UN SOLDAT DE L'EMFIRK
Qu'ils étaient grands ces jours où l'Europe tremblante
Devant Tinvincible guerrier, Qui passait sur le monde en semant Tépouvante
Sous les pas de son fier coursier, Comme devant un dieu se courbait en silence
Au seul nom de Napoléon, £t, malgré tous ses rois, subissait la puissance
De cet indomptable lion.
* Cette pièce est dédiée à la mémoire de M. Ëvanturel, vieux soldat de Napoléon, émigré au Canada.
Né à Beaucaîre, en Provence, M. Ëvanturel vit les noyades du Rhône et Finstallation de la déesse Raison dans l'église de sa ville natale.
Appelé par la conscription sous les drapeaux de l'Empire, il fit les campagnes d'Espagne et de Portugal. Poursuivi dans la forêt par des brigands espagnols, fait prisonnier par eux, il fut livré aux Anglais, qui l'envoyèrent en garnison à Démérara. II vint en Canada avec le 60' carabiniers.
Admirateur enthousiaste de l'empereur, il conserva toute sa vie le culte du héros, et ce fut un bonheur suprême pour lui d'apprendre de la bouche de son fils, quelques instants avant sa mort, l'avènement de Napoléon III au trône impérial.
S'il eût vécu encore quelques années il eût reçu, comme notre concitoyen M. Blanc, la médaille de Sainte- Hélène, à laquelle il avait droit comme soldat de Tarmée d'Espagne.
Ainsi, pendant vingt ans promenant la victoire
Sur les pas de ses escadrons, Uimmortel empereur sut obliger la gloire
A lui donner tous ses rayons ; Et sa puissante main sema cette auréole.
Des champs sablonneux d'Aboukir Aux murs de TAlhambra, des rivages d'Arcole
Aux bords du vieux Ouadalquivir.
Pourtant un jour il vit, sur la rive étrangère,
La victoire l'abandonner ; 11 voulut la forcer, mais la Gloire, sa mère,
N'avait plus rien à lui donner ; Car, pour orner son front du brillant diadème
Dont il devait nous l'blouir, Elle avait épuisé, dans cet effort suprèrtie.
Tous les lauriers de l'avenir.
Quand de la tralii!K)n et de l'ingratitude
Il eut bu la calice amer, 11 alla demander asile et solitudo
A l'immensité de la mer.
Cest là qu'il s'éteignit sur un roc solitaire,
Dans sa gloire et dans son malheur, Et les nains couronnés qu'il foudroyait naguèn;
Jetèrent un cri de bonheur.
Enterré à Sainte- Foye, M. Evanturel fut porté à sa dernière demeure par ses vieux camarades de la guerre de la Péninsule.
Cest là que le poète le fait se réveiller quand le commandant Belvèze vint, avec les marins de ia Ckipricituse, assister à la pofie de la première pierre du monument élevé aux héros de la
bataille de Sainte-Foye.
Puis, quand il disparut de cette haute cime
Où lui seul ait jamais atteint, Bien des vaillants acteurs de ce drame sublime
Dont le soleil était éteint, Pour calmer la douleur de leur âme accablée,
Cherchèrent un monde nouveau ; £t, pleurant son enflant, la Gloire déso^'^e
Alla veiller sur son tombeau.
Quand le fier paladin des jours de Charlemagno Enfin eut succombé dans la sombre montagne, liguant à Roncevaux un nom resplendissant, Tous les preux échappés au sanglant cimeterre Se firent troubadours pour redire à la terre La gloire et la mort de Roland.
Ainsi quand fot tombé le géant des armées, Dédaignant de servir sous les tristes pigméos Qu'à la France imposaient les Cosaques du I>on, Des soldats d'Austerlitz, vieillis par la victoire, Sous les deux étrangers vinrent chanter la gloire Et la mort de Napoléon.
Sur les bords africains, dans les jungles de TlnJe, Sous le ciel radieux où combattit Clorinde, Dans les climats glacés où règne encore Odin, laissant sur l'univers une trace profonde, Ils ont gravé ce nom qui brille sur le mon le Comme l'étoile du matin.
Aax bords du Saint- Laurent jetés par la tempête, D'héroïques débris de ces jours de conquête Ont chanté parmi nous le culte du Héros. En trouvant sous le ciel de la Nouvelle- France Les mêmes souvenirs et la même espérance, Ils semblaient oublier leurs maux.
