‹ Œuvres complètes de Octave CrémazieChapitre 19 sur 33 · LA FIANCÉE DU MARIN · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE DU MARIN

LâGBNDB CANADIBNNK

C'était un pâle soir d'automne; Sur la vague qu'elle talonne,

Comme un coursier, Une barque, svelte et légère, Glissait, suivant l'étoile chère

Au nautonnier.

 la nef, d'une voix plaintive.

Deux femmes, pleurant sur la rive.

Dirent adieu ; Quittant la plage solitaire.

Elles vinrent à leur chaumière

En priant Dieu.

Quand le soleil au flot limpide Vint montrer, se levant splendido,

Son disque d'or, La nef poursuivait son voyage Et les deux femmes du rivage

Priaient encor.

" — O mon Dieu, disait la plus vieille, ** Sur tous ses jours que votre œil veille,

" Cest mon seul fils !

** Son frère, un jour, quitta sa mère; ** Hélas ! sur la rive étrangère

" Je le perdis.

** Dans les misères de la vie, " Il est de ma force affaiblie

" Le seul soutien!

*' Faites, Seigneur, que dans son Âme " Il conserve la sainte flamme

" Du vrai chrétien."

" — Mère de Dieu, ma protectrice, ** Au matelot Viei^e propice,

'* Disait tout bas " Une voix fraîche et gémissante, " Sur les flots, dans sa course errante,

*' Guidez ses pas.

" C*est mon fiancé, c'est mon frère, " Et pour moi, pour elle, sa mère,

" Gardez-le-nous; *' Pour nous, par la douleur glacées, " Qui prions, pauvres délaissées,

** A vos genoux."

Or, cette voix fraîche et sonore, Qui mêlait au chant de Taurore

Ses purs accents, Cétait une pauvre orpheline, Trouvée au pied de la colline,

Sur les brisants.

Un soir, après un jour d'orage, On entendit sur le rivage

De faibles cris; La mer, roulant comme une lave, Avait apporté cette épave

Dans ses débris.

Sous le toit de la pauvre femme, Qui près d'elle exhalait son âme

En longs sanglots.

Elle avait passé son enfance Auprès du marin dont l'absence

Causait ses maux.!

Aux premiers jours de sa jeunesse, Des rêves d'or de la tendresse

Son cœur bercé.

Répondant aux vœux de sa mère, Lui montra bientôt dans son frère

Un fiancé.

A cet amour toujours fidèle, Elle était douce, elle était belle

Comme Lia ; Et, comme toi, parant sa tête.

Elle semblait pour lo ciel prête,

Ophélia !

Quand elle allait dans les prairies, A l'heure où des roses fleuries

Luit la splendeur, Devant cette pure auréole Ijo lis, inclinant sa corolle,

Disait : Ma sœur !

Quand elle allait au champ agreste.

Seule avec son gardien célesti%

Divin appui.

Du ciel rimmortelle phalange Se demandait quel était l'ange,

D'elle ou de lui.

T^a vertu dans ce cœur candide Brillait comme le flot limpide

D'un lac d'azur ; Kt le mal, qui partout s'attache.

Ne put jamais mettre une tache

Sur son front pur.

Car cette àme chaste et sereine No ressentit jamais la peine

D'un seul remords ; Au soufile de Dieu qui l'inspire, Son cœur rendait, comme une lyre,

De doux accords.

Avril était venu ; la terre Chantait sa chanson printanière ;

Dans les grands bois, Le rossignol, sous la verdure, Mêlait au chant de la nature

Sa douce voix.

Le front rayonnant d'espérance, Vers un navire qui s'avance

Sur les flots bleus, Les deux femmes, sur cette rive Où s'éleva leur voix plaintive,

Jetaient leurs yeux.

Touchant au but de son voyage, L'équipage sur le rivage

Portait ses pas ; Mais dans la foule qui se presse Celui que cherchait leur tendresse

Ne parut pas.

Hélas ! comme son pauvre frère, Les flots d'une mer étrangère,

Brisant ses jours.

L'avaient jeté loin de la rive Qui vit sa jeunesse nuve

Et ses amours.

A quelque temps de là, sa mère Trouvait aussi dans l'onde amère

Un fix)id cercueil ; La jeune fille anéantie Vit s'afiaisser dans la folie

Son âme en deuil.

Cest enoor par un soir d'automne; La lune pâle qui rayonne

Aux champs déserts Dessine» comme une arabesque, La silhouette gigantesque

Des sapins verts.

La rive est triste et solitaire :

Les flots apportent à la terre

Des bruits confus ; Sortant de la forêt immense, Le vent du soir glisse en silence

Sur les talus.

Une forme blanche, indécise.

Pareille aux vapeurs que la brise

Chasse en passant.

Parait sur un rocher sauvage Qui s'élève sur le rivage

Comme un géant

Ainsi que les brunes aimées.

Elle a paré de fleurs aimées

Son front charmant ; Elle jette un regard avide Et semble chercher dans le vide

Un êtix) absent.

