour courir sus à l’ennemi, ont fait piteuse figure dans les dernières batailles. Soixante et un soldats des tirailleurs de Belleville sont traduits devant un conseil de guerre pour désertion devant l'ennemi. Le bataillon tout entier est licencié et son chef, Flourens, a été arrêté hier. Les frères des écoles chrétiennes se conduisent admirablement sur le champ de bataille. Chargés par les ambulances d'aller relever les soldats qui tombent dans la mêlée, ils accomplissent cette périlleuse mission avec un courage qui s'élève à la hauteur de l’héroïsme. La Patrie en danger a rendu le dernier soupir hier.
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 423 Comme le rossignol de Millevoye, Blanqui est maintenant sans voix.
VENDREDI $0IR, 9 décembre. — Le froid, qui nous avait quittés pendant un jour, est revenu plus intense que jamais. Les forts semblent avoir pris l’habitude du silence. Nous sommes toujours sans nouvelles de la province. La défaite de l’armée de la Loire, annoncée avec tant de complaisance par M. de Moltke, demeure toujours à l’état de problême. Où est Bourbaki? Kératry est-il réellement à Montlhéry ? On dit que d’Aurelle de Paladines est à Fontainebleau avec la droite et le centre de l’armée de la Loire. Malheureusement, ces bruits ne sont pas confirmés par l’Offciel, qui devient silencieux comme la tombe. Aucuns prétendent que le gouvernement a bien reçu des nouvelles, maïs que ces nouvelles sont désastreuses, et que les chefs militaires, voulant faire une sortie désespérée, ne veulent pas décourager les soldats en leur faisrut connaître les défaites des armées de la pro- “ince. Cette rumeur doit être mise en circulation par les pessimistes. Autre cancan. Les Prussiens auraient évacué Versailles après avoir mis le feu au palais de Louis XIV. Je n’en crois pas un mot.
SAMEDI SOIR, 10 décembre. — Froid à pierre fendre. Rien comme opérations militaires. Toujours sans nouvelles de Tours. Les Prussiens nous ont envoyé de Versailles deux pigeons qui nous ont apporté des nouvelles désastreuses de la province. Ces dépêches, écrites dans un français allemand, font rire les Parisiens
au lieu de les effrayer. Cette vieille ficetie qui a réussi à Verdun n'aura jamais de succès à Paris. Les clubs continuent à faire parler d’eux. Celui de Belleville se fait surtout remarquer par ses accès de prétrophobie. Les jésuites sont toujours les bêtes noires. Les Bellevilloïis ont déclaré hier que Trochu et J. Favre (!) étant deux jésuites, la nation n’avait plus de confiance en eux.
DIMANCHE SOIR, 11 décembre.—Le froid de plus fort en plus fort comme chez Nicolet. Le prix du bois allant toujours en augmentant, nous serons bientôt obligés de rester couchés toute la journée si nous ne voulons pas mourir de froid. Quelques coups de canon du côté de Saint-Denis, maïs pas d'engagement. Hier et aujourd’hui, panique à propos du pain. Les ménagères font émeute devant les boulangeries. Dans l’Officiel de ce soir, le gouvernement nous annonce que nous avons du pain pour quatre mois. Espérons que cette panique, causée par la crainte de voir le pain manquer à l'alimentation, ne se renouvellera plus. Toujours absence de nouvelles de la province. On dit que demain on fera une grande sortie. Il faut que l’on se décide à agir bientôt, car les provisions nous feront défaut avant longtemps. Nous avons bien, il est vrai, pour quatre mois de pain et de vin, mais ce genre de nourriture causera une telle mortalité chez les malades, les femmes et les enfants, que nous serons obligés d'ouvrir les portes de la capitale après un mois de ce régime.
Lunpt soIR, 12 décembre. — Dégel complet. Brouillard à couper avec un couteau. Le baron Saillard, ancien ministre plénipotentiaire, a succombé hier au soir aux blessures qu’il avait reçues à la bataille du 2 décembre. Bien qu’il fût bonapartiste, tous les journaux républicains rendent hommage à l’héroïsme qu’il a montré dans les derniers combats. On parle de dissensions sérieuses entre le général Ducrot et le général Blanchard, qui commande le deuxième corps de la deuxième armée de Paris. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Journal officiel de ce matin annonce la dissolution du corps d'armée du général Blanchard. Dans la crise épouvantable que nous traversons en ce moment, si la discorde règne parmi les chefs militaires, Paris et la France devront bientôt subir la paix désastreuse que la Prusse veut imposer. Pas de nouvelles de Tours. Quelques coups de canon tirés par les forts, mais pas d'engagements.
MaRp1 s0IR, 13 décembre.—Pluie et brouillard. Pas de nouvelles ni de Tours ni de l'étranger. Les journaux n'entrent plus dans Paris. Dans les deux premiers mois du siège, presque chaque semaine nous recevions quelques journaux anglais; depuis un mois, pas une feuille étrangère ne parvient à franchir les lignes prussiennes. Il ne nous reste plus que les messagers ailés, qui nous font complètement défaut depuis douze jours. M. de Moltke aurait-il dit la vérité? La victoire des Prussiens sur les bords de la Loire seraitelle à ce point foudroyante que le gouvernement de
Tours, obligé de chercher un refuge dans une ville du Midi, ne pourrait plus envoyer des pigeons au gouverneur de Paris ? Ce silence obstiné inquiète la population parisienne, qui commence à voir l’avenir sous les couleurs les plus sombres. Beaucoup de rumeurs. On prétend avoir entendu, de l’autre côté de Versailles, la canonnade de l’armée de Bourbaki. M. Thiers serait à Paris depuis hier soir. Pourquoi ? Serait-ce pour apporter des propositions d’armistice ? Kératry et d’Aurelle de Paladines auraient fait leur jonction à Pontoise. Je parierais dix contre un qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tous ces cancans. MERCREDI SOIR, 14 décembre. — Brouillard, temps doux. Tant mieux, car lorsque le bois se vend sept francs les 100 iivres, il fait cher se chauffer. On parle de deux engagements dans la nuit d'hier. Le premier, à Boulogne, près de Saint-Cloud, aurait coûté 1,500 hommes aux Prussiens. Dans le second, les Allemands auraient tenté de reprendre le plateau d’Avron, occupé par l’armée de Paris depuis la bataille dx 2 décembre. Repoussés par l'artillerie française, ils auraient perdu plus de 2,000 hommes. Le chiffre de la mortalité a augmenté de plus de quatre cents dans la dernière semaine. C’est surtout chez les femmes et les enfants que la mort fait le plus de victimes. Il ne saurait en être autrement, principalement pour les enfants, à cause de la rareté du lait, qui se vend à un prix inaccessible aux petites bourses. La misère va en augmentant. L'industrie et le cominerce sont para-
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 427 lysés. On donne bien 1 fr. 50 par jour aux gardes nationaux, mais 1vec ce menu salaire, on ne peut manger que du pain et boire un demi-litre de vin. Pas de nouvelles de Tours.