Québec a conservé la touchante mémoire Du vieux soldat français dont Thumble et noble histoire Occupera longtemps les récits du foyer.
Souvent on redira les bienfaits populaires, L'honneur, la modestie et les vertus austères Du soldat et du jardinier.
Le sombre Escurial et Palcazar mauresque Lavaient vu prendre part au drame gigantesque Que le soleil d'Espagne éclaira de ses feux ; Sous le ciel canadien trouvant une patrie, Aux travaux des jardins il consacra sa vie, Dont les jours s'écoulaient heureux.
Que de fois appuyé sur 8a bêche immobile, Hxani sur l'horizon son œil doux et tranquille, H semblait contempler tout un monde idéal, ^h ! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, JVïroulant les anneaux de cette vie errante, Lui montrait le pays natal.
^ rivages du Rhône ! ô lK)rd8 de la Durance î
kucaire, où s'écoulaient les jours de son enfance,
148 roKsiEhi.
Donjon da roi René s'élançant vers le ciel, G mistral soulevant les ondes fugitives, A l'heure où, chaque soir, s'élève sur les rives Le chœur de Phymne universel ;
0 champs toujours couverts de fruits et de verdure, Etalant au soleil votre fraîche parure, Forêt où s'élançait la meute des chasseurs ; En vous voyant revivre en ce rêve sublime. Son âme s'emplissait de cette joie intime Et ses yeux se mouillaient de pleurs.
Sur ce riant tableau bientôt passait une ombre ; Il voyait s'avancer ce géant à l'œil sombre, La Terreur, conduisant ses hideux bataillons ; Les fleuves débordaient du sang de ses victimes, Elle portait la mort sur les plus hautes cimes. Et dans les plus humbles vallons.
Puis, dans le temple saint, tout un peuple en délire Amenait en triomphe, aux accents de la lyre Se joignant sous la voûte aux accords du clairon, £)t plaçait sur l'autel, que son aspect profane, Une femme flétrie, impure courtisane ; C'était la déesse Raison !
Jetant sur ces horreurs le manteau de sa gloire, Bonaparte venait, conduit par la victoire, Ecrire avec son glaive un drame de géant ; Son front, illuminé de ces rayons splendides Qu'on nomme Marengo, Lodi, les Pyramides, Brillait comme un phare éclatant.
Da sceptre impérial armant sa main puissante, Le héros apprenait à la terre tremblante Que Charlemagne enfin avait un successeur ; Déployant aux regards la pourpre triomphale, A l'univers muet la vieille cathédrale Montrait le Pape et TEmpereur.
Pois il était acteur dans ce poème immense; Filfi unique, il allait combattre pour la France, Et disait à sa mère un éternel adieu.
A la gloire il offrait la fleur de ses années, £t des enfants du Cid, au pied des Pyrénées, Il affrontait le premier feu.
Ses yeux te revoyaient, beau pays des Espagnes, ^vec ton ciel ardent et tes hautes montagnes. Tes doux chants que Técho répète chaque soir, ^t tes fiers hidalgos de Léon, de Castille, Tes senoras faisant briller, sous leur mantille, Un œil étincelant et noir.
IFuis il suivait le cours de sa propre épopée ; Xa victoire à Burgos guidait sa jeune épée. IKodrigo, Badajoz, Figueras, Almeida, Salamanque, où Marmont, entre tous grand et brave, "^'it tourner le destin jusque-là son esclave ; Ronda, Margalef, Lérida.
^^^ de Saragosse, 6 funèbre prodige, ^'^nt le souvenir seul nous donne le vertige,
Avec ses morts sans nombre et ses fleaves de sang ! Vous passiez devant lui, toujours aussi vivaces Qu'aux jours où, de ses chefs suivant les nobles traces, Il combattait au premier rang.
Suchet, Ney, qui deux fois lui conserva la vie, Victor et Masséna, le duc de Dalmatie, Lui jetaient, en passant, un glorieux rayon ; Son œil suivait toujours, dans sa course rapide. Brillant comme un soleil dans ce groupe splendide. L'image de Napoléon.
Il vous voyait encore, ô longs jours de souffrance. Où l'Espagnol, sans cesse altéré de vengeance, Les frappait isolés, sans appui, sans secours. Quelquefois la victoire, au fort de la bataille, Fuyait loin de leurs rangs dans des flots de mitraille, Mais la gloire y restait toigours.