Bientôt la paie fiancée, Dont la poitrine est oppressée

Par les sanglots, S'arrête au-dessus de la grève Où sa mourante voix s'élève,

Et dit ces mots :

*' An fond des vagues murmurantes, ^ Là-bas, dans les algues mouvantes,

" M'entendez-vous, '^ Objets bénis de ma tendresse, ** Vous qui remplissiez d'allégresse

" Mes jours si doux ?

" M'oubliez- vous, pauvre isolée, '* Que personne n'a consolée

" Dans ses douleurs ?

" Car je suis seule sur la terre, " Seule et mêlant à l'onde amère

" Mes tristes pleurs.

" Chaque soir ma voix gémissante " Vient répéter à l'onde errante

" Vos noms chéris ; ** Nul ne répond à ma prière, " Et l'écho seul de la rivière

** Redit mes cris.

" Puisque sans vous je ne puis vivre, *' Ah ! je saurai du moins vous suivre

''Au sein des flots.

" Si vous saviez comme je souffre !

" Mais des chants s'élèvent du gouffre,

" Du fond des eaux !

'' Ëst-oe votre voix qui m'appelle, *' Mère, ma compagne fidèle ?

" Est-oe donc toi

'* Que j'entends là-bas, 6 mon frère I

'* J'y vais... Ah ! dans vos bras, ma mère,

*' Recevez-moi ! "

On dit que, le soir, sous les ormes.

On voit errer trois blanches formes.

Spectres mouvants.

Et qu'on entend trois voix plaintives Se mêler souvent sur les rives

Au bruit des vents.

Québec, 29 décembre 1859.

I'<)Kî!iIK8. 177

(JUERllE D'ITALIE

Italie, eu combats terre toujours féconde, Toi, dont Tantique gloire illumine le monde ; Foyer resplendissant de génie et de foi, Toi, dont le front serein domina les orages, Et qui toujours as vu, dans Thistoiro des û^os, liOs siècles «lui passaient sMncliner devant toi I

Du divin Raphaël immortelle patrie,

Toi, dont le nom suave e^t une raéloiUe,

Et dont le ciel est plein d'harmonieuses voix

Qui remplissent d*accords ta rive enchanteresse ;

0 toi, des nations constamment la maîtresse.

Autrefois par le jrlaive, aujourd'hui i)ar la croix I

Italie, entends- tu mugir dans tes campagnes, Ainsi qu'un fier torrent qui de.s<*end des montagnes, U formida])le voix du fer et de l'airain ? Entends-tu s'élever les grands cris de bataille, U canon vomissant la mort dans la mitraille, <jrondant comme l'écho d'un tonnerre lointain ?

K»t-ce pour le drapeau de la vieille Allemagne

•ino tonnent ces obus? Un nouveau Charlemagne

17s ro>>iK>.

Vient-il devant Pavie asservir les Lombards ? Petit-fils de Sigurd, un guerrier sc^andinavo Vient-il, chassant tes rois que son audace brave, Déchirer de sa main la pourpre dos Césars ?

Déployant dans les airs sa splendeur tricolore,

Cest rétondard français, c'est lui qui vient encore

Faire luire à tes yeux ce mot do Liberté î

Sur ce fier étendard attachant la victoire,

I^ France fait briller, dans un monde de gloire,

Jhi soleil d'Austerlitz rimmortello clarté.

Magenta I Marignan ! où trouver une lyre

Pour oser célébrer le généreux délire

Des glorieux vainqueurs de ces combats géants ?

Jour de Solférino ! seul le divin Homère

Pourrait dire ta gloire, ô lutte meurtrière !

Car lui seul peut chanter Ic^ combats des Titans.

Ainsi qu'un chant lointain entendu dans un rêve, Aux champs de Marengo la voix des morts s*élèvo; Aux cris de la victoire intenses, triomphants, ({uand Tastre de Hapsbourg devant Taigb succombi\ Los soldats de Desaix s'éveillent dans leur tombe. Et la brise du soir apporte leurs accents.

" D'où s'élève ce bruit, cotte clameur immense, " Qui vient nous arracher ù l'éternel silence ?

l'OKSlKS. 171)

" Qui passe aîusi sur nos tomboaux ?

" Sont-ils donc revenus ces jours remplis do gloiro, '' Ces jours où cliaque lutte éUit une victoire,

'' Et chaque soldat un ht^ros.

" Ecoutons ! Mais au loin c'est le canon qui gronde. " Vengeresse du droit et maîtresse du monde,

" La noble France a-t-elle encor " Sur son front radieux Pauréole invincibb ' Qui la fit autrefois si belle et si terrible,

" Dans les grands jours de messidor ?

" Est-ce l'Autrichien au fort de la mOico, " Qui fait vibrer sa voix, là-bas, dans la vallée? " Hélas ! est-il donc revenu ?

Chassant ses bataillons dans notre course ardente. Pourtant nous l'avons vu, pâlissant d'éjKJUvante, " Devant nous s'enfuir éi^erdu.