JEUDI SOIR, 15 décembre.—Temps très doux; le thermomètre marque quinze degrés au-dessus de zéro. On a entendu le canon toute la journée. Les forts tiraient sur les ouvrages que les assiégeants ont réussi à élever par les brouillards de ces derniers jours. Trois pigeons sont enfin arrivés aujourd’hui avec des dépêches pour le gouvernement. Avec quelle impatience nous attendons l’Officiel de demain matin, qui doit nous donner des nouvelles de Tours, je n’ai pas besoin de vous le dire. En attendant, les rumeurs vont leur train. Orléans aurait été repris nne seconde fois par l’armée de la Loire. Voilà une ville qui doit s'amuser médiocrement de faire ainsi la navette entre les Français et les Prussiens. Rouen serait occupé par les troupes du roi Guillaume. Pour la vingtième fois, Bismark aurait été assassiné par un Polonais. Nous saurons à quoi nous en tenir demain. Les prix des aliments continuent leur progression ascendante, Il faut avoir 25,000 francs de rente pour se payer une soupe aux choux. Ce légume qui, en temps ordinaire, se vend trois sous, vaut maintenant sept francs. Les poireaux se paient six sous pièce. Si cela continue, le seul moyen de vivre à bon marché sera de se manger les uns les autres. Gare à moi qui suis encore joliment gras!
VENDREDI s0IR, 16 décembre. — Temps très beau et
très doux. Canonnade des forts, mais pas d’engagements. L’Officiel de ce matin nous donne enfin les nouvelles apportées par les pigeons arrivés hier. M. de Moltke n'avait pas menti. Après avoir tenu pendant plusieurs jours contre les forces supérieures du prince Frédéric-Charles, le général d’Aurelle de Paladines a dû évacuer Orléans. Divisée en deux parties par cet échec, l’armée de la Loire compte encore 200,000 hommes. La moitié de ces forces, sous le commandement du général Chanzy, couvre Tours. L'autre, sous les ordres de Bourbaki, doit protéger Bourges et Nevers et empêcher le mouvement tournant que les Prussiens veulent opérer en Sologne. Amiens et Rouen sont tombés aux mains des Allemands. Le gouvernement de Tours s’est transporté à Bordeaux. Tout cela n’est guère rassurant. Paris ne peut plus compter que sur lui-même pour se débloquer. La population parisienne est affligée, non désespérée, de ces nouvelles douloureuses. On continuera la lutte quand même, et la capitale tiendra tant qu’il y aura un morceau de pain à manger. Il faut, coûte que coûte, retenir devant nos murs les 300,000 assiégeants qui iraient, si nous avions le malheur de capituler maintenant, aider le prince Frédéric-Charles à écraser les armées qui se forment en province. Le gouvernement réquisitionne aujourd’hui tous les chevaux, ânes et mulets. Cette mesure énergique nous assure 30,000 chevaux, qui nous donneront de la viande jusqu’au quinze février. Les légumes secs, les pâtes et le chocolat nous empêcheront de
mourir de faim jusqu’au quinze mars. D'ici là, il passera bien de l’eau et bien du sang dans les rivières de France et la victoire reviendra peut-être au drapeau tricolore. Dans quelques jours, les omnibus ainsi que les fiacres cesseront de circuler. Chevaux de louage, chevaux de luxe, tout sera mangé.
SAMENI SOIR, 17 décembre.—Toujours un temps très doux. On trouve cela joliment bon de ne pas geler. Canonnade des forts, mais rien de sérieux. On parle de bombardement pour la semaine prochaine. Je continue à n’en rien croire. Il y a aujourd’hui trois mois que nous sommes investis. Je crois que c’est la première fois qu’une ville de deux millions d'habitants est assiégée pendant un aussi long espace de temps. Dans un centre comme Paris, où les cerveaux brûlés des quatre coins de l’Europe se donnent rendez-vous, il est réellement merveilleux que la tranquillité publique ait pu se maintenir si longtemps. Je ne parle pas de l’échauffourée du 31 octobre, qui n’a été que ridicule et qui n’a duré que quelques heures. Remarquez que nous n’avons plus de sergents de ville, que la police est faite par les citoyens. Le chiffre des crimes et délits de toute espèce a diminué de plus de 60°» ou des trois cinquièmes depuis que nous sommes assiégés. À quelque chose malheur est bon. Il n’y a qu’une seule spécialité qui ait augmenté depuis l’investissement, c’est l’ivrognerie. On ne travaille plus, tout le monde est garde national, on fait l’exercice deux fois par jour, ce qui altère énormément, à ce qu’il
paraît, on va chez le marchand de vin plus souvent qu’à son tour et l’on rentre chez soi plus ou moins paf. À Créteil, le chef du deux centième bataillon de la garde nationale, qui faisait le service des grand’ gardes, était ivre avec la moitié de ses hommes. Un décret de ce matin a dissous ce bataillon trop soiffard. Il fait cher vivre en sybarite par ce temps de misère. Les œufs, 1 fr. 50 pièce. Le fromage, 18 francs la livre. Pour nous, gens de peu, nous mangeons du cheval, encore du cheval et toujours du cheval. Par-ci, par-là, un gigot de matou.
DIMANCHE soir, 18 décembre.— Très belle journée d'automne. Un monde énorme sur les boulevards. Rien comme opérations militaires. Le Journal officiel de ce matin publie une nouvelle dépêche de Gambetta, en date du 14, apportée par un pigeon. Pendant douze jours l’armée de la Loire a tenu en échec le prince Frédéric-Charles. Bien qu’elle ait été obligée de battre en retraite, c’est un fait de guerre considérable qu’une ‘armée de recrues ait pu résister pendant douze jours aux meilleures troupes de l’Allemagne. Le général Chanzy, qui paraît être, d’après Gambetta, le véritable homme de guerre révélé par les circonstances, a su faire échouer le mouvement tournant du prince Frédéric-Charles. Au moment où il écrivait sa dépêche, Gambetta était à Bourges, travaillant avec Bourbaki à réorganiser les corps d’armée qui se sont repliés devant les troupes prussiennes. Chanzy est en parfaite sécurité dans le Perche, et prêt à reprendre l'offensive aus-
sitôt que l’armée de l'Auvergne aura fait sa jonction avec les forces de Bourbaki. En somme, la situation n’est pas mauvaise. Avec de la persévérance et de l’abnégation, la France peut encore espérer le triomphe définitif. Ici, nous allons mettre flamberge au vent avant trois jours. La fermeture de toutes les portes, signe précurseur de toutes les grandes sorties, est affichée sur les murs. Mardi ou mercredi, nous aurons certainement une tempête de balles et de boulets sous les murs de Paris. Toutes les voitures d’ambulance sont consignées pour demain. Le lieutenant d’artillerie avec qui j'avais fait une excursion extra muros pendant la bataille du 13 octobre, part à minuit, avec quatre batteries de mitrailleuses, pour aller occuper un poste qu’il ne connaît pas encore lui-même. Il ne le connaîtra que lorsqu'il aura dépassé la ligne des forts. C’est le seul moyen de garder le secret des opérations.