De la captivité les angoisses sans nombre. Chaînes brisant le corps, et cachot toujours soinbro, Avec ses compagnons, la douleur et la faim. Où jamais le sommeil ne fermait sa paupière. Où le ciel refusait souvent à sa prière Une onde pure, un peu de pain ;
Epouvantables nuits dans la forêt passées. Où des hordes sans frein, sur sa trace empress«'c^. Le poursuivaient toujours de leur glaive vengeur ; De tous ces mauvais jours le souvenir terrible, Dont son cœur conservait la trace indestructible. Le gla<;ait encore d'horreur.
POÉ>^I£S. 161
Bientôt apparaissaient du noavel hémii<phère Les rivages, baignés dans des flots de lumière : Alors Démerary s'offhût à son regard.
Transporté sur ces bords des rives hispaniques, Le malheur le faisait, sous le ciel des tropiques, Le défenseur du Léopard.
Démerary passait; une terre nouvelle.
Mais ce long rêve ici, miroir toujours fidèle, Se fondait tout à coup dans la réalité. Ce ciel pur et serein, ces splendides montagnes. Ce fleuve grandiose et ces vertes campagne», Fières de leur fécondité.
Montmorency roulant sa vague mugissante, Le clocher dans le ciel jetant sa voix vibrante, (Du Français, du chrétien 6 souvenirs pieux!) Etaient là comme au jour où, saluant des frères, Il trouvait sur nos bords et la foi de ses pères Et la langue de ses aïeux.
Des glorieux combats où passa sa jeunesse Ainsi le rêve encor lui redonnait Tivresse, Et, de ses premiers jours rallumant le flambeau, En versant dans son cœur une pure allégresse, Venait illuminer son heureuse vieillesse Des feux plus doux de son berceau.
Rêve! baume divin, voix d'en haut, bien céleste! Du bonheur de l'Ëden touchant et dernier reste !
152 roKsiKs.
Quand Adam, en péchant, se fut fermé les cieux, Dieu, pour le consoler, Dieu lui donna le rêve, Rayon cent fois plus pur que l'astre qui se lève Au sein des grands horizons bleus.
Et, quand venait le soir, à sa jeune famille. Qui se groupait autour de Pâtre qui pétille. Souvent il racontait ses jours aventureux. Plein de ses souvenirs, d'une voix forte encore. Des vieux chants provençaux qui berçaient son aurore Il répétait les sons joyeux.
Un jour pourtant la mort, qu'au sein de la méU'*e Il avait quelquefois vainement appelée.
D'elle-même s'en vint s'asseoir à son chevet ; Soldat toujours vaillant, chrétien toujours fidèle, n sut voir, sans pâlir, sa main froide et cruelle Lui montrer le tombeau muet.
A cet instant suprême où déjà l'agonie Des ombres de la mort enveloppe la vie. De bonheur dans ses yeux on vit naître un rayon. Près du soldat mourant, plus douce qu'une lyre, Une voix murmurait le grand nom de l'Empire Et celui de Najx)lt'on.
Porté dans son tombeau par ses compagnons d'armes. Il dort, le vieux soldat, et le canon d'alarmes Ne réveillera plus son courage endormi.
Il dort, sans avoir eu l'héroïque médaille (^u'il mérita cent fois sur le champ de bataille, Devant le feu de l'ennemi.
poÉsits. 163
Ecoutez ! un grand bruit se fait sur le rivage; Les vieux chênes joyeux inclinent leur feuillage Pour fêter le retour des mattres d'autrefois, Dont le fier étendard dans les airs se déploia Le rossignol pour eux chante un hymne de joie, £t les salue au fond des bois.
Aux champs de Sainte-Foy reparaissant encore, La France voit flotter son drapeau tricolore Où, vainqueurs, sont tombés ses derniers défenseurs. De ce fait immortel consacrant la mémoire. Deux grands peuples rivaux, fils aînés de la gloire, Mêlent en ce jour leurs couleurs.
Et pendant que la foule immense, rayonnante, A la voix du canon mêle sa voix bruyante. Un huzza solennel s*élève d'un tombeau.
Réveillé par l'écho de la salve guerrière, Cest le soldat français qui, du fond de sa bière. Salue aussi son vieux drapeau.