** 3Iais les bruits ont cessé; seul l'écho de la rive Apporte à notre oreille Une note plaintive

Do pleurs et de soupirs môles, ijui donc est le vainqueur? Ah ! Seigneur, si la France En ce jour a perdu sa gloire et sa puissance, '* Pourquoi nous avoir réveillés?

On dirait que là-bas tout un peuple s'assemble ; S'élevant vera le ciel, cent mille voix ensemble

" Prononcent le nom du vainqueur.

Napoléon! la France!... Ah ! la vieille patrie ^'a donc pas encor vu sa puissance amoindrie,

" Ni s'affaiblir son bras veniçeur.

180 roKsiKs.

" Il vit toujours celui qu'au pied des Pyramides

" Les ^lamelouks, fuyant sur leurs coursiers nuQiidi\*«,

" Avaient nommé Sultan de Feu.

" La mort n*a i>as osé mettre sa main de glace " Sur cet homme géant, dont le regard terrasse

*' Et que nous pensions être un dieu î

** Car lui seul ]x^ut ainsi marcher à la conqucto " De la fière Italie, et couronner sa tête

" Des palmes de Solférino.

" Et qui donc, entre tous les héros de la terre, ** Pouvait, si ce n*cst lui, réveiller dans leur bière

** Les vieux soldats do Marengo?

" Seigneur, soyez l)éni ! Dans nos demeures sombras " La Franco a fait entendre, au milieu de nos ombns,-

*• LVcho de ses cris triomphants ; " Douce mère qui sait, au sein de la victoire, " Faire toujours veiller un rayon de sa gloire

" Sur les tombeaux de ses enfants.*'

France, doux pays de nos pères.

Comme ton nom est radieux î Sur les nations étrangères Tu verses Téclat de tes feux.

Tu parles, l'Europe tremblante Au seul bruit de ta grande voix.

Se tait, muette d'épouvante, En voyant pâlir tous ses rois.

Pour tes étendards la victoire Semble garder tous ses lauriers, Kt tous les fastes de l'histoire Sont pleins des noms de te» guerriors.

Tu fais surgir avec ton glaive, iiui voit fuir Taigle autrichien, lî n nouveau monde qui se lève Sur les débris d'un monde ancien.

Dans les plaines de l'Italie Chassant l'ennemi devant toi.

Aux yeux de la terre éblouie, Tu viens enoor dicter ta loi !

Tu déchires, dans ta puissance, Tous ces vieux traités vermoulus Qu'autrefois la Sainte- Alliance Imposait aux peuples vaincus.

Comme l'astre qui sur le monde Répand à grands flots ses rayons, Ta pensée ardente féconde L'univers, comblé de tes dons.

Comme soupire après l'aurore Ijo chantre des boi» embaumés, Dans le malheur, c'est toi qu'implon^ Ija voix dos peuples opprimés.

Sur \iis plages les i)lus lointaines Tes marins vont porter ta loi ; Déjà les tribus africaines Devant ton nom tremblent d'effroi.

182 10KSIE8.

Ton drapeau, sur le fleuve Jauius Eu vougeant tes droits méconnus, Verra bientôt trembler le trône Du sectateur de Mencius.

Ainsi, toujours puissante et ficre, Tu Vavancos comme un géant, Et tous les grands cœurs de la terro Bénissent ton nom bienfaisant.

Tu vas, sans craindre les années, Rayonnante comme un saphir, Vers les sublimes destinées Que Dieu garde à ton avenir.

Dans ce siècle d'argent, où l'impure matière Domine en souveraine, où rhomnie, sur la terre, A tout ce qui fut grand semble avoir dit adieu ; Où d'un temps héroïque on méprise l'histoire. Où, toujours prosternés devant une bouilloire, Les peuples vont criant : La Machine, c'e.st Dieu î

Dans ce siècle d'argent, où même le génie Vend aussi pour de l'or sa puissance et sa vie, N'est-ce pas qu'il est bon dVntcndre dans les airs Retentir, comme un chant d'une immense épopée^ Les accents du clairon et ces grands coups d'épée Qui brillent à nos yeux ainsi que des éclairs ?

Guerriers des temps anciens, paladins magnifiques, Héros éblouissants des ix)èmes épiques

l'OKslls. 188

Dont les récits charmaiont nos rêvos do quinze an^, Quand la fièvre de Por comme un torrent rinond<\ Vous êtes revenus pour consoler le monde En montrant à ses yeux vos exploits éclatants.

De ce foyer de foi, d*art et de poésie, Qui sauvait autrefois l'autel ot la patrie, Et brillait comme un glaive au milieu du eoi^l>at, Deux rayons sont restés pour le bonheur do rhoiinne, Rayons que Dieu bénit et que Puni vers nom nie : Ix> Prêtre et lo Soldat!

Qnél)ee, 1er janvier 1S(>(>.

184 IM)KSIKî<.

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