Lunpt soir, 19 décembre.—Temps sombre. Silence sur toute la ligne. Grands mouvements de troupes. On dit que d’Aurelle de Paladines a perdu son commandement depuis l'évacuation d'Orléans par son armée. Du reste, Gambetta ne fait plus mention de lui dans ses dernières dépêches. Autre rumeur. L'armée française aurait battu l’armée prussienne à Beaugency et aurait fait 15,000 prisonniers. La viande de chien et de chat continue à faire le bonheur des petites bourses. On voit maintenant dans les rues des petites voitures, avec clochettes pour appeler les passants, qui sont de vé-
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ritables boucheries canines et félines ambulantes. La librairie au rabais, ne pouvant expédier ni en province ni à l'étranger, se donne presque your rien. Avec cinq cents francs, on achèterait ce qui vaut trois mille francs au rabais, en temps ordinaire.
Manrpi, 22 décembre. — Aujourd’hui, 27 février, je reprends mon journal, que le froid et les souffrances des dernières semaines du siège m’avaient obligé d'interrompre. Je mets au net les notes au crayon que j'ai prises depuis le 19 décembre.
Temps nuageux. Les mouvements de troupes ont continué toute la journée. Pendant la nuit, on a battu le rappel pour réunir les compagnies de marche de la garde nationale. On pense que le branle-bas général commencera cette nuit. L'affaire, si nous en pouvons juger par la masse de troupes qui sortent de Paris, sera plus sérieuse que celle du 2 décembre. Il est probable que la bataille durera deux ou trois jours. Fasse le ciel que la France soit enfin victorieuse et que nous soyons débloqués pour Noël! La mélasse, qui ne se vendait presque pas à Paris, fait maintenant les beaux jours des petits ménages. On fait de la trempette comme chez nous. Nous mangeons en ce moment du pain américain. Le boulanger de notre rue reçoit tous les jours des montagnes de quarts de farine portant l’estampille du Pacific-Mill, Wisconsin.
MERCREDI, 21 décembre.—Froid très sec. On s’est battu du côté du Bourget. On a fait une centaine de prisonniers, mais le Bourget est resté aux mains de
l'ennemi. Sur le boulevard, on rencontre les voitures d’ambulance qui ramènent les blessés. Du côté de la Marne, on s’est emparé de Ville-Evrard, de Neuilly et de la Maison-Blanche. On s'attend à une grande affaire pour demain.
Jeupi, 22 décembre.—Froid sibérien. Contrairement à l’attente générale, pas le moindre combat sous les murs de Paris. Le bois devient très rare et se vend à des prix fabuleux. Nous entrons décidément dans la période aiguë du siège. On commence à construire quelques baraques sur le boulevard pour la vente du jour de l’an. Je crois que les petits marchands ne feront pas fortune cette année. Comme maintenant les rues sont peu ou point éclairées, on vend de petites lanternes que l’on accroche à la boutonnière de son paletot.
VenDREDI, 23 décembre.—Toujours un froid excessif. Les mobiles occupent la Ville-Evrard depuis hier. Malheureusement, ils n'avaient pas fouillé le sous-sol de la maison. Dans la soirée, les soldats saxons, qui s'étaient cachés dans les caves, sont tombés à l’improviste sur les Français, et dans la bagarre le général Blaïize a été tué. Revenus de leur surprise, les moblots ont massacré ou fait prisonniers les Allemands coupables de ce tour de Jarnac. La vie devient de plus en plus difficile pour les petites bourses. Une dinde se vend cent francs.
SAMEDI, 24 décembre.—Froid canadien. Les pauvres soldats, qui ne sont pas vêtus pour supporter une pa-
reille température, souffrent horriblement. Beaucoup sont morts de congélation depuis deux jours. On est obligé de faire rentrer les troupes dans Paris, car il est impossible de tenir la campagne par ce froid de quinze degrés. Tout est contre nous. Pendant vingt jours, on avait travaillé à faire les préparatifs d’une grande sortie, et voilà que le général Hiver force l’armée française à chercher dans les murs de la capitale un abri contre les rigueurs d’un froid impitoyable, Du reste, il paraît que les Prussiens, bien que mieux couverts que la garnison de Paris, souffrent aussi et que les morts causées par la congélation sont très nombreuses dans le camp du roi Guillaume.
DimancHE, 25 décembre. — Toujours un froid de loup. Combats d’avant-postes sans importance. Triste jour de Noël. Le ciel est gris, pas le moindre rayon de soleil. La poussière soulevée par le vent du nord vous aveugle. Rien de morne comme ce froid sans neige et sans soleil. Les églises sont pleines aujourd’hui. Autant d'hommes que de femmes, ce qui est rare à Paris. On se familiarise avec la viande de chien. Le pâté fait avec les restes mortels d’un azor quelconque, se vend quatre francs la livre. C’est assez cher, comme vous voyez. Pour moi, je mange du cheval une fois par jour. Il faut avoir des rentes pour se payer deux repas de viande. Le soir, je mange du pain sec avec du thé. Je n’ai pas besoin de vous dire que le beurre, se vendant quatre francs la livre, n'existe pas pour les petites gens comme moi,
Lunpi, 26 décembre.—Toujours le même froid sibérien. Rien de sérieux comme opérations militaires. Je reste au lit aussi longtemps que possible, attendu qu’il est impossible de se chauffer, quand le bois est à deux sous la livre. Je vais au Collège de France et à la Sorbonne, les jours où il y a des cours. À quel degré d’abrutissement le siège peut réduire un homme! J'ingurgite des cours de mathématiques, de mécanique et une foule d’autres machines en ique, de sanscrit, de chinois, avec un courage dont je ne me serais jamais cru capable. Que n’écouterait-on pas pour avoir le droit de se chauffer ? Heureusement que l’on n’est pas obligé de comprendre, autrement je serais fort empêché.
Manrpt, 27 décembre. — Le froid continue avec la même intensité. Le bombardement, auquel je m’costinais à ne pas croire, a commencé ce matin. Les forts de l'Est, de Noisy, de Nogent, ont été couverts d’obus. En somme, peu de dommages matériels. Plus de bruit que de besogne. Les batteries du plateau d’Avron ont vigoureusement riposté à l'ennemi. Les Prussiens ont lancé hier plus de cinq mille obus.
‘Mercrept, 28 décembre.—Le thermomètre ne monte pas. Le bombardement des forts continue, mais avec moins de violence que pendant la journée d'hier. Je suis allé sur le boulevard. Peu de baraques et peu de jouets. On vend des chaussettes, des semelles en feutre et des espèces de bonnets de laine appelés passe-montagne. Si les marchands de bibelots sont peu nombreux, en revanche il y a autant de vendeurs
de journaux que de portes cochères. Sur le boulevard Montmartre, les cris et les boniments des détailleurs du quatrième pouvoir de l'État rendraient sourd un artilleur. Comme le commerce des livres et feuilles périodiques est libre depuis le 4 septembre, beaucoup d'enfants, de femmes et de vieillards trouvent dans ce petit négoce le morceau de pain et l’once de cheval qui doivent les empêcher de mourir.
Jeupt, 29 décembre. —Le froid ne diminue pas. Pendant la nuit, le général Trochu a fait évacuer le plateau d’Avron, qui, n’étant pas fortifié, n’était plus tenable pour les Parisiens. On a pu ramener sous les forts, sans perdre un seul homme, les canons et les munitions. Cette évacuation du plateau d’Avron produit une bien mauvaise impression dans le public. On se demande comment il se fait que cette position, occupée par les Français depuis le 2 décembre, n’a pas été mise, par des travaux en terre et des casemates, à l'abri des bombes prussiennes ? Les Allemands n’ont pas mis vingt-six jours à rendre Châtillon, Meudon et Montretout imprenables. Le général Trochu perd chaque jour de sa popularité. Je le crois un très honnête homme, mais il fait trop de proclamations. C’est un avocat habillé en général. On commence à croire qu'il n’est pas à la hauteur des circonstances. En définitive, il n’avait d’autres titres à la haute position qu’il occupe aujourd’hui que la critique qu’il a faite de l’armée française en 1867. Il prouvera une fois de plus la vérité du vers classique:
La critique est aisée et l’art est difficile.
Le bombardement des forts continue, maïs sans causer de dommages sérieux.
VENDREDI, 80 décembre.—Le thermomètre reste ?n statu quo. Canonnade à grand orchestre pendant toute la nuit. Heureusement que nous sommes habitués à ce tapage tonitruant comme les chiens à aller tête nue, et que nous n’en dormons pas moins bien. Ce sont surtout les forts de l'Est qui servent d'objectifs aux Prussiens. Quelques artilleurs ont été blessés, mais les forts ne sont pas endommagés. Le commerce des crêpes prend chaque jour une plus grande extension. A tous les coins de rues on en vend à deux sous pièce. Comme il n’y a plus ni œuf, ni lait, ni beurre, on remplace le lait et les œufs par l’huile, et le beurre par la graisse de cheval. C’est tout simplement horrible à sentir. Pour le goût, je ne saurais vous en parler, car je n’ai pas eu le courage d’affronter ce mets oléo-chevalin.
SAMEDI, 81 décembre.— Toujours même persistance du froid. Le bombardement continue avec la même intensité sans faire beaucoup de mal. Les Parisiens ne sont nullement effrayés de cet ouragan de fer, qui, du reste, n’a pas encore atteint le mur d’enceinte. On vend maintenant du boudin de cheval. Comme cela coûte moins cher que la viande, j’ai essayé d’en manger. C’est tellement nauséabond, qu’il m’a été impossible d’en avaler une bouchée.
DIMANCHE, 1 janvier 1871.—Froid noir. Nous com-
mençons l’année au son d’une canonnade enragée. Les grosses pièces de marine des forte et des redoutes du Moulin-Saquet et des Hautes-Bruyères répondent énergiquement au feu des assiégeants. C’est une chaîne non interrompue de coups de tonnerre depuis le matin jusqu’à deux heures de l’après-midi. A dater de ce moment, les coups ne se suivent plus que de cinq minutes en cinq minutes. Cependant les rues de Paris sont pleines de gens qui font leurs visites. On se presse la main, on s’embrasse avec une gaieté qui n’a pas l’air d'entendre le grondement formidable des canons Krupp. Je pense au pays et à la famille, et au jour de l’an canadien. Reverrai-je jamais le ciel de la patrie ? Dieu seul le sait. Pour mes étrennes, j'ai mangé du chien. Ce n’est pas mauvais. Pourtant il faut se faire violence pour avaler les premières bouchées de l'ami de l’homme, car nous avons une répugnance instinctive pour cette viande. On vend au prix de quatre francs la livre une espèce de tête de cochon en fromage. Ça vous empeste à cent mètres. De quelles substances, hétéroclites peut bien se composer cette ratatouille infernale ? Je n’ai pas besoin de vous dire que le porc n'existe plus depuis longtemps dans la bonne ville de Paris.
Lui, 2 janvier.—Froid de chien et repas de chien. Bombardement d’une violence incroyable sur le fort de Nogent, qui a reçu plus de six mille obus pendant la journée. Les dommages matériels ne sont pas considérables. Seulement trois hommes tués et douze
blessés. Mais quel vacarme! La population est toujours tranquille. Nous sommes rationnés à deux onces de cheval par jour. J’ai ma carte de rationnement délivrée par la mairie du dixième arrondissement. C’est un spectacle triste, mais en même temps admirable, de voir avec quelle patience, avec quelle résignation, par ce froid de quinze degrés, les pauvres femmes des faubourgs font queue pendant trois ou quatre heures à la porte des boucheries municipales, les seules ouvertes depuis deux mois, pour obtenir cette maigre portion de trente grammes de cheval. Le chien, le chat et le rat, n’étant ni réquisitionnés ni rationnés, deviennent forcément la nourriture des pauvres diables,
Manpt, 3 janvier.— Froid de loup. Escarmouche sans importance près de Groslay. Le fort de Rosny a été aujourd’hui l'objectif des Prussiens, qui l’ont couvert d’obus. Le bois manque complètement. On commence à couper les arbres des bois de Boulogne et de Vincennes pour les ambulances. On annonce que, dans quelques jours, le gouvernement, en faisant abattre les arbres des promenades publiques, pourra fournir du bois à la population. En attendant, les petites et les moyennes bourses ne peuvent plus se chauffer. Pour les riches, ils achètent au poids de l’or, chez les fabricants de meubles du faubourg Saint-Antoine, les bois de chêne, de buis, d’acajou, ete., employés dans l’ébénisterie. Bien à plaindre sont les familles pauvres qui ont des enfants en bas Âge, des malades et des vieil-
lards. La mortalité augmente dans une proportion énorme: plus de quatre mille par semaine. Et nous ne sommes qu’au commencement de la période aiguë du siège. On prétend que nous pouvons tenir jusqu’au 15 mars. À cette époque, la moitié de la population sera morte de faim et de froid.
MERCREDI, 4 janvier. — Le froid ne veut pas nous faire grâce d’un seul degré. Le bombardement fait rage sur les forts de l'Est. Trochu, qui était un dieu dans le mois de septembre, est traîné aux gémonies par les journaux. On se demande, et avec raison, il me semble, pourquoi il n’a pas fait des sorties continuelles pour harceler l’ennemi et le retenir sous les forts. En définitive, nous ne savons pas si nous sommes investis par 300,000 Allemands, ou si le gros de l’armée prussienne n’a pas quitté les environs de Paris, en laissant seulement quatre hommes et un caporal pour faire le blocus de la capitale, afin d’aller porter secours au prince Frédéric-Charles, qui est serré de près par Chanzy. Voilà bientôt quatre mois que nous sommes assiégés, et Trochu n’a fait que cinq sorties. On commence à faire des caricatures et des chansons sur le fameux plan du gouverneur de Paris. Pour moi qui suis tout à fait étranger aux choses militaires, je ne me permets pas de critiquer notre commandant en chef, mais j'avoue que je ne comprends plus rien au système de défense adopté par l'Hôtel de Ville.
JEupi, 5 janvier.—La neige qui a tombé toute la
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 441 journée a un peu diminué le froid. Le bombardement des forts d’Issy, de Vanves et de Montrouge se continue avec une intensité incroyable. Au coin du boulevard de Strasbourg, vers quatre heures de l’après-midi, un capitaine de la garde nationale annonce à un groupe dont je fais partie que les obus des Prussiens ont franchi le mur d’enceinte et sont tombés dans la rue Daguerre, près du cimetière Montparnasse. Une maison a été effondrée, et une femme et deux enfants ont été tués. Le récit du capitaine ne rencontre que des incrédules. Je continue ma route jusqu’à la rue Drouot, devant la mairie du neuvième arrondissement, où se tient un véritable club en plein vent. Un garde national vient annoncer que les bombes des assiégeants sont tombés à Plaisance, à l'extrémité du quar:tier latin. Ici, on se montre encore plus incrédule que sur le boulevard de Strasbourg. On traite de Prussien le malheureux qui a apporté cette mauvaise nouvelle et on le conduit au poste. Nous saurons demain ce qu'il y a de vrai dans ce commencement du bombardement de Paris, car, jusqu’à ce jour, les forts seuls ont été atteints par les projectiles de l'ennemi.
VENDREDI, 6 janvier. — Le temps s’adoucit un peu. C’est malheureusement trop vrai, le quartier latin a reçu le baptême du feu. Les obus prussiens ont tué six personnes à Plaisance. Aujourd’hui, le bombardement, commencé hier, continue à faire rage. Les Parisiens n’en sont pas autrement effrayés. Comme les canons Krupp ne peuvent atteindre que le côté sud, la
plus grande partie de la capitale restera toujours à l'abri des projectiles allemands, et si le Lombardement de la rive gauche devient trop violent, les habitants viendront chercher un abri sur la rive droîte. On prétend qu’il y a de bonnes nouvelles de la province: Chanzy aurait battu le prince Frédéric-Charles. Le commandant de l’armée de la Loire est maintenant l’idole des Parisiens, qui lui prêtent le génie de Napoléon Ier pour avoir le plaisir de démolir Trochu, qui vient de déclarer officiellement qu’il ne capitulera pas. Je crois que cette déclaration du gouverneur de Paris est une imprudence. Le commandant en chef d’une ville de deux millions d’âmes ne doit pas dire qu’il ne capitulera jamais, car il arrive toujours un moment où il faut mettre bas les armes devant ce général invincible qui s'appelle la famine. Trochu a voulu avoir sa petite phrase à sensation comme son collègue Jules Favre, qui a été porté aux nues parce qu'il a écrit: ‘ Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.” Un homme politique ne doit pas brûler ses vaisseaux. En le faisant, Jules Favre se trouvera obligé, pour ne pas se désavouer lui-même, de faire une guerre à outrance, que ne permettront peut-être plus les ressources épuisées de la France.
SAMEDI, 7 janvier.—Température assez douce. Aprèsmidi, je suis allé au quartier latin. Près du jardin du Luxembourg, un obus, lancé de Châtillon, c’est-à-dire à une lieue et demie de Paris, est venu éclater sur le boulevard Saint-Michel, à deux cents pas devant moi.
JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 443 Il a tüé un cheval attelé à un fiacre, fracassé la tête d’une pauvre vieille femme qui est morte sur le coup, et démoli la devanture d’un marchand de vin. Je n’ai pas jugé à propos d'aller plus loin et je suis revenu chez moi, me promettant bien de ne plus traverser la Seine tant que durera cet infernal bombardement. La coupole du Panthéon a été atteinte par les projectiles prussiens, ainsi que la tour de Saint-Étienne-du-Mont. Les bonnes nouvelles de la province qui circulaient hier ne se confirment pas. Voilà bientôt un mois que nous sommes sans dépêches de Gambetta. Tout cela n'est guère rassurant. Les ultra-radicaux, ennemis jurés de Trochu, font courir le bruit que c’est lui qui fait bombarder Paris par les forts, afin de hâter la capitulation de la capitale et de rétablir Napoléon IIT. C’est stupide, mais il y a des imbéciles pour avaler cette bourde, Ce bombardement de Paris nous a pris par surprise. C’est une loi de la guerre qu'avant de bombarder une place qui renferme une population civile, l’assiégeant doit notifier quarante-huit heures à l’avance le commandant de la ville assiégée, afin que les femmes, les enfants et les vieillards puissent chercher un refuge en dehors des murs. M. de Bismark, l’homme qui a dit: La force prime le droit, ne se gêne pas pour si peu. Du reste, cette dépense de ferrailles n'avance pas la reddition de Paris de cinq minutes. Tant que nous aurons une bouchée de pain à manger, nous tierdrons quand même, en dépit de tous les canons Krupp du monde.
DIMANCHE, 8 janvier.—Le froid semble vouloir revenir. Nous avons enfin des nouvelles de la province. Gambetta nous annonce que Faidherbe a remporté, le 3 courant, à Bapaume, une grande victoire sur les Prussiens. Chanzy réussit à maintenir le prince Frédéric-Charles sur la rive gauche de la Loire. Cela ne nous suffit pas, car si l’armée de la Loire ne vient pas à notre secours, il faudra bien que nous succombions, puisque le pain nous manquera bientôt. Il est dejà noir et lourd comme le pain de seigle. On annonce qu’il sera rationné à partir de demain. Nous n’aurons plus que trois cents grammes par personne. Le bombardement a fait rage toute la journée. Au point de vue de la capitulation de Paris, c’est tout à fait inoffensif. Malheureusement, il y a chaque jour une dizaine de victimes. Déjà, au quartier latin, on descend dans les caves, espérant y trouver un refuge contre les obus. Tout ce qui est comestible atteint des prix insensés. Les rats d’égoût, qui sont les plus recherchés parce qu’ils sont plus gros et plus gras que les autres, se vendent maintenant trois francs pièce. Un chat vaut vingt-cinq francs. Le chien continue à se vendre à des prix moins exagérés. On annonce lu mort de Prim, tué rar les républicains de Madrid. Veuillot prétena que l’homme qui a mis fin aux jours de ce trop célèbre conspirateur, a volé la potence. M'est avis qu'il a raison.
Lunpi, 9 janvier.— Le temps est redevenu très froid. Aujourd’hui le bombardement a été effrayant: c’est
une véritable pluie d’obus monstrueux qui est tombée sur le quartier latin. Comme les projectiles prussiens, en éclatant dans l’air, font un bruit aussi retentissant que les grosses pièces de marine, nous avons eu un véritable tonnerre à jet continu pendant toute la journée. Je suis sorti vers quatre heures. Sur le boulevard de Sébastopol, on rencontre de pauvres familles éplorées traînant dans des petites charrettes leurs matelats, sur lesquels reposent les enfants. Elles viennent chercher sur la rive droite un refuge contre les bombes du roi Guillaume. C’est un spectacle navrant de voir, par cette température sibérienne, tous ces pauvres petits enfants, grelottant de faim et de froid, traînés par leurs parents, qui vont demander un abri de maison en maison. Je dois dire que tout le monde s’empresse de leur donner asile. Notre maison a reçu sa part des émigrants de la rive sud. Nous avons une pauvre femme, folle de douleur: sa fille aînée, âgée de vingt ans, a été coupée en deux, avant-hier, par un obus qui est tombé sur leur maison et a éclaté dans la chambre où se trouvait la malheureuse victime. Pour sauver les quatre enfants qui lui restent, elle a dû quitter son logement. La guerre est une chose horrible. Quand on ne fait que lire l’histoire des conquérants, on se laisse facilement prendre au miroitement de la gloire militaire, Mais quand on a vu de près les ravages et les désastres causés par la guerre, on se demande avec effroi quel nombre incalculable de misères sans nom, de douleurs inénarrables, de morts épouvantables, il
faut à un conquérant pour tresser ce qu’on est convenu d'appeler la couronne du vainqueur.
Manrpt, 10 janvier.— Moins froid qu'hier. Engagement sans importance du côté de la Malmaison. Aujourd’hui, les Prussiens ont lancé plus de cinq mille obus sur Paris. Cet ouragan de fer n’a pas produit les résultats que l’ennemi espérait. Une maison a pris feu, mais en moins d’une heure, ce commencement d'incendie a été éteint. Douze personnes ont été tuées. C'est bien triste de voir douze créatures humaines anéanties par ces projectiles de l'enfer, maïs, au point de vue général de la défense, c’est absolument insignifiant. Si les Allemands comptent sur le bombardenent pour précipiter la chute de Paris, ils se trompent étrangement. La faim seule pourra leur ouvrir les portes de la capitale. Les richards seuls peuvent manger de la viande. Le bœuf d'Australie conservé dans des boîtes de ferblanc, se vend vingt francs le livre. Un chou ordinaire vaut aujourd'hui dix-huit francs.
Mercrepi, 11 janvier. — Le froid s’obstine à nous faire geler. Le bombardement de la rive gauche a continué sans interruption pendant toute la journée, Huit personnes ont été tuées, et une vingtaine plus ou moins dangereusement blessées. Nous souffrons beaucoup de la mauvaise nourriture. Le pain, dans la composition duquel il n’entre plus que 20° de blé, est un mélange de riz, de pois, de haricots, de lentilles, avec assaisonnement de paille. Si nous devons être soumis à ce régime pendant encore un ou deux mois, je crois que je
ne pourrai y résister. Nous avons mangé presque tous les chevaux de fiacre. En temps ordinaire, on compte à Paris douze à quinze mille fiacres et voitures de remise. Aujourd’hui, il n’y en a plus quatre cents. C’est presque une curiosité de voir une voiture de louage dans les rues de la capitale. Les omnibus continuent encore leur service, mais ils ont diminué de moitié le nombre de leurs départs.
JEUDI, 12 janvier.—Un peu moins froid qu’hier. Le bombardement continue avec la même rage et fait toujours des victimes. Quelques incendies, allumés par les obus prussiens, éclatent du côté de la Halle aux vins, mais on se rend facilement maître du feu. On pense que le but de ce bombardement, qui produit si peu d'effet au point de vue militaire, est d’effrayer la population parisienne, afin de l’empêcher de faire une sortie et de profiter de cette panique pour détacher de l’armée d'investissement quelques corps de troupes, afin d’aller au secours du prince Frédéric- Charles, qui semble menacé par Chanzy. Le chiffre de la mortalité continue sa progression ascendante, quatre mille six cents la semaine dernière. Dans les pharmacies, un certain nombre de drogues sont épuisées, et les malades à qui elles sont indispensables, doivent nécessairement succomber. Le lard se vend vingtcinq francs la livre, et le jambon cinquante francs.
VENDREDI, 13 janvier. — Le temps s'adoucit. Pluie d’obus et de bombes incendiaires sur le quartier latin. Les pauvres habitants de la rive gauche continuent
LA
à déménager. On les rencontre sur les boulevards, les femmes pleurant, les enfants criant la faim et Le froid. Tout cela est bien triste. On commence à perdre espérance et une anxiété bien proche du découragement étreint toutes les poitrines. Personne cependant ne songe à se rendre, et il se ferait un mauvais parti celui qui parlerait d'ouvrir les portes à l’ennemi. On tiendra jusqu’à la dernière bouchée de notre affreux pain noir, non pas dans l'espoir du triomphe, mais seulement pour avoir le droit de dire: Nous avons tout perdu fors l’honneur.
SAMEDI, 14 janvier.—Le temps est presque doux. On a fait du côté du Moulin-de-Pierre une sortie qui n’a pas réussi. On se plaint beaucoup du général Trochu, qui ne fait des sorties que de quatre à cinq mille hommes, quand il a 300,006 soldats, mobiles et gardes nationzux mobilisés, avec douze cents pièces de canon. On l’accuse hautement de trahison. J’avoue que je ne comprends plus rien à son fameux plan. Si, depuis que nous sommes investis, on avait fait une ou deux sorties par semaine, on aurait certainement mis 100,000 Prussiens hors de combat. Comment se fait-il que le gouverneur de Paris s’obstine à demeurer dans l’inaction ? Il sait pourtant bien que les provisions s'épuisent rapidement et que, dans un mois, six semaines au plus, nous n’aurons d'autre alternative que la capitulation ou la mort par la faim. Je laisse à de plus grands élèves que moi le soin de résoudre ce problème,
Dimancug, 15 janvier. — Temps doux, brouillard
épais. Canonnade d’une violence extrême, qui fait toujours quelques victimes de l’autre côté de l’eau. On parle d’une grande sortie. Si elle doit avoir le même résultat que les précédentes, si, vainqueur le matin, on doit, le soir, se replier en bon ordre, autant vaut rester dans les murs. Le beurre frais se vend soixante francs la livre. Cette abominable ratatouille que l’on appelle du boudin de cheval, vaut aujourd’hui huit francs la livre. Le chien augmente aussi de prix. On le paie à présent huit francs la livre. Un œuf se vend trois francs.
Lunpi, 16 janvier.—Le temps s’est refroidi. Pas de nouvelles de l'extérieur. Bombardement sur toute la ligne sud et, comme tous les jours, réponse des forts, qui réussissent à démolir une batterie ennemie de temps en temps. Nous sommes très inquiets, car le dénoûment, et quel dénoûment! approche. La province viendra-t-elle enfin à notre secours ? Parmi les enfants, la mortalité est énorme. Tout cela n’est pas gai et l’avenir nous apparaît sous les couleurs les plus sombres.
Map, 17 janvier.—Même température qu’hier. Aujourd’hui, le bombardement a été moins violent. Les forts de Vanves et d’Tssy ont seuls été attaqués avec acharnement. Le gouvernement devient de plus en plus impopulaire. L'avocat Ferry, qui a succédé à M. Haussmann, comme préfet de la Seine, commet sottise sur bêtise. Ce républicain, qui n’a rien de l’austérité lacédémonienne, est une espèce de gandin qui connaît
beaucoup mieux les cabinets particuliers de la Maison- Dorée que les besoins d’une population assiégée et affamée. Aussi jouit-il d’une impopularité qu'il n’a pas volée. Le sucre devient très rare. La cassonade brune, de la plus basse qualité, se vend 1 fr. 50 la livre, Un pâté de lièvre d’une livre est payé 75 francs. Une petite boîte de sardines, comme celles qui se vendent 1 chelin chez nous, vaut aujourd’hui 15 francs. MercRept, 18 janvier.— Brouillard. Les obus allemands ont mis le feu à la Halle aux vins. Heureusement qu’on a pu maîtriser l'incendie en peu de temps. Un décret de M. Magnin, ministre du commerce, offre une prime de vingt-cinq francs à tout citoyen qui dénoncera les personnes qui ont en leur possession plus de quatre livres de farine. Tous les journaux éreintent le dit ministre Magnin à propos de ce décret, qui rappelle les plus beaux jours de 98, à cette bienheureuse époque où fleurissait la loi des suspects. On a horreur aujourd’hui de cet encouragement donné aux délateurs. Le fils de l’amiral Saisset a été tué au fort de Montrouge. Tout le monde partage la douleur du père, qui est très populaire à Paris. On va faire une grande sortie demain. Sur le boulevard de *Sébastopol, j'ai rencontré plusieurs régiments de marche de la garde nationale. Les femmes, les enfants leur font la conduite, comme lorsque, dans le mois de juillet dernier, les soldats de l’Empire allaient s’embarquer au chemin de fer de l'Est. Puisse cette sortie être plus heureuse que celles qui ont été tentées jusqu’à ce jour!
JOURNAI, DU SIÈGE DE PARIS. 451 JEUDI, 19 janvier.— Temps très doux. Le bombardement est presque nul aujourd’hui. Nous avons d’excellentes nouvelles de l'expédition du général Trochu. On s’est emparé de Montretout, Garches et Buzenval. Sur le boulevard, toutes les figures sont radieuses. On dit que les Français coucheront demain à Versailles et qu’ils donneront la main à l’armée de Faiïdherbe, qui est à Montléry. Si ce beau rêve se réalise, la position sera sauvée. Je le désire, mais je n’ose l’espérer. Nous avons réellement besoin que notre situation prenne fin. Les prix de tout ce qui se mange atteignent des proportions insensées. Une livre de fromage de Gruyère se vend trente francs; un poireau vaut deux francs ; une échalote, un franc; un boïsseau de pommes de terre est payé cinquante francs, et un boïisseau d'’oignons, quatre-vingts francs ; un lapin, soixante francs ; un lièvre, quatre-vingts francs ; une dinde, cent quatrevingt-dix francs; un canard, quarante francs; un pigeon, dix-huit francs ; une oïe, cent cinquante francs ; une poule, cinquente francs; pâté de bœuf et porc, cinquante francs la livre; pâté de cheval, vingt-cinq francs la livre; le bois se vend douze francs les cent livres ; le charbon, quinze francs les cent livres. VENDREDI, 20 janvier.— Temps froid. Le bombar. dement a repris avec beaucoup de vigueur. Notre joie a été de courte durée. Nous apprenons que, dans la la soirée d'hier, le général Trochu a dû abandonner toutes les positions conquises dans la matinée. Il a fait des pertes cousidérables, puisqu'il demande un
armistice de quarante-huit heures pour relever ses blessés et enterrer ses morts. Sur les 150,000 hommes qui sont sortis, 25,000 seulement ont donné, les 125,000 autres n’ont pas brûlé une cartouche. Pourquoi? Je n'y comprends rien. Pensez si les cris: À la trahison ! sont plus nombreux que jamais. Un malheur ne vient jamais seul. Un pigeon est arrivé ce matin. Il nous apprend la défaite de Chanzy, qui, après avoir laissé 28,000 prisonniers et 12 batteries de canons aux mains de l'ennemi, a été obligé de se réfugier derrière la Mayenne. Dans l'Est, Bourbaki tient encore. À moins d’un miracle, tout est décidément bien perdu. SAMEDI, 21 janvier.— Temips doux. Le bombardement continue avec une grande violence. Le mécontentement est général contre Trochu, qui n’a pas su, depuis cinq mois, remporter une seule victoire. Où sont les acclamations enthousiastes du 13 septembre, quand il passait en revue les gardes nationaux ? Mais où sont les neiges d'antan? Hier soir, les clubs de Belleville et de la Villette ont été d’ure violence extrême contre les hommes du 4 septembre; on craint une émeute. La misère va augmentant chaque jour. En ce moment, le gouvernement nourrit gratuitement 623,000 personnes. Quand je dis nourrit, j’entends qu’il les empêche à peu près de mourir de faim, en leur donnant quelques onces de riz et une demi-livre de pain noir. Trochu avait déclaré officiellement qu’il ne capitulerait jamais. Le gouvernement vient d’abolir la position de gouverneur de Paris. Le général Trochu
n’est plus que le président du gouvernement de la défense nationale. Aucuns disent que tout ce tripotage n’est fait que pour ne pas mettre Trochu dans l’obligation de signer la capitulation, qui est prochaine maintenant. Nos chefs militaires jouent de malheur. Ducrot, le 29 novembre, lançait une proclamation flamboyante dans laquelle il jurait qu’il ne rentrerait à Paris que mort ou vainqueur. Il n’a pas été victorieux, et bien loin d’être mort, il se porte aussi bien que le Pont-Neuf. Trochu devra signer, sinon comme gouverneur de Paris, du moins comme chef du gouvernement, la capitulation que la faim nous imposera dans quelques jours.
DIMANCHE, 22 janvier.— Temps très doux. Le bombardement continue et fait toujours quelques victimes. Pendant la nuit, une bande de Bellevillois a forcé la prison de Mazas et a obligé le directeur à mettre en liberté Flourens, Bauer et une dizaine d’autres détenus politiques. Après-midi, quelques milliers d’habitués des clubs sont descendus sur la place de l'Hôtel de Ville. Ils ont commencé à faire feu sur les mobiles bretons qui gardent le palais municipal. Ceux-ci ont répondu en faisant des feux de peloton. En un instant, ça été un sauve-qui-peut général. On parle de 40 blessés et d’une quinzaine de tués. Parmi ces derniers, le commandant Sapia, qui avait été compromis dans les émeutes précédentes. Du reste, le général Vinoy est un vieux brûlot avec qui il ne faut pas plaisanter. Ii avait déjà fait sortir les mitrailleuses pour balayer la
place de Grève. Heureusement que la peur a rendu inutile l’intervention de ces terribles machines.
Luxpt, 23 janvier.— Le thermomètre continue à monter. Suppression des journaux le Combat et le Réveil, qui avaient poussé la population à faire une levée de boucliers pour renverser le gouvernement actuel. Delescluze, rédacteur du Réveil, a été arrêté ce matin. Les clubs sont fermés par ordre de l’autorité. Le bombardement redouble d'intensité. On dit que Faidherbe a subi une grande défaite dans le Nord, à Saint-Quentin. Les Prussiens lui auraient fait 10,000 prisonniers. Dans l'Est, la position de Bourbaki serait très compromise, sinon désespérée. Décidément, tout est perd:1. Les souffrances des pauvres gens qui ne veulent pas se faire inscrire au nombre des nécsssiteux, deviennent intolérables. La mortalité atteint en ce moment le chiffre de 650 par jour. Les corbeaux, viande dure et coriace, sont assez nombreux chez les marchands de comestibles. [ls se vendent 8 fr. pièce. En les mangeant, il ne faut pas songer qu’ils ne se trouvent en si grande quantité autour de la capitale, que parce qu’ils sont attirés par les milliers de cadavres qui restent souvent une semaine entière sans sépulture.
Manpt, 24 janvier.— Le temps est toujours très doux. Le bombardement a été un peu moins violent aujourd'hui. Les mauvaises nouvelles qui circulaient hier se confirment. La position de Bourbaki est tout à fait désespCrée ; on craint pour son armée une capitulation comme celle de Sedan. Chanzy, poursuivi par Frédéric-
Charles, serait à Rennes, en Bretagne. La situation est épouvantable. Cependant personne ne parle dese rendre, et on veut lutter jusqu’à la dernière bouchée de pain. Les gens d'expérience disent que la continuation de la lutte est impossible. On se dit à l'oreille que Jules Favre est parti pour Versailles. Aujourd’hui, le gouvernement, pressé par l'opinion publique, a rappelé le décret qui offrait une prime de 25 fr. aux dénonciateurs. |
MERCREDI, 25 janvier.— Brouillard à couper au couteau. Le bombardement continue, mais sans une grande intensité. Il paraît que l’on négocie réellement à Versailles. Le marquis de Talhouet et lord Lyons seraient au quartier général du roi Guillaume; on dit qu’ils sont appuyés par le duc de Mecklembourg, oncle du comte de Paris. On attend avec anxicté le résultat de ces démarches. Plusieurs cas de scorbut se sont déclarés. Pour moi, je commence à ôtre au bout de mes forces.
Jeupt, 26 janvier.— Temps magnifique. Jules Favre est à Versailles. Il nous faut négocier et accepter quand même toutes les conditions que l'ennemi voudra nous imposer. L'inventaire, sur papier, des provisions nous donnait des vivres jusqu’au 1" mars. Heureusement que M. Dorian a fait faire un inventaire effectif, qui nous prouve que nous n'avons plus que pour dix jours à manger. Il faut done où mourir de faim ou capituler. En attendant, le bombardement continue à faire rage.
VENDREDI, 27 janvier.—Temps sombre. Suspension d’armes sur toute la ligne depuis hier à minuit. Les groupes sont très nombreux sur les boulevards. On discute avec passion. Le gouvernement provisoire est maudit par tout le monde. Plus que jamais on crie à la trahison. C’est absurde. Les hommes du 4 septembre ne sont pas des traîtres, ils sont des incapables. On ne veut pas se rendre. Faisons sauter les forts, disent les plus exaltés. On ne fera rien sauter du tout. Jules Favre est toujours à Versailles. On dit que l’armistice a été signé ce matin.
SAMEDI, 28 janvier. — Brouillard épais. Le tocsin a sonné cette nuit et la générale a été battue. Le Club des Montagnards avait fait un appel furieux à la population, lui demandant de se porter sur l'Hôtel de Ville, de fusiller le gouvernement provisoire, de s’emparer des forts et de faire une sortie en masse. Un orateur avait promis le concours de 150,000 gardes nationaux. Le rendez-vous était au boulevard du Prince-Eugène. Deux cents à peine ont répondu à l'appel. Encore un fiasco pour le parti avancé. En ce moment, la continuation de la lutte, ce serait la mort d'un million de vieillards, de femmes et d'enfants. La faim nous presse et si nous ne voulons pas mourir, il nous faut capituler de suite, sant émeutes et sans phrases. Le gouvernement annonce dans l’Oficiel de ce matin que l'armistice sera signé dans quelques heures,
DiManNcHE, 29 janvier. — Temps doux ei pluvieux.
L'Officiel donne le texte de l'armistice. C’est une capitulation pure et simple. Seulement l’armée ennemie n'entrera pas dans Paris, du moins pendant l’armistice. La ville est tranquille. Quelques groupes mettent flamberge au vent... en paroles. Si on leur demandait de continuer la lutte et de laisser mourir de faim leurs femmes et leurs enfants, n’est avis qu’ils répondraient par une vilaine grimace. Quelques vieux militaires pleurent de rage. On comprend leur douleur et on la respecte, mais on lève les épaules devant les matadors qui posent pour la lutte à outrance quand l’armistice est signé. Tout est donc perdu, malgré nos souffrances et notre résignation. Nous pouvons dire que nous avons enduré tout ce qu’il était humainement possible de souffrir avec un courage digne d’un résultat plus heureux. Pour moi, j'ai enduré plus de misère dans les deux derniers mois que dans tout le reste de ma vie. Jamais je n'ai autant souffert du froid, jamais je n'ai eu l'estomac démantibulé comme pendant ces soixante jours d’anxiétés et de privations. Nous ne serons pas ravitaillés avant huit jours, car les chemins de fer coupés, les ponts démolis, les routes effondrées, ne permettent pas le transport immédiat de la masse effrayante de provisions nécessaires pour nourrir une population de 2,250,000 âmes. Il nous faudra donc, pendant toute la semaine prochaine, continuer à manger notre affreux pain noir et les lambeaux de chien et de chat que nous pourrons attraper,